IIIIIIIIIIIIIIII
José Jacinto Milanés et la poésie française
Par Salvador Arias García Traduit par Alain de Cullant
José Jacinto Milanés est un poète cubain né en 1814, et nous commémorons le bicentenaire de sa naissance cette année.
Illustration par : Vicente Hernández

José Jacinto Milanés est un poète cubain né en 1814, et nous commémorons le bicentenaire de sa naissance cette année. Étroitement liée à la ville de Matanzas, un port près de La Havane, son œuvre le situe parmi les grands romantiques cubains du XIXe siècle. Même s’il a également écrit pour le théâtre et divers articles, sa plus grande importance se trouve dans sa poésie lyrique, qui acquiert un ton très personnel et intense obtenu par le biais du reflet d'un monde provincial, intime, bien qu’il se soit dédié en certaines occasions au thème de la critique sociale ou à celui d’un plus grand souffle idéologique. Ce dernier a été influencé par le culte à Domingo del Monte quand, vers 1834, il s’est établi à Matanzas pour exercer le droit et où il a créé des célèbres réunions littéraires dans lesquelles il conseillait les jeunes ayant des aspirations.

José Jacinto Milanés s’était initié dans la connaissance des langues étrangères, comme l’italien et le français, de manière autodidacte. Cela lui permit de lire dans leur langue originale des textes que Domingo del Monte lui fournissait, et qu’il recevait directement d'Europe. C’est ainsi que le jeune a connu un poète qui le fascine : Victor Hugo. Et non seulement du point de vue poétique. En novembre 1837, il a écrit à del Monte, de retour à La Havane, ce qui suit : « Mon ami, je vois le terrain de notre Antilles, avec la constitution gouvernementale qui la régit maintenant, n'est pas le plus propice pour que le romantique germe et fructifie. Comme la morale de Victor Hugo est aussi impartiale, choque et peine certains esprits qui aimeraient laisser le monde tel qu'il est ».

Incité par l'idéologie de Victor Hugo, il a commencé à traiter les nombreux problèmes de cette société, s’approchant de sujets alors tabous comme l'indépendance de Cuba et l’esclavage du Noir. Au point d'alarmer del Monte, qui l’a averti « si vous ne prenez  pas conscience qu’il faut  adhérer aux principes sociaux et conservateurs du christianisme, ou aux sérieux et énergiques du stoïcisme, votre attitude dégénérera dans le dangereux laxisme de Byron ».

Mais José Jacinto avait déjà choisi le chemin qu’il suivra « philosophant lyriquement comme Victor Hugo sur l'instabilité des choses humaines, sur les ombres et les doutes qui entourent notre esprit, sur nos affections et passions pouvant appeler et captiver l'attention d'une autre classe de personne et l’orienter vers des méditations profondes sur le destin de l'humanité et sur les moyens pour sculpter notre propre bonheur… »

Son intérêt pour Victor Hugo, bien sûr, n'est pas seulement dans ses textes qu’il traduit du Français, comme El amor (L’amour) et Un pensamiento (Une pensée), mais dans les empreintes que nous trouvons dans l’œuvre de Milanés. Il a même intitulé un de ses poèmes Un pensamiento, avec son allusion à la « pauvre Cuba », où vaguent « les seigneurs et les esclaves, les opprimés et les oppresseurs ». Son texte emblématique De codos en el puente (Accoudé sur le pont), est une méditation sur l'avenir de sa ville natale et elle le pousse à un exergue significative de Victor Hugo : « Le poète en des jours impies / vient préparer des jours meilleurs / il est l'homme des utopies : / les pieds ici, les yeux ailleurs ». L’empreinte hugolienne est aussi dans son vigoureux poème Los dormidos (Les endormis), où il fustige ceux qui se soustraient aux problèmes de la société. Dans cette ligne, il est très probable qu’il soit le premier poète cubain ayant abordé la question de l'esclavage, dans les textes comme El mayoral et El esclavo.

Bien que Victor Hugo soit sans aucun doute l'auteur ayant le plus influencé ses idées et sa façon d’écrire, il a aussi traduit d’autres poètes français, comme Béranger et Millevoye. De ce dernier il a pris La chute des feuilles, un texte d'une tradition curieuse dans la poésie cubaine du XIXe : avant il avait aussi traduit Heredia et ensuite Juan Clemente Zenea le prend comme exergue dans son poème le plus célèbre, Fidelia. L'attraction de Milanés par la poésie française se manifeste également dans certains vers qu’il a écrit dans cette langue. Si Pour un album est peut-être juste une dédicace, ceux qu’il a dédié à la danseuse Fanny Elssler était plus ambitieux. Si Fanny Elssler était Autrichienne, le monde du ballet avait un accent résolument Français et il a donc écrit son éloge dans cette langue. Ses derniers vers disent : « C’était mon long soupir, c’était mon vague rêve, / c'était mon jour de fête au ciel épanoui : / c’était la voix du cœur qui me parlait sans trêve, / c’était l'ange mortel sous les traits de Fanny ».

Durant les années 1840, la situation politique et sociale de Cuba s'est aggravée et c’est précisément à Matanzas, en 1844, qu’a eu lieu une des purges les plus sanglantes contre les Noirs et les anti-esclavagistes de la part du gouvernement colonial hispanique. Milanés, dans le maelström du drame, a alors présenté des symptômes de déséquilibre nerveux. Selon certains, l’origine était un amour non partagé envers sa cousine Isa. On dit que son visage pathétique, enveloppé dans une cape noire, marchait comme une ombre dans les rues de Matanzas. Il avait certainement perdu la raison, il ne décédera qu’en 1863. Mais plus qu’une déception amoureuse, ce qui l’avait bouleversé était l’état de sa patrie en cette époque, il le dit dans un poème : « Cherchant le port dans la nuit orageuse, / on peut mourir dans la difficile voie ; / mais j’irai toujours avec toi Oh belle Cuba ! / Et appuyé à la barre j’espère le jour ».