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Sociétés et cultures caribéennes
Par Jean Maxius Bernard Traduit par
La rencontre des trois mondes « Europe-Afrique-Amérique » a changé non seulement le cours de l’histoire humaine mais aussi la postérité des peuples qui se sont rencontrés.
Illustration par : Ángel Silvestre Díaz

Dans son livre intitulé «Europa y la gente sin historia», Eric Wolf démontre les influences positives des Amérindiens et des Africains sur les Européens. Ce grand anthropologue judéo-américain pense que l’histoire de l’Europe serait différente  s’il n y avait pas eu la découverte de l’Amérique et la traite des Noirs. Pour éviter un débat fastidieux, disons simplement que la rencontre des trois mondes (Europe-Afrique-Amérique) a changé non seulement le cours de l’histoire humaine  mais aussi la postérité des peuples qui se sont rencontrés.

Dans  ce court commentaire, nous laissons de côté les croisements raciaux qui se sont produits au fil des temps et qui ont engendré la grande diversité de métissages observés tant dans la Caraïbe qu’en Amérique tout entière. Qu’admirable est la beauté des métis, des mulâtres et des noirs caribéens ! Anténor Firmin l’a démontré dans son libre intitulé « De l’Egalité des Races Humaines ». Pour le moment, nous centrons notre analyse sur la thématique socio culturelle, en analysant la formation des sociétés et des cultures caribéennes à partir des exemples tirés d’Haïti.

De l’antiquité au temps moderne, l’île d’Haïti était habitée conjointement ou successivement par de multiples ethnies humaines. Des fouilles archéologiques sont extraites des restes culturels de plusieurs peuples amérindiens qui  y vivaient depuis 2000 ans avant Jésus-Christ. Les Tainos, dont la présence est identifiée entre 1200 à 1500 après Jésus-Christ,  ont reçu les Espagnols. Après, sont venu des Français et autres ; car depuis 1625, divers aventuriers européens se sont rendus maîtres de l’île de la Tortue située au nord-ouest d’Hispaniola.

En 1660, par un contrat de protection, les terres occupées par ces aventuriers  passèrent sous le contrôle de la Compagnie des Indes Occidentales qui, sous l’obédience du  roi de France, s’est engagée à les organiser et à civiliser leurs habitants. En 1697, l’Espagne et la France signèrent le traité de Ryswick qui concéda à la royauté française la partie disputée.  Ainsi s’est établie la colonie française de Saint-Domingue qui se présentait au XVIIIe siècle comme la plus prospère de la Caraïbe.

Malgré l’ignominie de l’esclavage et les discriminations subséquentes, les esclaves ont  participé à la formation de la société coloniale, dont le prolongement s’exprime évidemment dans la société haïtienne. A côté de l’évasion physique, dénommée marronnage, se développait une subculture contenant plusieurs éléments afro-européens. De cette subculture afro européenne ressortent la langue créole, les croyances et les pratiques vodou, les structures et organisations sociales fondées sur la parenté et la solidarité.

Dans l’imaginaire de l’Haïtien, contenant l’univers africain, l’être humain, la terre et les esprits sont liés tant par le sang que par l'héritage. L’unité est faite autour d’un complexe inaliénable.  Ce complexe s’appelle «demanbre», désignant un continuum  de l’enclos ancestral. S’y inclurent l’emplacement de la maison patriarcale, les reposoirs des esprits, les rogatoires et le cimetière familial.

On découvre des vestiges de «demanbre» dans toutes les régions  d’Haïti, surtout dans la partie sud du pays. Là où le mot est inusité, on recourt d’autres pour  désigner la même réalité socioculturelle. Ceci se passe ainsi parce que le lakou où s’établit le «demanbre», est la structure sociale  prédominante de la paysannerie haïtienne. 

En fait, le lakou est un enclos où vivent des gens liées par le sang ou autres liens de parenté. Dans cette structure s’unissent les familles étendues et solidaires. La solidarité entre ces familles résulte de la tradition, de la soumission au chef du clan et surtout à la  mémoire des ancêtres. Les terres peuvent êtres divisées et de fait  sont partagées entre les héritiers; mais les mœurs et les coutumes sont vécues en commun et les  cérémonies cultuelles célébrées en solidarité mutuelle.

Le «demanbre» est la mémoire des héritages, le réservoir des objets indivisibles et inaliénables. En sortant du lakou, le paysan haïtien se sent toujours lié à ses «demanbre». S’il n’y  revient pas pour y vivre de nouveau, un jour il y retournera pour remplir ses devoirs spirituels. En définitive, le «demanbre» est le point focal de la cosmogonie haïtienne : il inspire respect et sacralité.