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Le monde pharmaceutique du XIXe siècle depuis une apothicairerie française
Par Yirmara Torres Traduit par Alain de Cullant
L’Apothicairerie Française d’Ernest Triolet est légendaire pour le trésor intact d’environ 5 millions de pièces de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle.
Illustration par : Ángel Silvestre Díaz

La directrice du Musée Pharmaceutique de Matanzas, Marcia Brito Hernández, parle sur le passé, le présent et le futur de l'institution, incluse dans la Liste Indicative pour Cuba pour le Patrimoine Culturel de l’Humanité…

Dans le centre historique de la ville de Matanzas se trouve la centenaire « Botica Francesa de Ernesto Triolet » (L’Apothicairerie Française d’Ernest Triolet), légendaire pour le trésor intact d’environ 5 millions de pièces, montrant les secrets de la pharmacie de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle.

Ouverte au public comme un musée le premier mai 1964, l’installation, Monument National et Prix National de Restauration en 2008, reçoit chaque année plus de 40 000 visiteurs qui, dès qu’ils passent la porte, expérimentent la sensation du voyage dans le temps.

L'éclairage tamisé des lampes laisse une place à la lumière naturelle qui pénètre à travers les vitraux colorés, et une douce odeur, provenant du mélange des vieilles essences, avec l'arôme du cèdre des étagères, enveloppent l’air frais et humide donnant à l’endroit un halo magique.

Au rez-de-chaussée se trouve l’apothicairerie, intacte, avec ses majestueuses étagères, ses tiroirs et son comptoir, comme si on vendait encore des médicaments ; l'arrière-salle, avec la grande table, les équipements pour préparer les pastilles ou les ovules vaginales et l'énorme livre d'enregistrement des ordonnances ; les réserves, remplies de flacons et d’écorces ; le patio, où se trouvent des fioles fraîchement lavées et, au fond, le laboratoire avec les machines qui semblent prêtes à être utilisées.

En montant l’escalier de marbre, à l'étage intermédiaire, sur la gauche, il y a l'atelier de vitraux de l'Association Cubaine des Artisans Artistes et à l'étage - pas toujours inclus dans la visite – l’appartement intact des propriétaires avec ses meubles comptant aussi une petite salle avec un piano pour des concerts, des récitals et des présentations de groupes théâtraux.

À l’étage intermédiaire, sur la droite, se trouve un petit bureau où travaille depuis 32 ans la directrice du Musée Pharmaceutique et auquel on accède difficilement par un escalier de service. Marcia Hernández Brito, de petite stature, de peau très blanche et au regard sincère, n’est pas souvent dans son bureau car elle est en train toujours de guider une visite, enlève la poussière ou s'assure qu’on ne touche pas les précieuses pièces. Mais cette fois elle nous reçoit et accepte de converser avec cette journaliste.

Comment est née l’Apothicairerie Française de Matanzas ?

De l'union entre la famille cubaine Figueroa et la française Triolet. Juan Fermín Figueroa, qui était connu comme le « roi des apothicaireries de Cuba », car il avait des établissement à La Havane, Cienfuegos et dans toutes les municipalités de Matanzas, il a voyagé en France, là il a fait la connaissance d’Ernest Triolet Lelièvre et il l’a invité à venir à Cuba. Ernest est tombé amoureux de la sœur de Juan Fermín, Justa de Figueroa, ils se sont mariés et, ensemble, ils ont fondé cette botica.

En réalité, la première apothicairerie française de Triolet était à Sagua La Grande, province de Villa Clara, mais ils l’ont fermé et ils se sont installés à Matanzas, à ce même endroit. Ils l’ont ouverte le 1er janvier 1882, mais peu de temps après, Justa décède et Ernest se remarie, cette fois avec la fille de Juan Fermín, la première pharmacienne de Cuba, María Dolores Figueroa, qui avaient obtenu son diplôme en Pharmacie à New York.

Quelle importance a eu cette botica dans la Cuba du dix-neuvième et du début du vingtième siècle ?

Elle a été reconnue à Cuba pour le sérieux de la préparation des médicaments et de la présentation du produit. Ses remèdes étaient vendus non seulement à Cuba, mais aussi dans d'autres pays. Quand elle fonctionnait, elle a maintenu un commerce très actif avec la France, bien que les produits venaient d'Allemagne, d’Italie, de Chine et d’autres endroits.

Ce qui lui a donné une notabilité a été sa participation à l'Exposition Universelle de Paris en 1900. Le docteur Triolet a apporté onze produits brevetés par lui et il a remporté une Médaille de Bronze, qui fait partie des pièces de musée. Parmi ces produits se trouvaient le Jarabe Café Compuesto (Sirop de Café Composé) pour l'asthme et la toux, des pilules contre les petites fièvres ou un remède pour la chute des cheveux.

Mais ce voyage a conduit Ernest Triolet Lelièvre à la tombe. Il contracte une pneumonie à Paris et il meurt. À sa demande, son corps est enterré à Matanzas, dans le cimetière de San Carlos. Son épouse María Dolores Figueroa prend alors en charge la pharmacie jusqu'en 1914, quand son fils Ernesto Triolet Figueroa revient à la maison, diplômé comme docteur en Pharmacie de l'Université de La Havane.

Pour la continuité de pharmaciens dans cette famille, j'avance toujours la théorie que c’est ici qu’est née la pharmacie cubaine. Ici convergent les plus importantes écoles de pharmacie du monde du XIXe siècle : Triolet, de Paris ; Juan Fermín, de Madrid, et María Dolores, de l’école de New York. Ils ont dû adapter toutes ces connaissances à un environnement complètement différent, où il y avait l'influence de la médecine apportée par les Africains noirs et les émigrants chinois, avec l'utilisation de la médecine naturelle et de la traditionnelle.

Toutes ces connaissances ont été ajustées à la réalité dans laquelle ils se sont développées et, comme point culminant, l'un des trois enfants du mariage, Ernesto Triolet Figueroa, qui est le dernier pharmacien de l’apothicairerie, a étudié la pharmacie et a obtenu son diplôme à Cuba.

Comment la Botica Francesa ou Pharmacie Triolet est restée quasi intacte jusqu'à nos jours ?

Tout d'abord grâce à ses propriétaires, les Triolet-Figueroa. La pharmacie, comme d'autres commerces à Cuba, a été nationalisée à la fin de 1963. La dernière ordonnance est préparée le 16 janvier 1964 et son propriétaire décide de la donner au Patrimoine. Il s'agit d'un moment transcendantal. L'humanité doit être éternellement redevable avec Ernesto Triolet, pour son degré de détachement. Il faut comprendre que le commerce est nationalisée, mais les biens appartenaient au propriétaire ; cependant il a tout laissé pour la postérité.

C’est ainsi qu’ouvre, le 1er mai, le Musée Pharmaceutique, le premier du genre en Amérique Latine. On dit que la cérémonie d’inauguration a eu lieu le 30 avril et que le docteur Triolet a réalisé la première visite. Une des légendes qui accompagne la pharmacie, et est tout à fait vraie, est que le dernier propriétaire a travaillé dans le Musée jusqu'en 1979 et qu’il est décédé ici, où il avait son domicile.

Quels travaux ont été réalisés dans le Musée pour le préserver ?

Quand je suis venue travailler ici, en 1982, on célébrait le centenaire de la pharmacie et une petite réparation avait été faite, avec les ressources possibles à ce moment-là, ce fut seulement une petite réfection de l’édifice.

La première réparation capitale a été faite de 2005 à 2008 et elle a obtenu le Prix National de Restauration du Conseil National du Patrimoine Culturel. Ces travaux ont été réalisés par Sergio Roque Ruano et le groupe Atenar.

Comment cette restauration s’est déroulée avec tant de pièces ?

-J'ai lutté pour cette réparation durant vingt ans, mais j’avais peur que les pièces soient brisées car elles sont toutes en verre ou en porcelaine. J’avais aussi peur que l'atmosphère du lieu se perde et que cela devienne un magasin lumineux, nouveau, qui ne soit plus l’apothicairerie, mais une autre chose. Ce n'est pas arrivé.

L'exceptionnel de ce processus de restauration est que toutes les pièces sont restées dans le musée et qu’aucune n’a été brisée. Nous avons travaillé avec tout à l'intérieur. Nous déplacions nous-mêmes les pièces, nous arrivions à cinq heure du matin pour tout déplacer quand les travaux commençaient dans une salle, car les restaurateurs arrivaient à huit heures et l’endroit devait être près pour qu’ils puissent travailler.

Le Musée offrait ses services durant la restauration et les gens venaient voir le processus. Beaucoup se demandent comment nous avons pu le faire, mais c'était très intéressant.

Quand on entre dans l’apothicairerie on sent qu’elle est vivante, quel est le secret pour la maintenir ainsi ?

Le Musée a toujours été exceptionnel, pour sa caractéristique distinctive. Ce n'est pas un musée monté. C'est une apothicairerie convertie en musée, c’est ce qui le rend différent. Tout est au même endroit, comme quand ses propriétaires y travaillaient.

Le secret pour la maintenir est de travailler dur. C'est un don de soi extraordinaire. Tout le monde en fonction que rien ne doit tomber, qu'il faut nettoyer et que c’est très difficile de maintenir tant de pièces propres. Il n'y a aucune vitrine scellée que l’on nettoie tous les deux ou trois mois. Tout est sur les étagères ou à la portée de la main, la protection et la conservation doivent être soigneuse, nous faisons tout nous-même.

Nous avons dix-neuf travailleurs ; quatre sont des muséologues et il y a plusieurs techniciens du musée faisant fonctions d’auxiliaire généraux, s’occupant de la conservation et de l’animation. Le nettoyage est inclus dans la conservation et il n’y a pas d’heure pour nettoyer, à dix heures du matin tout est impeccable et à quatorze heures tout est plein de poussière à nouveau.

En outre, ici, chaque visiteur reçoit une visite guidée, adaptée aux intérêts de la personne ou du groupe, car il n'y a aucune note sur les pièces, rien qui explique les choses ; si les visites ne sont pas guidées on peut voir la beauté mais on ne comprend pas. Chaque travailleur est préparé pour cette fonction, depuis le « sereno » (gardien de nuit) jusqu'au muséologue le mieux préparé.

Quelle valeur ont les pièces du Musée ?

Elles sont d'une grande valeur. Tout est en porcelaine de Sèvres ; toutes les pièces sont très anciennes, certaines décorées avec de la poudre d’or et peinte à la main ; elles sont uniques. Il y a plus de 800 000 étiquettes, des centaines de milliers de flacons en verre fabriqués spécialement pour cet endroit. Il y a les frontones, deux immenses flacons ayant une fonction ornementale, en cristal de Bohême ; se sont des pièces uniques car les propriétaires ont acheté l'exclusivité du dessin. Il y en a seulement deux dans le monde.

Dans les plans pour l'évacuation du musée en cas de catastrophe on m’a dit, par exemple, que je devrais donner la priorité à une centaine de pièces, mais je leur ai dis que tout était précieux ici : les albareros (récipients) sont différents, les étiquettes sont inestimables et la bibliothèque est un joyau, ici il y a des livres de tout le monde, qui n'existent pas ailleurs ; il y a une pharmacopée de Belgique, de l'année 1845, qui n'existe pas dans ce pays.

Comment sont les relations avec la communauté et le monde pharmaceutique actuel ?

Nous avons obtenu un fort lien avec la communauté cubaine et internationale. La reconnaissance que nous avons chez le public international est importante. Il y a beaucoup de personnes qui viennent de différents endroits de Cuba à Matanzas juste pour voir l’apothicairerie. En ce qui concerne les enfants et les jeunes cubains, nous maintenons des liens avec tous les niveaux de l'éducation, depuis les jardins d’enfants jusqu’à l'Université, spécialement avec la Faculté des Sciences Médicales. Le musée est le siège de la Filiale de la Société Pharmacologique de Cuba à Matanzas.

Nous réalisons des recherches dirigées principalement à l'étude des collections, qui sont grandes. Actuellement on travaille sur l'étude de produits médicamenteux étant dans le musée depuis la fondation de l’apothicairerie, car il y a des formules datant de 1882 qui peuvent être faites ici, parce que nous avons tous leurs composants. C’est un travail exhaustif avec les livres pour déterminer les formules et avec les fonds présents dans les salles et les réserves.

Le processus de numérisation des 55 tomes des livres de recettes de la pharmacie, achevé en 2013, a été un autre pas important, il permettra que toutes ces informations puissent être utilisées par des chercheurs dans des disciplines liées à la pharmacie dans le monde. Bientôt il y aura une publication de toutes ces formules afin que les gens les utilisent et une autre phase du projet continuera cette année, comprenant un catalogue numérique de tous les biens du musée.

Avez-vous pensé à offrir d'autres services dans le musée, comme la vente d'essences ou de remèdes ?

Nous avons toujours eu ce projet en tête, non pas dans le musée, car les biens sont patrimoniaux, mais dans un espace adjacent que nous demandons au gouvernement de Matanzas depuis des années. Actuellement il y a une agence immobilière pour les constructions touristiques et un bureau d’Infotur. Quand a eu lieu la nationalisation, cette construction était la propriété du Dr Triolet. Nous voulions l’habiliter pour vendre des décoctions ou des crèmes. Le projet existe, la seule chose qui est nécessaire est la bonne volonté de ceux qui doivent décider.

Quelles sont les principales difficultés qu’affronte le Musée Pharmaceutique aujourd'hui ?

Bien que son état de conservation soit bon, nous avons certains problèmes constructifs dans l’immeuble dus à son ancienneté. Le plus important est le manque d’étanchéité de la toiture, car la couche imperméabilisante a déjà seize ans alors qu’elle est prévue pour durer dix ans. Après la couverture il faudra faire d'autres réparations.

La fermeture de l'hôtel Louvre, à droite de musée, a aussi causé des dommages à cause de sa détérioration accélérée. En plus, nous sommes dans un endroit inhospitalier, car derrière se trouvent l’ancien Club 66, la Bodega El Águila et ce qui a été une succursale bancaire, le tout dans un  état déplorable.

Pour ce qui est de la couverture, un projet de restauration a été approuvé pour cette année. Ils nous ont donné d’autres solutions, mais ceux-ci impliquent de sceller et ce n'est pas bon pour un endroit tels que celui-ci, où l’idéal serait que le revêtement transpire. Je suis du critère que les actions de restauration, lorsqu'elles ne sont pas adéquates, font plus de mal que d’attendre un peu pour obtenir ce qui doit vraiment être fait.

En plus des plans immédiats de réparation, avez-vous d'autres projets ?

Le plus important et je voudrai qu’il se réalise avant que je meure, est d’obtenir que le musée soit déclarée Patrimoine Culturel de l'Humanité. Nous sommes sur la Liste Indicative pour Cuba, nous avons réuni toutes les exigences, mais ceci n’est pas tout, il doit y avoir une très forte volonté chez les personnes qui gouvernent dans la ville pour l’obtenir réellement et nous n'avons pas ce soutien.

Matanzas est dans une situation difficile. Même si elle a été déclarée Monument National en 2013, l'état de conservation du centre historique de la ville est très complexe et ceci est aussi valorisé par l'UNESCO.

Le raisonnement de Marcia, très logique, est un appel à ceux ayant la responsabilité de sauver, comme a été sauvée l’apothicairerie, d’autres sites du patrimoine de Matanzas. Mais le Musée et elle-même, avec son énergie, me font croire que l'UNESCO puisse délibérer en faveur de déclarer ce joyau du monde pharmaceutique, qui a le mérite d’être conservé au milieu d'un environnement aussi agressif, comme Patrimoine de l'Humanité.

Pendant que nous descendons l'étroit escalier en bois, Marcia me propose une visite guidée pour m’expliquer, pas à pas, les secrets des flacons, des étiquettes et des livres où  les recettes sont inscrites.

J’en profite et elle me raconte la rencontre prévue avec les descendants de la famille Triolet, les expositions spéciales dans l'Université des Sciences Médicales de Matanzas, la médaille commémorative frappée pour le cinquantenaire du musée, le grand concert et la deuxième édition de l’Événement de Médecine Naturelle Traditionnelle « Triolet 2014 » en décembre.

Je lui pose la question bien établie « que signifie le musée pour vous » et elle n'hésite pas à répondre : « C’est ma maison, l'endroit auquel j'ai donné le meilleur de ma vie. Les gens rient parce que je dis que c’est mon apothicairerie et qu’il y a des fonctionnaires qui m’ont appelé la folle qui se croit la propriétaire du musée ».

Je ne dis rien, j’écoute seulement. Mais je tiens à expliquer que si c'est mon musée, qu’être folle n'est pas si mal quand on obtient des œuvres comme celle-ci et que de nombreuses personnes de Matanzas assurent que la Botica Francesa  et l'humanité doivent toujours quelque chose à la famille Triolet, mais aussi, et bien que sa modestie ne l’accepte pas, à Marcia Brito Hernández.