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Mario Coyula : L’amour pour la ville
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
L’engagement de préserver le legs de l’architecte Mario Coyula, toujours actif dans le débat de nos jours, s’impose au moment de sa disparition.
Illustration par : Ángel Silvestre Díaz

Une des nombreuses tâches en attente pour la pleine connaissance de la culture cubaine réside dans le fait d'avoir ignoré le processus de développement de notre réflexion sur l'architecture et l'urbanisme. La profession de l’architecte est singulière, à cheval entre la domination technique, la création artistique et la vision intégrative de la société, de la culture et de l'économie. Dessinateur par excellence de l'habitat, il ne peut ignorer les contextes, les traits caractéristiques des destinataires de son œuvre, sans oublier les coûts d'investissement. La revalorisation de La Havane coloniale a commencé avec l'émergence de la première avant-garde, un thème qui a convoqué des historiens, des écrivains, des artistes et certains spécialistes de l'architecture qui ont pris conscience de l’adéquation des édifices au climat, de l'avantage des zones ombragées et de la libre circulation de l'air. La spéculation immobilière a inévitablement pris en compte les avantages des angles de rue, privilégiés par la brise et les premières lueurs de l'aube.

Lors du virage des années quarante du siècle dernier, les idées sur l'urbanisme ont gagné une nouvelle impulsion. Le visage de la capitale s’est modifié rapidement avec la continuité prolongée vers l'Ouest des quartiers plus aisés et la soudaine apparition de La Rampa, un centre d'expansion du monde des affaires, des spectacles, des hôtels et des cabarets et la timide apparition de boutiques plus sophistiquées. L'accent de la modernité n'a pas écarté la nouvelle élaboration des éléments hérités de la colonie qui accentuaient certains traits de l'identité. On a commencé à mettre en pratique le germe d'un projet d'intégration des arts avec la participation de peintres et de sculpteurs dans la conception générale de l’œuvre.

L'esprit rénovateur se percevait également dans l'Université, malgré certains professeurs retardataires. Mais l'avant-garde estudiantine prenait la parole avec une volonté transformatrice intégrant le sens de la vie personnelle à un élan juvénile tourné vers la nécessité de changer le pays dans la politique, le culturel, le matériel et le spirituel. Il n'est donc pas surprenant que, dans la Faculté d’Architecture, la personnalité de José Antonio Echeverría conjugue la lutte contre les maux de la République et les avancées dans le domaine de l'exercice de la profession. Espacio, le nom d'une publication et d’une exposition mémorable, a défini une plate-forme esthétique. Le travail des architectes était, comme cela avait été évident dans le gothique et le baroque, de construire des espaces constitutifs à l’image tangible et symbolique d'une cosmovision. La lecture d'une ville implique de reconnaître les variantes stylistiques et de vivre la simultanéité culturelle du présent et du passé. Elle offre une voie exceptionnelle pour comprendre les processus sociaux et économiques dans son transit historique.

La personnalité de Mario Coyula s’est forgée dans ce contexte. Engagé avec la lutte révolutionnaire, une fois le triomphe atteint il a voulu participer à la refonte du pays. Son œuvre personnelle rend un hommage posthume à ses compagnons du Directorio. Ses responsabilités dans l'enseignement et dans la mise en œuvre des politiques ont stimulé une intense réflexion traduite dans une pensée organique sur la ville, la culture et les êtres humains qui l'habitent.

La ville est le lieu où s’établit un dialogue entre le privé et le public, où se construisent les normes de l’urbanité pour une meilleure coexistence, où se génèrent les formes de culture, se planter l'identité et le sentiment d'appartenance. Dans une interaction inévitable, l'environnement favorise l'harmonie ou rend propice l'agressivité et la violence.

La prédication et la pensée de Mario Coyula s’orientent dans cette direction depuis la théorie et la pratique. À historiciser le développement de l'architecture au lendemain du triomphe de la Révolution, il a insisté en soulignant l’œuvre réalisée à La Habana del Este quand Pastorita Núñez était à la tête de l'INAV. C'était un modèle intégral de logements conçus comme un habitat intégrateur, jamais comme une ville dortoir. Les coûts d'investissement initiaux ont entraîné des économies substantielles à long terme. Sa conservation contraste avec la détérioration physique et environnementale de l'ultérieure Alamar.

Havanais de souche et Cubain de tradition, Mario Coyula connaissait sa ville sur le bout du doigt. Il l’aimait profondément et il sentait l’angoisse quotidienne en regardant, impuissant, sa détérioration. Il pouvait parcourir chaque centimètre de la Calzada de Jesus del Monte accompagné par les classiques d'Eliseo Diego. Il savait aussi que la zone urbaine de la capitale complétait le sens de sa mémoire culturelle avec une valeur économique considérable. Contrairement à d'autres, il ne croyait pas à la superposition mais à la juxtaposition. Du noyau colonial on passe à La Havane du Centre de Fina García Marruz et, plus tard, nous rencontrons un projet urbain précurseur avec le Vedado. Les quartiers riches se sont installés de plus en plus vers l'Ouest, laissant de côté le Cerro et la Vibora. Le parcours offre une vision concrète du panorama historique dans le culturel, dans le social et dans l’économie qui s’ajoute à la qualité intrinsèque de certaines constructions.

La singularité de La Havane s'est accentuée en congelant, avec le triomphe de la révolution cubaine, la spéculation financière sur le sol, qui commençait déjà à changer le visage du Vedado. Ainsi, la ville a pu échapper à la déprédation qui caractérise certaines mégalopoles latino-américaines, dont, entre autres, la perte de la dimension humaine de la ville.

Ce qui a été conquis par la Révolution à cet égard a commencé à se perdre avec l'arrivée de la période spéciale, accélérant les dommages causés par le manque d'entretien et on a vu apparaître un secteur social inculte et détenteur des ressources acquises souvent par des voies frauduleuses. D’excellentes œuvres d’artisans forgerons ou charpentiers disparaissent, les façades se modifient incongrûment, les fenêtres françaises sont substituées par une verrerie multiplicatrice de la lumière et de la chaleur, les parterres sont envahis pour installer des garages improvisés. Les « pauvres nouveaux riches » - selon les dires de Mario Coyula - ne se rendent pas compte qu’ils gaspillent un bien accumulé par le temps et qu’ils dégradent la valeur monétaire des maisons qu’ils habitent.

Avec une profonde tristesse de cubain et de révolutionnaire, Mario Coyula observe la détérioration croissante de la ville accompagnée de conduites inadéquates résultant en certaine mesure de l'environnement physique. Il s’engage alors, avec toutes ses forces, à lutter sur le terrain des idées. Il prend part aux débats publics, il contribue à élaborer des propositions de solutions et il écrit des essais pour les publications qui étaient à sa disposition. Depuis la maquette de La Havane, il anime des cycles de témoignages afin de récupérer des morceaux de la mémoire vivante de la ville. Certains d'entre eux sont dévoilés sous forme de livres. Une pensée bien articulée avec des bases solides sur les problèmes actuels de l'île et du monde peut dériver de ses travaux.

La période est caractérisée par la nécessité de développer les bases d'un nouvel urbanisme. Les mégapoles ont démontré leur échec environnemental et économique, aliénant pour l'être humain, surtout quand le développement des communications réduit la nécessité d'une forte concentration de travailleurs. Elles ne sont pas soutenables car sous l’apparence éblouissante des gratte-ciels il y a une infrastructure cachée aux yeux des passants. Ce sont les réseaux électriques, hydrauliques, des égouts dans une société de consommation où le gaspillage converti la collecte des déchets en problème.

Depuis une perspective de développement ou de sauvetage des zones de La Havane, il faut penser en termes intégraux et intégrateurs de la vie de la communauté, c'est-à-dire sur la base d'un concept de développement urbain. À côté de la maison, on doit garantir l'accès aux nécessités des habitants, les écoles, les crèches, les commerces, les marchés, les services médiaux de base, les espaces verts et les centres de loisirs.

La reconnaissance de la valeur patrimoniale de la vieille ville étant consolidée, Mario Coyula se projette vers d'autres horizons, le Vedado en premier lieu. Les idées de la modernité ne sont pas entrées à Cuba d’un seul coup, associées uniquement à l'influence étasunienne. Le comte de Pozos Dulces a pris en compte, à son époque, les possibilités de croissance de La Havane. L’expansion vers le Vedado se profilant, on définit le tracé des rues en suivant les directives de l'urbanisme du XIXe siècle semées par Haussmann et ensuite appliquées à Barcelone. L’ère de l'automobile arrivait et les avenues rectilignes assuraient une circulation rapide et efficace. Comme l’a signalé Lliliam Llanes, l'impulsion initiale du district a correspondu à la république des généraux et des docteurs. Les mémoires de Renée Méndez Capote sont révélatrices du point de vue de la composition sociale, des coutumes et de la mentalité. Le transfert du secteur installé antérieurement dans le Cerro se produit peu à peu. La période des « vaches grasses » arrive et des grandes demeures apparaissent. Ensuite les immeubles pour le logement ont commencé à surgir. Cependant, le respect des règlements établis depuis l'origine s’est maintenu. Les rues plantées d’arbres s’harmonisaient avec la verdure des jardins et des parterres. Le dessin général est complété par l'utilisation du portail. Rien n’interférait avec la possibilité d'observer les façades, désormais cachées par la tendance progressive d’emmurailler. L'ensemble reflète un mode de vie et de coexistence. Un singulier privilège du Vedado émane de ses qualités paysagères, dérivées de son tracé. Au vert des arbres, des jardins et des parterres se somme l'utilisation bénéfique des pentes de la colline sur laquelle se trouve ce quartier. Les larges avenues ouvrent une perspective vers la mer sans équivalences par rapport à d’autres zones de la capitale. Au cours des 20 dernières années, la pensée architecturale de Mario Coyula a maintenu un observatoire critique au sujet de l'agression croissante contre l'environnement et il a formulé des propositions concrètes pour la préservation et le développement de la future ville. Son point de vue maintenait comme axe central la défense de la dimension humaine. En elle figuraient, inséparable, le matériel et le spirituel. Pour que la ville soit, avant tout, un espace de dialogue entre les habitants, entre le passé et le futur en germe, le site où la tradition et le changement s’entretissent, pour forger.

L’engagement de préserver son legs, toujours actif dans le débat de nos jours, s’impose au moment de sa disparition. Il est urgent de rassembler les travaux dispersés pour prolonger ses enseignements au profit des architectes en formation, afin de les éloigner des tentations technocratiques et mimétiques et de stimuler leur créativité en fonction de nos réalités concrètes et urgentes.