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San Martin
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Un jour, au temps où les pierres éclataient en Espagne sous les pas des Français, Napoléon fixa son regard sur un officier sec et hâlé, qui portait un uniforme blanc et bleu.
Illustration par : Agustín Cárdenas

Un jour, au temps où les pierres éclataient en Espagne sous les pas des Français, Napoléon fixa son regard sur un officier sec et hâlé, qui portait un uniforme blanc et bleu ; il alla vers lui et lut sur le bouton de la casaque le nom de son corps : « Murcie ! » C'était l'enfant pauvre du village jésuite de Yapeyû, élevé en plein air parmi indiens et métis, qui après vingt-deux ans de guerre espagnole reprit en main à Buenos Aires l'insurrection qui s'effritait, lia par serment les créoles impétueux, balaya à San Lorenzo l'escadrille royaliste, organisa à Cuyo l'armée libératrice, franchit les Andes pour se trouver un beau matin à Chacabuco ; du Chili, libéré par son épée, il alla par Maipû redonner vie au Pérou ; il s'érigea en protecteur à Lima, en uniforme à palmes d'or ; forgeant sa propre défaite, il alla à la rencontre de Bolivar, le dominateur ; il fit marche arrière ; il abdiqua ; seul, il s'en alla par Buenos Aires ; il mourut en France, tenant la main de sa fille, dans une petite maison remplie de lumière et de fleurs. Il proposa des rois à l'Amérique, édifia habilement sa propre gloire au moyen des ressources nationales, retint entre ses mains la dictature, manifeste ou dissimulée, jusqu'au jour où, à cause de ses erreurs, il la sentit sapée dans ses fondements, n'étant indubitablement pas parvenu à ce mérite sublime qui l'eût fait renoncer de lui-même devant les hommes à son pouvoir naturel. Mais dans l'ardeur de sa tête créole, il mûrit l'idée épique qui accéléra et équilibra l'indépendance américaine.

Il était né d'un militaire léonais et d'une descendante de conquérants ; quand il vint au monde, son père était gouverneur de Yapeyû, sur les rives d'un des fleuves les plus prodigieux de l'Amérique ; il apprit à lire au pied des montagnes, il grandit dans le village, en fils du seigneur, à l'ombre des palmiers et des anacardiers. On l'emmena en Espagne pour apprendre la danse et le latin au Séminaire des nobles ; et à douze ans, l'enfant « qui ne riait pas souvent » était cadet. Quand il revint, lieutenant-colonel espagnol de trente-quatre ans, pour combattre l'Espagne, il n'était plus l'homme mûri par le vent et la pluie de la pampa au coeur de sa terre américaine, mais le militaire qui, à la chaleur des souvenirs du sol natal, avait nourri en son coeur dans l'ombre des loges de  Lautaro, parmi les comtes madrilènes et les fils de patriciens, la volonté d'œuvrer méthodiquement et systématiquement pour l'indépendance de l'Amérique- ; et c'est sous les ordres de Daoiz, face à Napoléon, qu'il apprit de l'Espagne la manière de vaincre. Il lutta contre le Maure, rusé et original ; contre le Portugais pompeux et le Français éblouissant. Il lutta aux côtés de l'Espagnol, quand l'Espagnol devait se battre avec ses dents, et de l'Anglais, qui sait mourir en saluant, sans qu'un seul bouton ne manque à sa tunique, et tombe de manière que son corps ne brise la ligne de combat. Lorsqu'il débarque à Buenos Aires, avec le sabre morisque qui avait étincelé à Arjonilla, à Bailén et à Albuera, la seule chose qu'il apporte est la réputation de son audace et les seules qu'il demande sont « une unité et une direction », « un système capable de nous sauver de l'anarchie », « un homme capable de prendre la tête de l'armée ». La guerre allait comme chaque fois qu'elle n'est point menée selon un plan politique solide, et qu'elle est alors plus une série d'incursions qu'une guerre, ainsi qu'une pépinière de tyrans. « Il n'y a pas d'armée sans officiers. » « Quand on est soldat, on l'est de la tête aux pieds. » San Martin arriva d'Espagne en compagnie d'Alvear, ambitieux patriote issu d'une famille influente. Dans les huit jours, on le chargea d'organiser le corps de grenadiers à cheval, avec Alvear comme sergent-major. Les héros quasi abandonnés des révolutions, les héros incomplets qui ne savent pas faire galoper les idées, sont éblouis par la compétence technique du militaire de carrière. Ce qui n'est que métier ressemble à du génie ; et le généreux ignorant, confond savoir-faire et grandeur. Un capitaine est général aux yeux des recrues. San Martin était en selle, et il ne devait en descendre qu'au palais des vice-rois du Pérou ; il choisit les officiers parmi ses amis, et ceux-ci parmi les gens de qualité ; les soldats chevronnés n'obtenaient pas un grade supérieur à celui de lieutenant ; les cadets furent choisis dans les plus éminentes familles ; les soldats étaient de bonne stature et robustes ; et pour tous, à toute heure, « la tête haute ! », « Le soldat, tête haute ! » Il ne les appelait pas par leur nom, mais par le nom de guerre qu'il attribuait à chacun d'eux. Avec Alvear et le Péruvien Monteagudo, il fonda la loge secrète de Lautaro, « pour travailler méthodiquement et systématiquement à l'indépendance de l'Amérique, à son bonheur, agissant dans l'honneur et avec des procédés conformes à la justice » ; afin que, « lorsqu'un frère viendra à exercer le pouvoir suprême, il ne puisse nommer par sa seule volonté diplomates et généraux, gouverneurs, juges, hauts fonctionnaires ecclésiastiques ou militaires » ; « pour travailler à gagner l'opinion publique » ; « pour s'apporter aide mutuelle et respecter les serments, sous peine de mort ». Il procéda à la formation de son escadron, homme par homme. Il leur apprenait personnellement à manier le sabre : « le premier goth qui se mettra sur ton chemin tu lui fends la tête comme une pastèque ». Il réunit les officiers en un corps secret ; il les habitua à se critiquer les uns les autres, et à respecter le verdict de la majorité ; en leur compagnie il traçait sur le champ de manœuvres le pentagone et les bastions ; il rejetait de l'escadron tous ceux qui avaient manifesté de la peur lors d'une embuscade, ou qui avaient porté la main sur une femme ; chez chaque homme, il exploitait la qualité dominante ; il donnait à la vie militaire l'atmosphère prenante et mystérieuse d'une église ; il sculptait ses hommes comme avec une lame ; il fondait chaque soldat comme un joyau. Il parut avec eux sur la place publique pour se révolter avec sa loge de Lautaro contre le gouvernement des triumvirs. Avec eux, chevauchant un magnifique cheval bai, il se lança sur les Espagnols qui, à San Lorenzo, débarquaient avec leur flottille ; il referma ses deux ailes sur eux ; « à la lance et au sabre », il les jeta à bas de leurs montures ; pris sous le cadavre de son cheval, il continuait à donner des ordres et à manier le sabre ; un grenadier périt, étreignant dans son poing le drapeau espagnol ; un autre grenadier tombe mort à ses pieds en le délivrant du corps de l'animal ; l'Espagne enfin bat en retraite, abandonnant son artillerie et ses cadavres.

Mais Alvear éprouvait de la jalousie, et son parti au sein de la loge Lautaro, « qui gouvernait le gouvernement », fut plus puissant que celui de San Martin. San Martin échangeait de nombreuses lettres avec les hommes politiques : « exister est la première des choses, ensuite nous verrons comment nous existons » ; « nous avons besoin d'une armée, d'une armée d'officiers mathématiciens » ; « il faut chasser d'ici jusqu'au dernier incapable » ; « je renoncerai à mon grade de soldat lorsque les Américains n'auront plus d'ennemis » ; « faisons des efforts simultanés et nous sommes libres » ; « cette révolution ne semble pas faite par des hommes, mais par des moutons » ; « je suis républicain par conviction, par principe, mais même cela je peux le sacrifier pour le bien de ma terre ». Alvear partit comme général combattre les Espagnols de Montevideo, et on envoya San Martin, également général, dans le Haut-Pérou, où le patriotisme des habitants de Salta ne fut pas suffisant pour exalter les cœurs ; on l'envoya ensuite à Cuyo en qualité d'intendant. C'était là en effet qu'il fallait l'affecter, car c'était bien sa patrie ! De ce lieu d'exil, il allait faire sa place forte et de là, il rayonnerait sur les Américains ! Là-bas, en ce lieu isolé, avec les Andes comme conseillères et comme témoins, il mit sur pied, seul, l'armée avec laquelle il allait les franchir ; il imagina, seul, une famille de peuples à l'abri de son épée ; il sut voir, seul, le danger que courait la liberté de chaque nation d'Amérique tant que toutes ne seraient pas libérées : aussi longtemps qu'il y aurait en Amérique une seule nation asservie, la liberté de toutes les autres est en péril ! Il mit la main sur la contrée fidèle sur laquelle doit pouvoir compter, comme un levain de puissance, celui qui a pris la décision d'agir personnellement sur les affaires publiques. Il pensait à lui, et à l'Amérique ; car ce qui est tout à sa gloire, ce qui constitue la vraie richesse de son esprit, c'est de n'avoir jamais, sur les questions américaines, envisagé tel ou tel peuple comme des entités différentes, mais d'avoir au contraire, dans le feu de sa passion, considéré le continent comme une seule nation américaine. Il entrevoyait les vérités politiques locales et la finalité cachée des actions, comme le font tous les hommes d'instinct ; mais comme pour eux, sa faiblesse consistait à confondre sa sagesse primitive, égarée par les succès, par les flatteries et la confiance en soi, avec cette connaissance et cette adroite utilisation des facteurs invisibles et déterminants d'un pays, auxquelles seul parvient, grâce à un mélange de dons et de culture, le génie supérieur. Cette même conception du salut de l'Amérique qui devait l'amener à voir comme possible, en son esprit, l'unification des nations américaines sœurs, dissimula à ses yeux les différences des pays américains, certes utiles à la liberté, mais qui rendent impossible leur unité formelle. Il ne voyait pas, comme le fait le profond politique, les peuples réels tels qu'ils émergeaient du passé, mais les peuples futurs tels qu'ils bouillonnaient dans sa tête, dans les spasmes de la gestation ; et il disposait d'eux en esprit, comme le patriarche dispose de ses enfants. Comme il est formidable, le choc entre les hommes de forte volonté et l'œuvre accumulée des siècles !

Mais la seule chose que voit pour l'instant l'intendant de Cuyo, c'est qu'il doit faire l'indépendance de l'Amérique. Il y croit, et ordonne. Et, placé par la main suprême dans une contrée sobre comme lui, il sut la conquérir par ces qualités dans lesquelles précisément ses habitants se reconnaissaient avec satisfaction ; et il finit par être pour elle, sans couronne sur la tête, une sorte de roi naturel. Les gouvernements parfaits naissent de l'identité du pays et de l'homme qui le dirige, quand il le fait avec amour et quand ses objectifs sont nobles, car la seule identité ne saurait suffire si, alors que la noblesse est innée chez les peuples, la noblesse de l'objectif fait défaut au gouvernant. San Martin put un jour, égaré dans les hauteurs, conduire le Pérou vers des perspectives obnubilées par la crainte de perdre sa gloire ; il put jusqu'à l'extrême, dans l'intérêt de son autorité branlante, croire honnêtement en la nécessité de  faire gouverner l'Amérique par des rois ; il put, dans son orgueilleux vertige, penser parfois à lui-même bien plus qu'à l'Amérique, alors que la priorité d'un homme public, dans les temps de création ou de réforme, doit être le renoncement personnel en ne mettant en valeur sa personne que pour autant qu'elle met en valeur la patrie ; il put, alors qu'il était seul, dans un pays de culture plus avancée, mais dépourvu de la vertu de la liberté d'origine, imaginer un gouvernement rhétorique. Mais à Cuyo, encore proche de la justice et de l'innocence de la nature, ce fut une victoire sans problème, par le pouvoir de la réalité, pour cet homme qui préparait son déjeuner de ses propres mains, s'asseyait aux côtés du travailleur, veillait à ce que la mule soit ferrée d'une main pitoyable, donnait audience dans la cuisine, — entre la marmite et le cigare brun —, dormait en plein air, étendu sur une peau de bête. Là, la terre minutieusement travaillée ressemblait à un jardin ; la blancheur des maisons resplendissait entre la vigne et l'olivier ; l'homme tannait le cuir que la femme cousait ; les pics de la Cordillère eux-mêmes semblaient polis par la main de l'homme. Celui qui fit autorité parmi ces travailleurs fut celui qui travaillait plus qu'eux ; parmi ces tireurs, celui qui tirait mieux que tous les autres ; parmi ces matinaux, celui qui frappait à leurs portes au petit matin ; celui qui, dans les problèmes de justice, émettait un verdict conforme au jugement naturel ; celui qui réservait l'ironie et les punitions aux paresseux et aux hypocrites ; celui qui était silencieux, comme un nuage sombre, et parlait comme la foudre. Au curé : « Ici, l'évêque c'est moi ; vous allez prêcher le caractère sacré de l'indépendance de l'Amérique. » A l'Espagnol : « Vous voulez que j'aie une bonne opinion de vous ? Que six créoles viennent donc en témoigner. » A la boutiquière médisante : « Dix paires de chaussures pour l'armée, pour avoir dit du mal des soldats. » A la sentinelle qui le fait reculer parce qu'il pénètre dans une fabrique d'explosifs avec ses éperons : « Cette once d'or pour toi ! » Au soldat qui dit avoir les mains liées par un serment fait devant les Espagnols : « Elles seront déliées par la peine suprême ! » Il dépouille de son argent une délégation pour le rachat de prisonniers « pour racheter d'autres prisonniers ! ». Il ordonne à une assemblée de légataires de payer un tribut : « Le défunt aurait donné bien davantage pour la révolution ! » Voilà que s'effondre autour de lui, sous les coups de boutoir de la reconquête, la révolution américaine. Morillo approchait ; le Cuzco tombait ; le Chili battait en retraite ; les cathédrales, de Mexico à Santiago, entonnaient le Te Deum de la victoire ; par les ravins, apparaissaient les régiments mis en pièces, véritables lambeaux. Et au milieu de la catastrophe continentale, San Martin décide de   lancer son armée grossie  du   petit groupe   des  habitants   de Cuyo, convie ses officiers à un banquet, et d'une voix vibrante comme le clairon, porte un toast « à la première balle qui sera tirée contre les oppresseurs du Chili sur l'autre versant des Andes! »

Cuyo est pour lui, et ses habitants se dressent contre le dictateur Alvear, son rival chancelant, lorsqu'il accepte imprudemment la démission que lui envoie San Martin, en pleine activité. Cuyo soutient au poste de commandement son gouverneur qui semble céder la place à celui qui vient pour lui succéder ; qui ne cesse de répéter devant le Conseil de la municipalité qu'il renonce à sa charge ; qui n'empêche pas les militaires d'aller sur la place, sans uniforme, pour exiger le départ d'Alvear. Cuyo expulse, dans sa fureur, celui qui, avec une nomination sur le papier, a l'audace de venir prendre la place de celui qui a reçu la sienne de la nature, et qui tient Cuyo dans sa main ; de celui qui ne peut renoncer à lui-même parce qu'il porte en lui la rédemption du continent ; de cet ami des selliers qui leur restitue intacts les harnais requis au service de la patrie ; des muletiers, qui récupéraient les trains de bêtes qu'on leur avait demandés ; des cultivateurs qui lui apportaient fièrement le maïs pour ensemencer les champs réservés à l'armée ; des personnages éminents de la région, qui font confiance au gouverneur honnête, et en qui ils placent leur espoir de préserver leur tête et leurs biens des attaques espagnoles. San Martin fait payer aux gens de Cuyo jusqu'à l'air qu'ils respirent, et il lève tribut sur chaque racine qui perce le sol, mais depuis longtemps il avait empli leurs âmes d'une passion pour la liberté de leur pays et d'une fierté pour leur ville de Cuyo telles que tout tribut allant dans ce sens leur semblait supportable, et d'autant plus que San Martin, qui connaissait bien des hommes, ne heurtait pas la tradition locale, mais recueillait des taxes nouvelles par les méthodes anciennes : avec l'accord des décurions du Conseil municipal. C'est Cuyo qui sauvera l'Amérique. « Qu'on me donne Cuyo, et avec elle je vais à Lima ! » Et Cuyo donne sa foi à qui la lui donne ; elle porte au pinacle celui qui l'y porte. A Cuyo, à la porte du Chili, il crée de toutes pièces, du brodequin de campagne au bicorne de cérémonie, l'armée avec laquelle il le libérera. Les hommes, ce sont les vaincus ; l'argent, celui des gens de Cuyo ; la viande, le boeuf boucané en pâte, qui dure huit jours ; les chaussures, les brodequins de paysan qui se ferment sur le cou-de-pied ; l'habillement, en peau tannée ; les gourdes, ce sont des cornes ; les sabres, affûtés comme des rasoirs ; la musique, les clairons ; les canons, les cloches. L'aube le trouve dans l'armurerie, occupé à compter les pistolets ; ou au parc d'artillerie, qu'il connaît à un boulet près ; il les soupèse, en ôte la poussière, les replace soigneusement   sur   la   pile.   Un   moine   inventeur   se   voit   confier   la direction des ateliers de l'armée, d'où elle sort pourvue d'affûts, de fers pour les chevaux, de bidons métalliques, de cartouches, de baïonnettes, et d'engins ; quant au moine, il en sort lieutenant, à vingt-cinq pesos par mois, et la voix enrouée pour la vie. Il crée le laboratoire de salpêtre et la fabrique de poudre. Il crée le code militaire, le corps de médecins, l'intendance. Il crée des académies d'officiers parce qu' « il n'y a pas d'armée sans officiers mathématiciens ». Le matin, quand le soleil darde ses rayons sur les pics de la Cordillère, dans le camp établi dans la forêt, ponctué par les éclairs du sabre de San Martin, c'est l'entraînement des pelotons de recrues, des grenadiers à cheval, ces Noirs qu'il aime ; il boit à leur gourde : « Voyons, je vais vous réparer ce fusil ! » ; « Votre main, frère, pour ce tir excellent ! » ; « Allons, gaucho, un assaut au sabre avec votre gouverneur ! » Ou bien, au son des clairons, ce rapide cavalier galope d'un groupe à l'autre, sans chapeau et rayonnant de bonheur : « Pressons, pressons, jusqu'à la tombée du jour ; les soldats victorieux ne se fabriquent que sur le terrain d'instruction ! » Il fait combattre les taureaux par ses officiers : « Voici les fous qu'il me fallait pour vaincre les Espagnols ! » Avec les Chiliens désemparés, avec les affranchis, les recrues et les vagabonds, il rassemble et transforme six mille hommes. Par une journée ensoleillée, il entre avec eux dans la ville de Mendoza, couverte de fleurs ; il met son bâton de général dans la main de la Vierge du Carmel ; il fait ondoyer à trois reprises, dans le silence qui succède au roulement des tambours, la bannière d'azur : « Voici, soldats, le premier drapeau indépendant béni en Amérique ; faites le serment de le soutenir en mourant pour le défendre, ainsi que je le fais ! »

Répartis en quatre colonnes, se lancent sur les Andes les quatre mille soldats qui vont combattre, sur des trains de mules harnachées, avec un palefrenier pour vingt, les mille deux cents miliciens, les deux cent cinquante artilleurs, dotés de deux mille boulets de canon, et de neuf cent mille balles de fusil. Deux colonnes vont au centre, et deux, déployées en ailes, sur les flancs. En tête, marche Frère Beltrân, avec ses cent vingt pionniers, la barre à mine sur l'épaule ; ses fardiers et ses perches qui doivent empêcher que les vingt et un canons ne se détériorent ; ses passerelles de corde, pour franchir les rivières ; ses grappins et ses câbles, pour sauver ceux qui pourraient glisser au bas des rochers. Tantôt ils avancent en suivant le bord du gouffre, tantôt ils doivent escalader, le corps plaqué au roc. Ils doivent côtoyer la foudre, ces hommes qui vont s'abattre tous ensemble comme la foudre sur la vallée de Chacabuco. Au-dessus de la masse neigeuse se dresse dans   toute   sa   splendeur   l'Aconcagua.   A   leurs   pieds,  dans   les   nuées passent les condors. Là-bas, aveuglée, sans savoir par où la justice va fondre sur elle, attend la troupe espagnole que le sagace San Martin a fait se déployer par un espionnage subtil et une politique de sape afin qu'elle n'ait pas les moyens de s'opposer à son armée regroupée ! San Martin descend de sa mule, et dort enveloppé dans sa capote, la tête appuyée sur une pierre, avec les Andes autour de lui.

C'est à l'aube que vingt-quatre jours plus tard, l'aile d'O'Higgins, rivalisant avec celle de Soler, atteignit, au son des tambours, la crête par où pouvait s'enfuir l'Espagnol traqué. Dans son esprit, depuis Cuyo, San Martin l'avait pris au piège, colline après colline. C'est en faisant marcher son cerveau qu'on gagne les batailles. Celui qui combat doit connaître le pays comme sa poche. Il était midi, lorsque l'Espagnol désemparé, battant en retraite devant les détachements de la vallée, se trouva en face des chevaux de la crête. Comme un tourbillon la cavalerie libératrice traverse l'infanterie ennemie et va écraser les artilleurs sur leurs canons. Toute l'armée de San Martin s'abat sur les inefficaces murs de torchis de l'ouvrage de campagne ennemi. Et c'est la débandade des derniers royalistes par les collines et les terrains bourbeux. Dans l'herbe, parmi les cinq cents morts, on voit scintiller un fusil, tranché d'un coup de sabre. Et une fois remportée la bataille qui sauva le Chili et assura la liberté à l'Amérique, San Martin écrivit une lettre à l' « admirable Cuyo », et fit retourner sa tunique.

Le Chili voulut le nommer gouverneur omnipotent, et il refusa : il renvoya à Buenos Aires son titre de général de brigade « parce qu'il avait donné sa parole de n'accepter ni grade ni charge militaire ou politique » ; la municipalité fit couronner son portrait, qu'on entoura des trophées de la bataille, et son compatriote Belgrano fit élever une pyramide en son honneur. Mais ce qu'il exige de Buenos Aires, ce sont des troupes, des armes, de l'argent, des vaisseaux qui encercleront Lima par la mer tandis qu'il le fera par la terre. En compagnie de son aide de camp irlandais, il traverse sur le chemin du retour le champ de bataille de Chacabuco, et y pleure les « pauvres Noirs ! » qui sont tombés là pour la liberté américaine ; il fait agir à Buenos Aires le pouvoir secret de la loge Lautaro ; il préserve son ami O'Higgins, qu'il a laissé au Chili avec le titre de « directeur », des menées hostiles de son adversaire Carrera ; depuis sa maison de triomphateur à Santiago, où il ne veut ni « vaisselle d'argent » ni solde exceptionnelle, il mine le pouvoir du vice-roi du Pérou ; il aspire, « dans les contrariétés qui rongent sa triste existence », à « deux mois de tranquillité dans la vertueuse cité de Mendoza » ; il harangue à cheval, à la porte de l'archevêché, les Chiliens défaits à Cancharrayada, et surgit victorieusement, au cours de son voyage vers Lima, sur le champ de bataille sanglant de Maipû.

Il laisse le cheval de combat pour la mule des Andes ; en menaçant de donner sa démission, il contraint Buenos Aires, harcelée par la loge, à lui faire parvenir le montant du prêt destiné à financer l'expédition du Pérou ; il échange des lettres avec son fidèle ami Pueyrredon, le directeur d'Argentine, sur le projet en vertu duquel on envoya un membre de la Loge en quête d'un roi auprès des cours européennes, — et cela au moment où le commandement de la flotte du Chili, victorieuse sur le Pacifique, revenait à l'Anglais Cochrane, parti de son pays « pour ne pas le voir opprimé sans pitié  par la monarchie, — au moment ou Bolivar poursuivait son avance en plantant de pays en pays le drapeau républicain. Et alors que le Chili et Buenos Aires, sous l'habile pression de San Martin, venaient de céder à ses demandes de renforts devant sa menace de repasser les Andes avec son armée, abandonnant O'Higgins sans aide et permettant a l'Espagnol de s'immiscer par le Pérou entre Chiliens et Argentins ; alors que Cochrane, par ses courses héroïques, venait d'ouvrir la mer à l'expédition du Pérou ; alors que lui-même allait s'abattre enfin avec son armée renforcée sur les palais de Lima, et garantir du même coup l'indépendance de l'Amérique et sa gloire personnelle, voici que Buenos Aires fit appel à lui pour repousser l'invasion espagnole qu'on croyait déjà en mer, pour défendre le gouvernement contre les fédéralistes rebelles, et appuyer la monarchie qu'il avait lui-même préconisée. Il désobéit. Il se soulève avec cette armée que sans l'aide de sa patrie jamais il n'eût pu réunir, et qui, à Rancagua, le proclame chef unique, et il part, en capitaine libre, sous le drapeau chilien, chasser l'Espagnol du Pérou, en laissant dans son dos sa patrie démantelée. « Tant que nous ne serons pas à Lima, la guerre ne se terminera pas ! » ; de cette campagne « dépendent les espérances de ce vaste continent » ; « Je vais poursuivre le destin qui m'appelle... »

Qui est cet homme, à l'uniforme brodé d'or, qui se promène dans la douce Lima dans son carrosse à six chevaux ? C'est le Protecteur du Pérou, qui s'est proclamé dirigeant omnipotent par décret personnel, qui a établi dans la charte ses propres pouvoirs ainsi que la loi politique, qui a affranchi la descendance des esclaves, qui a supprimé la pratique du fouet et aboli la torture, qui a commis des erreurs et a souvent réussi, par le truchement de son bouillant ministre Monteagudo ; c'est l'homme qui le jour même du serment de la charte créa un ordre nobiliaire, l'Ordre du Soleil ; celui qui fit inscrire sur l'écharpe des dames liméniennes : « Au patriotisme des dames les plus sensibles » ; l' « empereur » dont se moquaient les complaintes indiennes du peuple ; le « roi José » dont se gaussaient dans la salle d'honneur ses compagnons de la loge Lautaro... C'est San Martin, abandonné par Cochrane, renié par ses bataillons, exécré à Buenos Aires comme au Chili, couvert de honte à la « Société patriotique » pour avoir applaudi au discours du moine qui demandait un roi, solliciteur qui dépêchait en Europe un cuistre chargé de rabattre un prince autrichien, ou italien ou portugais, pour le Pérou. Quel est cet homme, qui sort, solitaire et sinistre, après la titanesque entrevue de Guayaquil, de la salle de bal où Bolivar, maître irrésistible des armées qui descendent de Boyacà en balayant les Espagnols, valse, resplendissant de victoires, parmi des dames conquises et des soldats turbulents ? C'est San Martin qui convoque la première Assemblée constituante du Pérou, se dépouillant devant elle de son écharpe blanche et rouge ; qui descend de son carrosse de protecteur, dans ce Pérou révolté contre lui, parce que « la présence d'un militaire favorisé par la fortune est redoutable pour les pays neufs, et qu'il est las d'entendre dire qu'il veut se proclamer roi » ; qui laisse le Pérou à Bolivar « qui l'a devancé à l'arrivée », parce que « Bolivar et lui ne peuvent coexister au Pérou sous peine d'un conflit qui serait scandaleux aux yeux du monde, et ce ne sera pas San Martin qui donnera aux coquins l'occasion de pavoiser ». Il prend congé sereinement, dans l'ombre de la nuit, d'un fidèle officier ; il arrive au Chili, avec cent vingt onces d'or, pour se rendre compte qu'on le déteste ; à Buenos Aires, il se montre dans la rue, et on le siffle, sans voir comment il a su retrouver, par sa sincère résignation à la disgrâce, une grandeur plus solide que celle à laquelle l'ambition l'avait vainement fait prétendre.

On put voir alors dans toute sa beauté, désormais guéri de la tentation et de l'aveuglement de la puissance, ce caractère qui avait réalisé un des desseins de la Nature, et avait pu répartir à travers le continent ses victoires de façon que leur déséquilibre ne puisse mettre en péril l'oeuvre américaine. C'est en être consacré que vécut en sa retraite, sans jamais se mêler aux choses humaines, celui qui avait fait se dresser, sous l'éclair de son regard trois nations libérées. II vit par son cas personnel comment la grandeur des chefs ne réside point, quoiqu'il y paraisse, dans leur propre personne, mais dans l'étendue des services qu'ils rendent à celle de leur peuple ; et ils s'élèvent aussi longtemps qu'ils marchent à ses côtés et s'effondrent dès qu'ils tentent de le traîner derrière eux. Il pleurait quand il voyait un ami ; il légua son cœur à Buenos Aires et mourut face à la mer, serein sous ses cheveux blancs, cloué dans son fauteuil, non moins majestueux que le pic neigeux de l'Aconcagua dans le silence des Andes.

Article paru dans Album de El Porvenir. Nueva York 1891

Traduction: Jean Lamore