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Los Raros: José Martí
Par Rubén Darío Traduit par Julia Cultien
Cet hommage à José Martí, extrait de l’ouvrage de Rubén Darío intitulé Los raros, a été publié pour la première fois en 1896 à Buenos Aires.
Illustration par : Agustín Cárdenas

Cet hommage à José Martí, extrait de l’ouvrage de Rubén Darío intitulé  Los raros, a été publié pour la première fois en 1896 à Buenos Aires. Dans Los raros, l’auteur offre une vingtaine de portraits d’auteurs célèbres qu’il admirait, auteurs hispano-américains  comme Martí ou Augusto de Armas, mais surtout poètes symbolistes comme Edgar  Allan Poe, Verlaine, Lautréamont, ou Villiers de l’Isle Adam, témoignant ainsi de son admiration pour la littérature française de la fin du 19e siècle.

Pour accompagner le cortège funèbre de Wagner, il faudrait les foudres solennelles du Tannhäuser.

Pour accompagner jusqu’à son sépulcre un doux poète bucolique, des joueurs de flûte qui feraient se lamenter leurs mélodieuses flûtes doubles, iraient, comme sur les bas-reliefs. Pour le bûcher où brûlerait le corps de Mélésigènes, des chœurs vibrants de lyres. Pour accompagner – Oh, permettez que je le nomme devant la grande Ombre épique ! De toute façon, sourires malveillants qui pouvez apparaître, il est déjà mort ! – l’enterrement de José Martí, il vous faudrait, vous,  Américains de langue espagnole, utiliser sa propre langue, son orgue prodigieux aux innombrables registres, ses puissants chœurs, ses cordes plaintives, ses hautbois sanglotants, ses flûtes, ses tympans,ses lyres, ses sistres. Oui, Américains, il faut dire qui fut ce grand homme qui vient de tomber !

Celui qui écrit ces lignes, surgies précipitamment de son cœur et de son esprit, n’est pas de ceux qui comptent sur les seules richesses de l’Amérique... Nous sommes très pauvres... Si pauvres, que nos esprits, s’ils ne se nourrissaient pas de ce qui vient de l’étranger, mourraient de faim. C’est pour quoi nous devons beaucoup pleurer celui qui est tombé ! Celui qui est mort, là-bas, à Cuba, était ce que nous pouvons avoir de mieux, nous les pauvres. Il était richissime et généreux : il dépensait sans compter mais ses richesses se renouvelaient toujours comme par magie. Il y a dans les énormes volumes de La Nación tellement de son métal fin et de ses pierres précieuses, que l’on pourrait en sculpter la plus belle et la plus riche des statues. Plus que quiconque, Martí fit admirer le secret des sources lumineuses. Jamais notre langue n’eut de plus belles couleurs, de plus beaux caprices, de plus belles bravoures. Sur le Niagara d’Emilio Castelar, les miraculeux arcs-en-ciel de l’Amérique.

Quelle agilité dans la grâce, quelle force de la nature sublime et magnifique !

Une autre vérité, plus étonnante encore : ce que l’on appelle le génie, fruit qui ne pousse que sur les arbres centenaires, ce majestueux phénomène de l’intellect élevé à sa plus grande puissance, haute merveille créatrice, le Génie, enfin, qui n’est pas encore né dans nos Républiques, a pourtant tenté d’apparaître deux fois en Amérique. La première, chez un homme illustre de cette terre, la seconde, chez José Martí. Et Martí n’était pas, comme on pourrait le penser, un de ces demi génies dont parle Mendés, incapables de communiquer avec les hommes parce que leurs ailes les élèvent aux dessus de leurs têtes, et incapables de s’élever vers les dieux, parce qu’ils n’ont pas assez de courage et que la terre a encore la force de les attirer à elle. Le Cubain était « un homme ». Plus encore, il était à l’image de ce que devrait être un surhomme : grand et viril, instruit du secret de son excellence, en communion  avec Dieu et avec la Nature. Cet homme au cœur doux et immense vivait en communion avec Dieu.

Lui qui abhorrait le mal et la douleur, ce lion aimable au poitrail colombin, qui aurait pu anéantir, écraser, blesser, mordre, déchirer, a toujours été doux comme un agneau, même avec ses ennemis.

Il était en communion avec Dieu, car il s’était hissé jusqu’à Lui par la plus solide et la plus sûre des échelles, l’échelle de la Douleur. La piété avait dans son cœur un temple.

On pourrait dire que c’est elle qui a poussé son âme à suivre les quatre fleuves dont parle Ruysbroeck l’Admirable : le fleuve ascendant, qui conduit à la sphère divine ; celui qui mène à la compassion pour les âmes captives ; et les deux autres qui charrient toutes les misères et toutes les peines du troupeau blessé et égaré des hommes. Il s’éleva jusqu’à Dieu par la compassion et par la douleur. Martí a beaucoup souffert : dévoré par la passion et la maladie, il éprouvait aussi l’immense peine de l’élu qui ne se sent pas reconnu dans un environnement où prévaut la stupidité. Enfin, débordant d’amour et de folie patriotique, il consacra sa vie à suivre une étoile triste, l’étoile solitaire de l’Ile, étoile trompeuse qui conduisit ce malheureux roi mage, à tomber d’un seul coup dans la plus noire des morts.

Les tambours de la médiocrité, les clairons du patriotisme sonneront tous les jours pour célébrer la gloire politique de l’Apollon armé d’épées et de fusils, qui est tombé, en donnant sa vie, précieuse pour l’Humanité et pour les Arts, et pour le véritable futur triomphe de l’Amérique, combattant entre le noir Guillermon et le général Martinez Campos !

Oh, Cuba ! Tu es si belle, et tes enfants qui se battent parce qu’ils te veulent libre, mènent une œuvre brillante ; et l’Espagnol, qui a peur de te perdre, a raison de ne pas désarmer. Cuba admirable et riche, Cuba cent fois bénie dans ma langue. Mais le sang de Martí ne t’appartenait pas, il appartenait à toute une race, à tout un continent, il appartenait à une jeunesse courageuse, qui perd sans doute avec lui le premier de ses maîtres. Il appartenait à l’avenir !

Quand, lors de la première guerre, la guerre de Céspedes, Cuba se vida de son sang, quand les défenseurs de la liberté n’obtinrent pour fruit de leurs efforts que des morts, des incendies et des boucheries, une grande partie de l’élite intellectuelle cubaine s’exila. Bon nombre des meilleurs s’expatrièrent, des disciples de José de la Luz, des poètes, des penseurs, des éducateurs. Cet exil perdure encore, pour tous ceux qui ont laissé leurs os dans une patrie qui n’était pas la leur, ou ne sont pas revenus sur cette terre de mangrove. José Joaquin Palma partit, vaillant, comme Lohengrin sur son cygne, au même âge que lui et avec la même barbe blonde ; après avoir bercé « l’étoile solitaire

» en chantant ses poèmes de république en république, il vit neiger sur sa barbe d’or, éprouvant toujours le désir de retourner à Bayamo, d’où il était parti pour se battre, après avoir brûlé sa maison. Tomas Estrada Palma, parent du poète, honnête homme, sage et éclairé, nommé aujourd’hui président par les révolutionnaires, vécut comme maître d’école dans le lointain Honduras. Orateur d’une grande renommée dans les Républiques du Nord, Antonio Zambrana, qui faillit rejoindre las Cortes, où il aurait fait la fierté des Américains, se réfugia au Costa Rica, où il ouvrit son cabinet d’avocat. Eizaguirre partit au Guatemala. Le poète Sellén, traducteur salué par Heine, et son frère,un autre poète, s’en allèrent à New York, si les rumeurs disent vrai, faire des almanachs sur les pilules de Lamman et Kemp. Martí, le grand Martí, allait quant à lui, de pays en pays, ici malheureux, là occupé à résoudre les abominables tracasseries que le manque d’argent engendre sur un sol étranger. A force de ténacité et de persévérance, il finit par triompher,s’imposant comme journaliste, professeur ou orateur, mais, le corps usé et l’âme en sang, il payait déjà les conséquences de son opposition à l’imbécillité humaine. Il distribuait ses richesses intérieures dans des lieux où la valeur de son immense génie ne serait jamais reconnue et où, de plus, les ignorants lui infligeraient l’injure de leurs éloges. Il put jouir, en revanche, de la compréhension et de l’estime des rares personnes qui le connaissaient bien, de l’aversion satisfaisante des imbéciles et de l’accueil que l’élite de la Presse américaine – à Buenos Aires et à Mexico – réserva à ses billets et à ses articles écrits en collaboration.

Il alla donc de pays en pays, et décida finalement, après un séjour en Amérique centrale, de s’installer à New-York. C’est là-bas, dans cette ville cyclopéenne, que ce gentleman de la pensée s’en alla, pour travailler et trimer plus que jamais. Découragé – mon Dieu ! lui qui était si grand et si fort – revenu de ses rêves d’Art, il riva à l’intérieur de son crâne avec des triples clous, l’image de son étoile solitaire.

Alors, donnant du temps au temps, il se mit à forger des armes pour la guerre, à coups de mots et à tirs d’idées. De la patience, il en avait. Il attendait et la Cuba libre dont il rêvait n’était plus qu’un mirage. Il travaillait de maison en maison, dans les nombreux foyers cubains qu’il y a à New-York. Il ne méprisait pas les humbles : bien au contraire, ce combattant qui aurait parlé durant quatre jours, comme Elciis devant le puissant Othon entouré de ses rois, cette nature sereine et indomptable, leur parlait comme un grand frère bienveillant.

Son activité augmentait de jour en jour, comme si cette gigantesque ébullition métropolitaine, ravivait toujours plus la sève de son énergie. Et il rendait visite au docteur de la Cinquième Avenue, au courtier de la Bourse, au journaliste, à l’employé de La Equitativa, et au fabriquant de cigares, et au marin noir, à tous les Cubains new-yorkais, pour ne pas laisser la flamme s’éteindre, pour alimenter le désir de guerre, luttant toujours malgré des rivalités plus ou moins larvées, mais indéniablement aimé et admiré par tous les siens. Il fallait vivre, travailler, c’est pour cela qu’il déversait des

cascades entières de littérature dans ces colonnes, et d’autres encore dans des journaux au Mexique et au Venezuela. Cette époque-là fut sans aucun doute la plus belle qu’ait connue José Martí. C’est alors que sa personnalité intellectuelle se dévoila avec le plus de beauté. Dans ses lettres kilométriques, si vous écartez les rares branches sans fleurs ou sans fruits, vous trouverez au fond, au cœur du massif, des régents et des ko-hinnors.

Ici se dévoilait Martí le penseur, Martí le philosophe, Martí le peintre, Martí le musicien, Martí le poète, toujours. Avec une magie incomparable, il donnait à voir les États-Unis vivants et palpitants, avec leur soleil et leurs âmes. Cette « Nation » colossale, « la savane » d’autrefois, provoquait dans ses colonnes, dans chacune de ses lettres newyorkaises, de grandes inondations d’encre. Les États-Unis de Bourget charment et divertissent, les États-Unis de Groussac donnent à penser, les

États-Unis de Martí sont un formidable diorama enchanteur qui accentue, pourrait-on presque dire, la couleur de la vision réelle. Ma mémoire se perd dans cette mer d’images. Mais je me souviens bien d’un Grant martial et d’un Sherman héroïque, que je n’ai jamais vus aussi beaux ailleurs ; ou encore de l’arrivée héroïque de joueurs de Polo, d’un pont à Brooklyn, littéraire, semblable au pont de fer, de la description herculéenne d’une exposition agricole, aussi vaste que les écuries d’Augias, de printemps fleuris et d’étés, oh oui !, plus beaux que nature, d’Indiens sioux qui décrivaient dans la langue de Martí des chutes de neige à vous glacer le sang comme s’ils avaient été inspirés par le Manitou lui-même ; et d’un prestigieux Walt Whitman patriarcal, lyriquement auguste, avant, bien avant que la France ne découvre grâce à Sarrazin l’auteur biblique des Feuilles d’herbe.

Et, lors du célèbre Congrès Panaméricain, ses lettres devinrent tout naturellement un livre. Dans ces correspondances, il parlait du danger que constituait le yankee, du regard attentif que l’Amérique latine devait porter sur sa grande Sœur et du sens de la phrase qu’une bouche argentine opposa à la celle de Monroe.

Martí était d’un tempérament nerveux, mince et le regard vif et bienveillant. Ses paroles étaient douces et délicates avec ses amis, mais elles changeaient radicalement à la tribune, se transformant en de violents cuivres oratoires. C’était un orateur, un orateur très persuasif. Il rassemblait les foules.

Sa vie fut un combat. Il se montrait très doux et très courtois avec les dames. Les Cubaines de New-York avaient de l’affection pour lui, et de l’estime. Une société féminine portait même son nom.

Sa culture était proverbiale, son honneur intact et cristallin. Qui s’approchait de lui, l’aimait lorsqu’il prenait congé.

Et il était poète, et il faisait des vers.

Oui, ce prosateur est toujours resté fidèle aux auteurs classiques. Il puisa en eux à chaque instant, tandis qu’il communiait de manière constante avec la modernité et son savoir universel et polyglotte, donnant naissance à un style tout à fait particulier et original, mélange de Saavedra Fajardo, de Gautier et de Goncourt – il y en a pour tous les goûts –, utilisant sans relâche l’hyperbate anglaise, lançant à toute vitesse ses quadriges de métaphores, déformant ses spirales de figures, enfin peignant avec toute la minutie du préraphaélite les plus petites feuilles du paysage, donnant vie aux formes par de petites taches, ou de rapides coups de pinceau, ou encore des petits coups de spatule.

Ce solide chasseur faisait des vers, et presque toujours des vers minuscules, des vers simples -n’est ce pas là, le titre d’un de ses recueils ?-, des vers pleins de tristesses patriotiques, de deuils amoureux, des vers riches en rimes ou toujours harmonisés avec tact. Il dédia l’un de ses premiers recueils et sans doute l’un des plus étranges, à un enfant qu’il adorait et qu’il perdit pour toujours : « Ismaelillo. »

Les Vers simples, publiés à New York dans une édition de luxe, en forme de missel, renferment de véritables joyaux. Il existe d’autres vers, parmi lesquels, Les petites chaussures roses. Je crois que, comme pour Banville avec le mot « lyre », et Leconte de Lisle avec le mot « noir », le mot que Martí a utilisé le plus souvent est « rose. »

Un livre, l’œuvre choisie de l’illustre écrivain, doit être le résultat du choix de ses amis et de ses disciples.

Personne ne pourra concrétiser un tel souhait, excepté celui qui fut, non seulement un disciple aimé, mais aussi un ami de l’âme, le page, ou plutôt le « fils » de Martí : Gonzalo de Quesada, lui qui l’accompagnait partout, loyal et affectueux, dans ses travaux et ses campagnes, là-bas à New-York, à Cayo Hueso et à Tampa. Mais qui sait si le pauvre Gonzalo de Quesada, âme virile et ardente, n’a pas aussi conduit le chef jusqu’à la mort !

Martí garda dans son cœur une place de prédilection pour les enfants de l’Amérique.

Il existe une revue unique en son genre, quelques numéros que Martí rédigea spécialement pour les enfants. Il y a dans l’un d’eux un portrait de San Martin, majestueux. Il y a aussi le journal Patria, et de nombreuses œuvres traduites de l’anglais, mais ceci ne constitue qu’une petite partie de l’œuvre littéraire qui servira demain.

Et maintenant, maître, auteur, ami, accepte que nous te gardions rancœur, nous qui t’aimions et t’admirions, d’être parti exposer et perdre le trésor de ton talent. Le monde saura ce que tu as été, la justice de Dieu est infinie et elle montre à chacun sa légitime gloire. Martinez Campos, qui a ordonné que soit exposé ton cadavre, continue de lire ses deux auteurs préférés : Cervantes... et  Ohnet. Sans doute, Cuba tarde-t-elle à accomplir son devoir envers toi. La jeunesse américaine te salue et te pleure, mais, Oh ! Maître, qu’as tu fait...

Et il me semble que de cette voix aimable et généreuse, vous me réprimandez, adorateur que vous fûtes jusqu’à la mort de l’idole lumineux et terrible de la Patrie, et que vous me parlez de ce rêve où vous virent les héros : les mains de pierre, les yeux de pierre, les lèvres de pierre, les barbes de pierre, le dos de pierre...

Et que vous répétez enfin, les vœux de ce vers :

Je souhaite, à l’heure de ma mort,

sans plus de patrie, mais sans maître,

avoir un drapeau et un bouquet

de fleurs sur mon tombeau !

Rubén Darío,  Los Raros , « José Martí », 1905. Traduit de l’espagnol (Nicaragua), par Julia Cultien pour L’atelier du tilde.

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