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L’individualité, la tradition et la critique littéraire dans l’œuvre de Rubén Dario
Par Linet Cums Yumar Traduit par Alain de Cullant
La galerie des hommes de lettres présente dans l’œuvre « Los Raros » du poète Rubén Dario postule une idée essentielle pour l'art et pour les écrivains modernistes: être soi-même.
Illustration par : Agustín Cárdenas

Le grand succès qu’a signifié la publication de Los Raros de Rubén Dario a joué un rôle crucial dans la diffusion d'un exercice critique et littéraire très particulier. La galerie des hommes de lettres que compose le Nicaraguayen postule une idée essentielle pour les écrivains modernistes et pour l'art de la période : être soi-même. La question de l'individualité défendue au moyen de la critique acquière un ton viscéral pour chaque écrivain du modernisme ; de cette forte individualité dépend l'originalité de l'artiste que Dario ne se lasse pas de proclamer : « Je ne cherche pas que personne pense comme moi, ni se manifeste comme moi. Liberté ! Liberté ! Mes amis. Et  ne vous  laissez pas mettre une livrée d’aucune sorte ».

Le sceau original assurait, par ailleurs, pour nos écrivains de la fin du siècle, de gagner la partie face au discours académique des institutions. Peut-être, le ton passionné avec lequel les modernistes ont assumé le dialogue sur l'art et la critique elle-même, se doit également à la conception de l'art comme une partie inséparable de l'existence. Une fraction de l'approche de Gutiérrez Girardot aux problématiques de la conscience de l'art et de la conscience esthétique de l’écrivain finiséculaire latino-américain justifiait la relation viscérale entre le moderniste et la critique littéraire ou entre le moderniste et l'art en général : « Alors que pour Sarmiento ou González Prada « l’art » était à la fois la création, l’artifice et la rationalité ou était au service de ceci, chez Dario, Silva ou Lugones, l’art était l'incarnation de leur propre existence, c'est-à-dire, c’était leur vie, et la vie était une unité. »

Le moi est toujours présent dans Los Raros.  « Le critique tente de faire entendre sa voix comme une véritable voix », ajoute Piglia. Ici, l'énonciation apparaît chargée de significations idéologiques, culturelles, politiques et rhétoriques et, en ce sens, la critique devient une sorte d'autobiographie : quand Dario dans son étude « Edgar Allan Poe » rejette la voix de New York face à celle de Paris il laisse déjà entrevoir son désaccord politique et idéologique avec la façon dont se consolide et s’étend le pays du Nord. Le poète, qui maintenant essaye, se dédouble dans ses choix excentriques et consciencieux pour configurer l'image de l'artiste depuis un nouveau lieu de l'énonciation. Il essaye - non seulement avec ce livre -, de donner au public américain un « nouveau modèle de sensibilité perceptive » ; José Miguel Oviedo a rappelé, par exemple, que la perception personnelle marquée du nouveau, dans Los Raros, sera fondamentale pour définir les goûts de l'époque.

D’autre part, la conformation d'un livre comme Los Raros, rappelle la lecture toujours transgressive de Ricardo Piglia sur la tradition. Dario choisit sa « galerie d'art décadent » - comme l’a souvent appelée Adriana Rodríguez Pérsico - pour promouvoir une nouvelle esthétique qui, en même temps, représente la sienne. Dans le cadre d'une tradition, qui ne se charge pas du poids de la grande tradition de l'ancien monde, on peut prendre ou rejeter à sa guise. Piglia fait une lecture intéressante sur la façon dont Roberto Arlt se déplace au sein de la tradition. Il signale comment Arlt construit son univers littéraire par le biais de la manipulation de certaines mauvaises traductions espagnoles de Dostoïevski, des éléments de la basse culture comme le spiritisme, les sciences occultes et comment il s’arme d’un style fait avec des résidus de la langue. La nuance de flexibilité qu’Arlt imprime à son style, à la langue, pousse le lecteur à reconnaître cette marque particulière de l'exotisme et de l'Argentin comme une partie d’un même langage. Pour Piglia, cette relation entre l'exotisme et le local se traduit par une relation d'étrangeté et de distance avec la langue maternelle, qui, à la fois, est toujours la marque d'un grand écrivain.

Dario, à partir de son expérience, cherche à enrichir la langue maternelle. Il se révèle face au langage académique et ankylosé. Ici, la nuance de flexibilité provient principalement d'autres sources : de la grande littérature. Mais, aussi, il finit par absorber la culture de propagande : les pauvres traductions que lui offrent fournissent les derniers événements internationaux ; les brochures qui propagent le mysticisme, l’occultisme et beaucoup d'autres tendances philosophiques en vogue. Le caractère universel vers lequel pointe un livre comme Los Raros dans son ensemble, bien différent entre ses parties, a à voir avec le rejet de la langue et de la tradition comme des constructions inamovibles. Rodríguez Pérsico disait « Les portraits/objets se déclarent polyglottes en élaborant des codes qui dépassent les étroites frontières de la langue ». Chaque pièce du livre de Dario constitue un fragment de la tradition de l'avenir, une tradition qui transcende les frontières de la langue et, bien sûr, reste ancrée à un passé historique et culturel réévalué constamment.

Bibliographie de base :

Darío, Rubén : Los Raros, Ediciones Ercilla, Santiago du Chili, 1942.

Darío, Rubén : El modernismo y otros ensayos, Alianza, Madrid, 1989.

Piglia, Ricardo : Crítica y ficción, Anagrama, Barcelone, 2001.

Gutiérrez Girardot, Rafael : « Conciencia estética y voluntad de estilo », dans Ana Pizarro (compilation), Palavra, literatura e cultura, Vol.2, Memorial-Editora de UNICAP, Campinas, 1994.

Rodríguez Pérsico,Adriana :  Una cartografía de América Latina (1880-1920), Casa de las Américas, La Havane, 2010.