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Lettre de José Martí à son ami mexicain Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Voilà des années que vous ne voyez plus un mot tracé par moi, et pourtant, mon âme n'a pas de compagnon plus actif, ni de confident plus aimé que vous.

N.Y., le [vendredi] 11 août [1882][1]

 

                Mon ami très cher,

 

              Voilà des années[2] que vous ne voyez plus un mot tracé par moi, et pourtant, mon âme n'a pas de compagnon plus actif, ni de confident plus aimé que vous. Je vous consulte sur tout, et je ne fais pas une seule chose et n'écris pas un seul mot sans me demander s'il vous serait agréable de les voir. Et soyez sûr que si je croyais que quelque chose de ma part pouvait vous mécontenter, je ne le ferais certainement pas. Mais il ne me vient rien à l'esprit et je ne me mets rien en projet qui ne soit assuré, s'il s'agit d'une oeuvre d'activité, de vos applaudissements, et, s'il s'agit d'un péché, parce que, humain, je suis pécheur, de votre indulgence. Ce commerce m'est doux. Cette gratitude de mon âme envers vous qui me l'aimez m'est savoureuse. Votre maison est un foyer pour mon esprit. Je m'assois tous les jours à votre table, sans qu'il me vienne à l'idée que vous puissiez, à cause de mon silence apparent, être fâché avec moi, ou que vous m'accueilleriez froidement. Et il me semble que j'ai droit à vous, du fait de celui que je vous donne constamment et de façon croissante sur moi. Non que je me souvienne de vous à une heure précise de la journée. C'est que je sais que vous consoleriez mes tristesses si vous les voyiez de près, et je sens d'ailleurs que vous les consolez par votre affection lointaine; c'est de la faiblesse humaine, ou peut-être de la force, de penser à ce qui soulage la douleur dès qu'on la souffre. Voilà pourquoi je pense constamment à vous, comme un voyageur infatigable, au port, et un exilé, à la patrie, et un amant d'une dame qui le trompe, à celle qui ne le trompait pas quand il l'aimait. Je devrai dire un jour en vers toutes ces choses, parce qu'elles sont bien en vers, et qu'elles en sont en soi. Mais pas maintenant, parce que je suis plein de peines, et que tout serait embué de larmes. Et j'ai de la haine envers les oeuvres qui attristent et rendent lâches. Renforcer et élargir des voies, telle est la tâche de celui qui écrit. Jérémie s'est si bien plaint que les autres lamentations ne valent plus rien après les siennes. Voilà pourquoi je n'écris pas, ni à ma mère, ni à vous, ni pour moi-même, parce que penser aux peines ôte de la force pour les supporter, et je ne pourrais pas vous écrire sans vous les raconter, car cela me semblerait de la déloyauté, ni vous écrire pour vous les raconter, par aversion des querelles féminines, ou par peur que mes chagrins ne grandissent d'en par-ler.  D'autant plus que j'ai depuis deux ans un service à vous demander, que je ne vais pas vous demander maintenant parce que si je devais le faire, je ne vous écrirais pas, et comme le cas m'était utile et qu'il est encore urgent, et comme, sans le vouloir, je vous en parlais dans les lettres que je vous écrivais, il m'a paru mal de recommencer à vous écrire à l'occasion d'un besoin de ma part, et je ne vous ai envoyé – elles sont devant moi – aucune des lettres que je vous ai écrites. Dans l'une d'elles, je vous racontais ma vie de ces années-ci et je vous expliquais pour quelle raison de prudence sociale je n'étais pas allé me réfugier au Mexique, ma terre très chérie; dans une autre, je vous demandais un conseil sur une sorte de vers rebelles et curieux que j'ai maintenant pour coutume de faire, non par décision d'esprit, mais parce que c'est ainsi, libres et cabrés comme les chevaux du désert – et Dieu veuille qu'aussi élégants ! – qu'ils me sortent de l'âme[3], et, dans toutes, je déversais en vous mon âme entière. Partout, votre esprit serein me fortifie et m'accompagne.

                Je vous en ai écrit une autre, qui n'est pas non plus partie, quand on m'a ôté l'Ismaelillo[4] des mains et qu'on l'a mis sous presse. Voilà des mois que tout le tirage est entassé sur mes étagères, parce que, comme la vie ne m'a pas encore donné assez d'occasions de montrer que je suis un poète en actes, j'ai peur que si mes vers sont connus avant mes actions les gens aillent croire que je ne suis, comme tant d'autres, que poète en vers. Et parce que je suis tout honteux de mon livre et bien que j'aie vu tout ce qu'il raconte dans l'air, il me semble maintenant des chants infirmes d'apprentie muse et je vois dans chaque lettre une faute. Si bien que vous verrez que je ne cache pas le livre par modestie, mais par orgueil.

                Et toutes ces lettres-là contenaient des colères filiales contre l'ava-rice sordide, rusée, redoutable et visible avec laquelle ce peuple-ci regarde le Mexique : combien de fois, pour ne pas paraître un intrus ou ne pas sembler vouloir gagner une gloire facile, ai-je délaissé la plume ardente qui me vibrait comme une lance de combat dans la main !

                Mais ce n'est maintenant que j'ai appris, par une lettre du fidélissime Heberto, qu'Ocaranza était décédé. Tout l'amour endormi en mon âme m'est monté aux lèvres, en des vers que je vous envoie[5]. Ma soeur, et vous-même et votre foyer et votre terre remplissent ces vers où l'on n'en parle pas. Et il est si curieux que j'en fasse ! Ceux-ci, je ne les ai pas faits, moi; ils me sont venus tout faits. Que j'aie souffert, inutile de vous le dire; il m'a semblé qu'on me volait quelque chose de personnel et je me suis rebellé contre le voleur. Cette si bonne créature ne vit plus, qui a aimé ce que j'aime : il me reste au moins la consolation de l'honorer. Je ne me rends pas compte s'ils valent quelque chose, ou s'ils ne valent rien, et s'ils sont un débordement monstrueux de l'imagination, et non une construction saine, les vers que je vous envoie. Je vous les envoie tels que je les ai écrits, interrompant un travail pressant qui m'occupait alors et me tenait le cerveau enflammé depuis des jours et des nuits, dès que j'ai reçu la lettre d'Heberto. S'ils vous semblent bons, publiez-les. Sinon, sachez-moi gré de l'amour avec lequel je les ai faits et grondez-moi pour mon œuvre piètre. Que de bonté et de grandeur a emportées celui qui est mort !  Quel beau message à votre sujet m'a-t-il envoyé par l'intermédiaire de mon ami Bonalde[6]! Avec quelle triste tendresse je regarde maintenant son esquisse du bois de Chapultepec, qui a promené d'une terre à l'autre ma fidélité et le mérite du plus original, du plus osé et du plus élégant des peintres mexicains ! Qu'est devenue, Mercado, cette esquisse en pied de ma soeur Ana que j'ai vue un jour dans sa chambre ? En quelles mains aboutira-t-elle si ce n'est dans les vôtres, où elle sera aussi bien estimée que dans les miennes ? Dites-moi ce qu'est devenu le tableau, et si je peux l'avoir ? Quel cadeau pour mes yeux si je pouvais voir constamment cette figure svelte et aimante ! Il me semblerait entrer en possession d'une grande richesse[7].

                Voilà donc dit en hâte sur ma table d'employé de commerce[8] – une nouvelle profession où j'entre, pour ne pas tomber dans celle, vile, d'exilé sans emploi, et contribuer à celle, amère, de cultivateur des lettres espagnoles – ce que j'avais de plus important à vous dire aujourd'hui. Dites à Lola que le parfum de ces fleurettes de la saint Jean que sa main apitoyée m'envoyait à mon lit de malade continue de me caresser. A Manuel, qui est assurément un enfant noble, une forte étreinte. Et à Luisa la gentille et à ses soeurettes, un baisemain. A vous, toute l'âme de votre frère

 

J. Martí

 

                A quoi bon vous dire de parler de moi à Peón et à Sánchez Solis et à tous ceux qui ne m'ont pas oublié ?

                Mon adresse :

 

                                                               J.M.

                                                               324 Classon Av.

                                                               Brooklyn

                                                               L.I.[9]

 

Tiré de: Martí, José. Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Éditions l'Harmattan, 2004. pp. 164-168



[1] Année ajoutée dans l'édition princeps (pp. 72-75).

[2] Exactement deux ans et trois mois, du moins si on se base sur les lettres conservées.  Mais Martí précise dans cette même lettre qu'il lui en avait écrit entre temps plusieurs qu'il n'a pas envoyées par pudeur.

[3] Martí se réfère ici sans aucun doute à ce qu'il intitulera Versos Libres, dont la publication sera posthume (1913) et qu'il écrit dans les années 80. Il dit à leur sujet dans un brouillon manuscrit intitulé «Mes vers» : «Voilà mes vers.  Ils sont comme ils sont.  Je ne les ai empruntés à personne. Tant que je n'ai pas pu enfermer, intègres, mes visions dans une forme qui leur fût adéquate, j'ai laissé voler mes visions : oh, quel aurige ami qui n'est jamais revenu !  Mais la poésie a son honnêteté, et j'ai toujours voulu être honnête.  Raccourcir mes vers, je sais aussi le faire, mais je ne veux pas.  De même que chaque homme apporte sa physionomie, chaque inspiration apporte son langage.  J'aime les sonorités difficiles, le vers sculptural, vibrant comme de la porcelaine, volant tel un oiseau, ardent et emportant comme une langue de lave.  Le vers doit être comme une épée luisante qui laisse aux spectateurs la mémoire d'un guerrier en route sur le chemin du ciel et qui, une fois rengainée au soleil,  se brise en ailes. // Ce sont des entailles de mes propres entrailles, mes guerriers.  Aucun n'est sorti réchauffé, artificieux, recomposé, de mon esprit; mais comme les larmes sortent des yeux et le sang jaillit à flots de la blessure. // Je n'ai pas ravaudé de celui-ci et de celui-là, j'ai tranché en moi-même.  Ce que je donne à voir ici, je l'ai vu avant.  Et j'ai vu bien plus, qui a fui sans me laisser le temps d'en copier les traits.  De l'étrangeté, de la singularité, de la hâte, de l'entassement, de l'emportement de mes visions, je suis moi-même fautif, qui les ai fait surgir devant moi telles que je les copie.  De la copie, je suis responsable.  J'ai trouvé lacérés les vêtements, et d'autres, non, et j'ai usé ces couleurs. Je sais qu'elles ne sont pas usées.  J'aime les sonorités difficiles, et la sincérité, même si elle peut paraître brutale. Tout ce que l'on a à dire, je le sais, je l'ai réfléchi totalement, et je m'y suis répondu. // J'ai voulu être loyal, et si j'ai péché, je ne me repens pas d'avoir péché.»  (Poesía Completa, Edición Crítica, t. I, op. cit., p. 57.)

[4] Il s'agit du premier recueil de poésies publié par Martí en mars-avril 1882 et sous presse depuis décembre 1881. Les quinze poèmes sont inspirés par son fils et lui sont dédiés.  Le prologue affirme : «Mon fils : épouvanté de tout, je me réfugie en toi. // J'ai foi dans le perfectionnement humain, dans la vie future, dans l'utilité de la vertu et en toi. // Si quelqu'un te dit que ces pages-ci ressemblent à d'autres pages, dis-lui que je t'aime trop pour te profaner ainsi.  Tel je te peins ici, tel mes yeux t'ont vu. Tu m'es apparu avec ces parures de fête.  Quand j'ai cessé de te voir sous une forme, j'ai cessé de te peindre.  Ces ruisseaux sont passés par mon cœur. // Qu'ils arrivent au tien !»  (Poesía Completa, op.  cit., t. I, p. 17.)

[5] Le peintre meurt le 1er juin 1882. Les vers dont parle Martí constituent le poème « Flor de hielo », écrit «en apprenant que Manuel Ocaranza était mort» et inclus dans le recueil posthume Versos Libres (Poesía Completa, t. I, pp. 160-162).

[6] Juan Antonio Pérez Bonalde  (1846-1892), poète vénézuélien, publia Estrofas (1877), Ritmos (1880), Poema del Niágara (1882, New York) pour lequel Martí écrivit un long prologue (cf. O.C., t. 7, pp. 223-238)

[7] Il s'agit vraisemblablement du tableau dont il parle dans sa lettre du 8 mars 1878 (nº 21, note 145)

[8]C'est le 31 juillet 1882 que la maison de commerce Lyon & Cie (31-33 Broad Street) l'informe qu'elle le prend à l'essai pour un mois avant de parvenir à une embauche définitive.  (Cf.  Destinatario Martí, op. cit., p. 104.)

[9] C'est l'adresse de la nouvelle pension de famille de Manuel Mantilla et Carmen Miyares qui s'étaient installés à Brooklyn dès décembre 1881. Dans une lettre à Gabriel de Zéndegui de juillet 1882, Martí fait précéder cette adresse de la mention explicite de Manuel Mantilla. Il est donc difficile de comprendre comment on a pu croire et voir colporté jusqu'à une date encore récente (cf. par exemple la présentation en 1982, par le Centre d'études martiniennes de Cartas a María Mantilla) que celui-ci était mort en novembre 1880 !