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Vive la pensée indépendante !
Par Norman Girvan Traduit par
La décolonisation psychologique est la base de toutes les autres formes de décolonisation

Réflexions sur le livre La pensée de New World : à la recherche de la décolonisation 1, publié par Brian Meeks et Normand Girvan (Kingston : Ian Randle  Publications, 2010), à l'Institut de Relations Internationales, UWI St. Augustine, le 14 octobre 2010.

Je voudrais commencer par mentionner  trois personnes qui ont contribué à la réalisation de ce livre et qui ne sont plus parmi nous: Lloyd Best, David de Caires et Dennis Pantin.

New World est lié à la Pensée indépendante. Lloyd Best affirmait que la Pensée était la clé de la Liberté des Caraïbes. Il a fait cette déclaration légendaire : « Vous pouvez conduire votre pays à l'indépendance bien que vous portiez un gilet. »  Il parlait non seulement de Normand Manley,  bien évidemment, mais de toute la classe politique.

George Beckford, un autre leader intellectuel du Groupe New World, a dit : « Trop fréquemment, nous nous regardons à travers les yeux de l'homme métropolitain.»

New World  présente une théorie de l'économie caribéenne, une théorie de la société caribéenne, et une théorie de la politique caribéenne.

New World s’est enraciné et les idées de New World ont été divulguées.  Dans les années soixante-dix, le gilet a cédé la place au short-jack et au costume kariba. L’homme métropolitain a cédé la place à l'homme caribéen. L’eurocentrisme a cédé la place au caraïbecentrisme. Lloyd Best a dit: « Je n'accepte pas toute cette bêtise à propos du Tiers-monde. Nous sommes au centre de notre monde. Nous sommes le Premier.»

New World fut maintenu par un effort complètement bénévole.

Nous écrivions, vendions de la publicité –uniquement aux compagnies locales, jamais aux corporations étrangères–imprimions, surveillions la composition du linotype –on n’avait pas encore entendu parler du traitement de textes ni des imprimantes, gardions les copies imprimées dans nos maisons et nos bureaux et les envoyions à l'étranger. Nous les emportions quand nous voyagions dans la région pour participer aux réunions organisées par les universités. Nous dressions les listes de circulation, faisions les comptes et tout le reste.

Ce qui maintenait tout ça était notre croyance dans un Nouveau Monde caribéen –des Caraïbes nouveaux, unis et indépendants. Ce rêve ne mourra jamais.

Dans les années quatre-vingt, le costume européen est revenu comme conséquence du Consensus de Washington. C'était la tenue exigée pour entrer au club de mondialisation. Ensuite nous sommes devenus élégants. Maintenant nous avons chaud et transpirons et, par conséquent, nous dépensons plus d'argent et d'énergie dans la climatisation.

CNN, BBC, Nouvelles du Renard, Reuter et API mondialisent la conscience et les media locaux les imitent diligemment. Nous sommes programmés.  Et ce, pour nous faire fixer davantage notre attention sur le sauvetage de personnes attrapées sous terre dans un lieu distant, que sur ce qui arrive à ceux qui sont attrapés exactement à nos côtés, sous terre, à cause de l’exclusion sociale.

Nous nous jugeons sur la base du taux de compétitivité globale, du taux de perception de la corruption globale, du taux de développement global humain. Une baisse des cotes de crédit sur les marchés financiers internationaux provoque plus de panique qu'une baisse des cotes de crédit de la qualité de la vie des citoyens.

Nous ne pouvons même pas nous débarrasser du Conseil Privé britannique, pour l'amour de Dieu ! Et dans deux années, ce sera la célébration du demi-siècle de l'Indépendance! Certains d’entre nous avons des Gouverneurs généraux qui jurent loyauté envers la reine d'Angleterre.

Les Mimic Men de Naipaul 2 ne sont jamais morts. Nous nous réinventons simplement.

Qu'est-ce qui est arrivé à New World ? Est-ce que ce livre est seulement un exercice d'archéologie intellectuelle, une indulgence nostalgique, un hommage rendu à des icônes, passés ou qui sont en train de passer? Où est-ce une occasion d'apprendre du passé pour apprendre, comprendre et être inspiré pour l’avenir ?

Ceux qui faisaient partie de l'expérience de New World ont la responsabilité de rendre compte de ce qu’ils ont fait à ceux qui viennent après nous. Les documents que ce livre contient font partie de cette reddition des comptes. Dans mon document, j'ai exposé mes réflexions sur la contribution et les déficiences de New World. Et il en est de même, de manières différentes, pour les documents de James Millette, Kari Levitt et David De Caries.

Le long entretien de Lloyd Best constitue un document précieux de l'histoire de la pensée caribéenne, de la politique caribéenne.

Nous avons une dette envers Brian Meeks, Tony Sails et leurs collègues du Centre de la Pensée Caribéenne 3 qui ont fait cet entretien, organisé la conférence, et ils ont organisé la publication de ce livre. Nous avons une dette qui ne peut pas être exprimée par des mots ou mesurée par l’argent.

Et nous sommes heureux d’apprendre qu’ils vont publier de nouveau toute la série des numéros du New World Trimestriel 4, publiés entre 1963 et 1971 par Presse UWI.

Qu'est-ce qui est arrivé à New World? Nous devons différencier le Groupe New World de son Journal, et de New World en tant que mouvement intellectuel.

Le Groupe New World est mort comme résultat des divisions internes quant à l'idéologie, la stratégie et les tactiques, des ego personnels et des luttes pour le pouvoir, de la radicalisation de la politique dans les années soixante-dix, de l'attrait du Black Power et du Marxisme orthodoxe, des  décisions de certains d'entrer dans la politique électorale et d’autres, comme moi, d’unir ses forces avec celles des gouvernements élus.

New World a fait naître Tapiaet Moko à Trinité et a aidé à naître Abeng en Jamaïque, ainsi qu’une myriade de mouvements semblables dans toute la région des Caraïbes. La controverse sur qui est le coupable de sa fin continue encore à l’heure actuelle.

Précisément aujourd’hui, Brian Meeks et moi avons reçu la lettre de James Millette sur ce sujet. Nous n’aurons pas le temps de la lire, mais elle apparaîtra demain sur mon site web.

Il est vrai qu’avec le départ de ses leaders intellectuels, en 1968-1969, il n’y avait pas suffisamment de masse critique pour maintenir le mouvement.

Et la mère, en mourant, a donné naissance à de multiples enfants.

Les modes intellectuelles des années 80 ont discrédité les métathéories au nom du postmodernisme et ont délégitimé la tradition de la pensée autochtone au moyen de déclarations fausses de la validité universelle du paradigme mondialisateur néolibéral. Le contexte local - la spécificité de l'histoire, le temps et la place- intéressait maintenant seulement comme matière première à vendre, à libéraliser, à privatiser, à dérégler, et à ajuster structuralement, avec une intention absurde de transformer les sociétés en une caricature d'un monde de marchés qui fonctionnent parfaitement et de gens résolument égoïstes qui tentent de maximiser leur propre satisfaction.

Une société de marché qui fonctionne parfaitement comme celle-ci, naturellement, n’a jamais existé dans le monde réel, et encore moins en Angleterre dans les temps d'Adam Smith.

Le projet global était déjà en crise quand la pyramide de papier financier créée par Wall Street et la City of London s’est effondrée en 2008. Mais, entre-temps, une grande partie de nos sociétés a été socialisée avec sa façon de penser et d'être, et  s’est vue obligée de gagner sa vie selon ses règles tandis que nous subissions les conséquences des retombées économiques.

Entre autres choses, on baisse les budgets des Universités de toute

la région et les professeurs tentent de vendre leurs services sur un marché des connaissances mondialisé.

Mais, est-ce que l'esprit de New World est mort? Je ne pense pas ça. Il continue d’exister dans le travail de Tapia, dans le Trinidad and Tobago Review, dans le mouvement intellectuel pour la souveraineté au tour de George Lamming et George Beckford  dans les années 80, dans l'Association des Économistes Caribéens, dans plusieurs rencontres parrainées par les Départements d'Économie de Mona et St. Augustine et SALISES et, plus récemment, dans le Centre de la Pensée Caribéenne.

Tout comme il est arrivé aux protestations des esclaves et de la main-d'oeuvre embauchée, qui ont été réprimées, l'esprit est passé simplement à la clandestinité et a trouvé d’autres voies et d'autres occasions pour s’exprimer.

Il n’existe même pas un domaine frappé par des problèmes à l’heure actuelle dans les Caraïbes dont les solutions locales fondamentales ne soient pas en contradiction constante avec les institutions et ne fassent pas penser à l’expérience coloniale, renforcée par l’imposition de la légitimation internationale et la respectabilité.

Il en est de même pour la politique, la gouvernance et les constitutions -le système Westminster ne marche pas.

Dans l'intégration économique – le modèle du CSME 5, une imitation pauvre du modèle de l'UE, ne marche pas. Quant au développement économique, nous ne pouvons même pas dire que le modèle ne marche pas parce que nous ne savons pas de quel modèle il s’agit.

Quelles philosophie, idéologie ou stratégie du développement motive à présent les gouvernements caribéens ? Est-ce que quelqu'un sait ? Je pense que l’ad hoquisme, un euphémisme connu surtout comme pragmatisme.

J'ai des sentiments très opposés concernant la mode récente d'essayer d’obtenir le « statut de pays développé » qu’ont certains de nos pays. D’une part, les exercices en consultation avec une large variété d'actionnaires qui ont eu lieu à Trinité-et-Tobago et en Jamaïque ont permis d’obtenir bon nombre d’informations, idées et un consensus.

Par contre, je ne comprends pas pourquoi il était nécessaire de définir notre objectif à l’aide d’unterme qui évoque une image d'une société consumériste qui n’est pas écologiquement durable et qui serait totalement impossible d’atteindre par le reste de la population mondiale.

En plus, elle aurait elle-même tout genre de pathologies sociales et des manifestations de crise économique.

Est-ce que les gens ne savent pas que les États-Unis, qui sont le soi-disant pays le plus développé du monde, possède également l’un des taux les plus élevés, ou le taux le plus élevé d’incarcération de leurs citoyens par rapport à leur population ?

Virtuellement, il n’y a aucun domaine de notre vie nationale et régionale dans lequel nos citoyens, professionnels et experts, n’aient pas offert des idées et des propositions détaillées de réforme et des solutions. Nous avons eu d’excellents rapports élaborés par nos citoyens qui proposent des réformes concernant l'infraction et au système judiciaire, notre gouvernance, nos constitutions, notre économie, notre système pédagogique, notre système de santé, notre environnement.

La Trinidad and Tobago 20/20 Vision, la Jamaica’s 2030 Vision, et le Single Development Vision de la CARICOM démontrent également notre capacité collective en tant que peuple de générer des solutions.

Mais dès que ces rapports sont élaborés,  ils sont mis dans un tiroir et oubliés, et ils deviennent une mode éphémère. Je ne suis pas capable de comprendre pourquoi nos gouvernements et nos  décideurs continuent à reproduire ce type de syndrome de dépendance.

Quel est le problème? Tout paraît se limiter à un manque affaiblissant de confiance collective en nous-mêmes. Lloyd Best et George Beckford et d'autres du Groupe New Worlddisaient que tout commençait à l'esprit.  La décolonisation psychologique est la base de toutes les autres formes de décolonisation. C’était leur opinion, et ils la partageaient avec Garvey, James, Marley, Nettleford, Rodney, Lamming et beaucoup d’autres.

Pour conclure, permettez-moi de le faire avec les mots que j’ai employés pour finir mon exposé à la Conférence de 2005, un des ceux qui paraît dans le livre.

« Le fait que le monde des années soixante ait changé ne veut pas dire qu'il ait arrêté d'être le même. Nous avons un monde différent au monde de New World mais, à de nombreux égards, c'est le même vieux monde auquel New World s'est opposé. Les erreurs commises par New World et ses contradictions ne veulent pas dire que ce qu’on voit aujourd’hui soit quelque chose de supérieur.

« La mondialisation économique ne doit pas signifier la mondialisation de l'esprit qui nous éloigne de la spécificité de l'histoire locale, du temps, de la place et de l'expérience.

« Cela ne change pas Le fait que Colomb ait menti lorsqu’il a dit qu'il avait  découvert les Indes occidentales ne change pas, parce que comme Shadow, le chanteur de Calypso a dit, il n’a fait que découvrir quelques indiens qui l’ont découvert à leur tour.Colomb a fait connaître sa propre vérité. Nous devons découvrir et faire connaître la nôtre.

« Cela ne signifie pas que Bob Marley n'avait pas raison quand il nous appelait à nous émanciper de notre esclavage mental, parce que personne, sauf nous-mêmes, ne peut libérer nos esprits. Bob chantait une « Chanson de Liberté » ;  New World était une Chanson de Liberté et nous espérons que nous continuerons à la chanter longtemps. »

Je vous remercie.

Notes :

1. N. de la T.:  Titre original du livre: The Thought of New World: The Quest for Decolonization

2. N. de la T.: Vidiadhar Surajprasad Naipaul: Écrivain d’origine indienne né à Trinité-et -Tobago en 1932. Il gagna le Prix Nobel de Littérature en 2001. Il écrivit The Mimic Men en 1967. Traduction littérale du titre : Les imitateurs.

3. N. de la T.:  Centre for Caribbean Thought.

4. N. de la T.:  New World Quarterly.

5. N. de la T. : CSME: Traité de l’Économie et du Marché unique de la CARICOM.