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Juan Formell, une véritable révolution dans la musique populaire
Par Pedro de la Hoz Traduit par Alain de Cullant
L’œuvre de Juan Formell comme auteur, arrangeur et chef d'orchestre restera comme celle de l'homme qui a incarné une véritable révolution dans la musique populaire cubaine.
Illustration par : Agustín Cárdenas

« J’ai toujours aimé rompre ; je suis anti-conformiste par nature et je ne m’en repens pas. Les années passent et on n’a peut-être pas la même impétuosité que quand on commence ; l'expérience vient et il y a des choses qui viennent avec le métier. La composition est un art très complexe et on court toujours le risque de se répéter. Mais on doit être en alerte devant le moindre symptôme de routine. Et alors se demander combien il te manque à faire ».

Je suis revenu à ces paroles de Juan Formell, dites lors d’une longue entrevue que nous avons eu il y a à peine quelques mois dans l'espace « Le compositeur et son œuvre », du Musée National de la Musique, encore inédite, comme un résumé des clés qui ont animé cette vie extraordinaire.

Il faut absolument le dire : son œuvre comme auteur, arrangeur et chef d'orchestre restera comme celle de l'homme qui a incarné une véritable révolution dans la musique populaire pour danser lors des quatre dernières décennies du siècle dernier et de la première du siècle actuel. Ceci l’a été indiscutablement depuis Los Van Van, sa plus haute création, mais aussi dans le Revé, à la fin des années 1960.

Il me conte le témoignage suivant :

« Je suis arrivé au Revé par pur hasard après le Festival de la Chanson de Varadero de 1967. En l'honneur de la vérité, je ne me sentais pas très enthousiaste car le Revé était un orchestre typique et je n'avais pas beaucoup à voir avec ce format. La première chose que j'ai proposée a été d'introduire la basse électrique, qui n'existait pas dans aucune structure musicale cubaine. J'ai commencé à écrire des choses qui n’étaient pas liés au style des orchestres typiques, mais j’ai respecté la structure et j’ai combiné les timbres et les harmonies différemment de ceux des orchestres Aragon et Jorrín, qui étaient les plus célèbres charangas. Nous ne faisions pas les voix à l'unisson, mais comme si elles étaient des quatuors. Le Revé a commencé à être connu. Elio Revé avait son caractère, mais je lui suis infiniment reconnaissant de m’avoir permis d'expérimenter avec son orchestre ».

Juan Formell fonde Los Van Van en 1969, le train, la locomotive de la musique pour danser. Quelqu'un a dit que Los Van Van sont les Rollings Stones de l'île et Juan Formell le Lennon de la salsa. J'invertirais l'équation : les Rolling Stones sont Los Van Van de Londres et Lennon le Formell du rock.

« L’orchestre Los Van Van a été essentiel  dans mon développement en tant que musicien. Je devais ouvrir mon propre chemin à une époque où la musique pour danser était vouée à un changement radical. Les années soixante terminaient, il y avait une nouvelle sensibilité dans l’ambiance et nous ne pourrions pas stagner. Je pense que l’ensemble Rumbavana à fait quelque chose et, un peu après, sous un autre angle, Chucho Valdés l’a fait aussi avec Irakere, plus orienté au jazz latin ».

On parle du songo et de la timba comme des créatures « vanvaniennes ». Juan Formell remet les choses à leur place :

« Les genres sont presque tous créés. Il est très difficile de créer totalement un genre nouveau, tu fais des mélanges de différentes choses ramassées un peu ici, un peu là. Celui du songo vient de l'interaction entre le rythme de la batterie avec des éléments de la pop, avec la sonorité que j’ai imprimée aux violons et bien sûr, la ligne de mes compositions. Ensuite, on accentue la force des patrons rythmiques, on commence à parler de timba. Mais sur la base de tout est la tradition cubaine, une tradition qui se renouvelle ».

En ce qui concerne les neuf lustres à la tête de son groupe, il a dit :

« La fonction d’un chef d'orchestre de musique populaire est de savoir comment maintenir un leadership à partir de propositions comptant aussi bien avec les exigences du public qu’avec ton idée de la création. Rafael Lay, disait : Celui qui a une plume activée est le propriétaire du négoce, c'est-à-dire, celui qui écrit la musique et les arrangements. Mais tu ne peux pas t’endormir et te contenter d'un succès éphémère. Il y a une sorte d'équilibre entre ce qu’on réalise et ce qu’on découvre. L'autre consiste à attirer de bons auteurs, dans et hors l'orchestre, qui s’approchent aux concepts que tu développes. Pupy Pedroso pourrait parler de ceci, mais aussi les plus jeunes qui enrichissent le répertoire de Los Van Van ».

Si Juan Formell était certain d’une chose, c’était le destin de son œuvre :

« Je dis toujours que nous travaillons pour le danseur. Il y a des gens qui naissent pour composer, d’autre pour chanter ou pour danser, cela dépend de la grâce, tu dois trouver ton chemin. Je n'ai pas de grâce corporelle, je ne suis pas vraiment danseur. Cependant, je ferme les yeux et je me vois danser ou, au moins, sachant comment d'autres dansent ma musique, si c’est plus doucement, si c’est plus rapidement. C’est pour cette raison que mon travail historique a toujours été pour le danseur et, à Cuba, il y beaucoup de gens qui ont cette grâce ».

Parmi les questions que j’ai posé à Juan lors de ce mémorable après-midi au Musée National de la Musique, il n'y en avait une qui, maintenant, possède un sens inusité, celui que je n'aurais jamais voulu. Je lui ai demandé qu’il nous avance dans le temps et qu’il nous parle de Los Van Van dans 50 ans :

« Je voudrais que prévaut l'esprit d'un orchestre qui ne stagne pas, qui fait des changements, qui ne commence pas à travailler pour gagner de l'argent par goût, qui apporte quelque chose. Je ne sais pas ce qui va se passer ici dans 50 ans, mais il me semble que si les gens de l'orchestre se le propose, il pourra perdurer.

Quand Benny Moré est mort, l'orchestre de Benny Moré n’a plus jamais été ce qu'il était. Quand Lay est décédé, cela a coûté beaucoup de travail à l'Aragon et plus encore après la mort de Richard Egües. Rafaelito a pu s’imposer tout en maintenant le répertoire de base d'avant. Je ne pense pas que l’orchestre Los Van Van doive impérativement réitérer les succès de toujours ; mon orchestre a démontré sa capacité de trouver des nouveaux moyens d'expression sans trahir ses essences. Ainsi, bien que je ne possède pas une boule de cristal, je pense que Los Van Van peut encore donner beaucoup. J’aimerai dire à ceux qui me succèdent : n'ayez pas peur de faire des changements, il faut être courageux pour les changements ».