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Rendez-vous avec Sara Gomez à la Maison d’Afrique
Par Ana María Reyes Traduit par
À 40 ans du tournage du film « De Cierta Manera » et du décès de sa réalisatrice Sara Gomez, cette œuvre parfaite du « cinéma imparfait » impressionne, questionne et polarise toujours.
Illustration par : Agustín Cárdenas

De Cierta Manera (D’une certaine manière) est un film à revoir. À 40 ans de son tournage et du décès de sa réalisatrice, cette œuvre parfaite du « cinéma imparfait » (1) impressionne, questionne et polarise toujours. C’est ça être vivant. D’une manière certaine.

Sarita, comme l’appelaient ses proches, n’a pas perdu de temps. Elle a probablement pressenti combien la vie pouvait être courte. Elle a étudié la musique six ans au Conservatoire Amadeo Roldán, a fait du journalisme, est partie à New York à l’âge de dix-huit ans, à peine l’école secondaire finie, et en rentrant, quelques mois plus tard, elle a commencé étudier et à travailler à l’ICAIC (Institut de Cinéma). L’année suivante Sara a réalisé quatre courts-métrages pour l’Encyclopédie Populaire, elle a été l’assistante de réalisation d’Agnès Varda dans Salut les cubains!, en 1963 ; de Tomás Gutiérrez Alea dans Cumbite, en 1964, et de Jorge Fraga dans El robo, de 1965. Elle a dirigé 14 documentaires durant dix ans et, en 1974, elle a tourné enfin son premier film de fiction, le premier long-métrage réalisé par une femme cubaine : De Cierta Manera. Sarita, hélas, n’a pas eu le droit au final cut ; une de ses fréquentes crises d’asthme a arrêté sa respiration quand elle n’avait que 31 ans, sans pour autant empêcher qu’elle imprime à sa « géniture » le souffle de force et d’authenticité qui est le sien. Deux cinéastes des plus expérimentés ont amoureusement fini son film : Tomás Gutiérrez Alea et Julio García Espinosa.

L’image d’un bulldozer ouvre et ferme l’histoire, comme un leitmotiv, les murs d’un quartier marginal s’écroulent. La marginalité, pourtant, prendra place dans les bagages des habitants pour s’installer dans le nouveau quartier, de même que les mille et une réminiscences du régime déchu. Le fil conducteur est l’histoire d’amour entre un mulâtre ignorant et une professeur de classe moyenne. Le détonateur apparaît dès la première scène : le comportement louche d’un ouvrier. Celui-ci fait son mea culpa devant ses camarades, tandis qu’un autre, explose d’une façon incompréhensible, dénonçant le sournois. À partir de là se développent les conflits entre la vieille mentalité et la nouvelle, l’unité et la lutte de contraires s’étalent : le collectivisme contre l’individualisme, le féminisme contre le machisme, la tradition contre la rupture, la loyauté contre la trahison, et le protagoniste, magistralement interprété par Mario Balmaseda, souffre les doutes shakespeariens, mais aussi les changements. Il ne se prêtera plus au jeu du parasite même s’il s’agit de son meilleur ami, ni n’aura le dernier mot dans ses relations avec une femme, puis, ñáñigo (2) ou pas, on le verra s’éloigner, à la fin du film, tenant sa compagne à la main, en pleine discussion dans un paysage de bâtiments modernes.

De Cierta Manera n’a pas pris de ride, bien au contraire, le temps, comme dans le noir d’une cave, a fait son affaire. Mais ce « classique » mérite peut-être de faire un saut au noir qui lui est propre, celui d’une salle de cinéma pour que les nouvelles générations puissent l’apprécier à juste titre, tout comme les spécialistes et les cinéphiles.

Un excellent programme de télé et une société de cinéastes rendent hommage à Sara en permanence : De Cierta Manera, conçu, écrit et conduit par Luciano Castillo, actuellement Directeur de la Cinémathèque de Cuba, et le réseau des femmes réalisatrices cubaines « Sara Gómez », créé par Marina Ochoa.

Pour joindre l’acte à la parole, le Musée Maison d’Afrique, avec le soutien de la Cinémathèque de Cuba, réserve son espace Image et Identité à D’une certaine manière, en guise d’étreinte à cette force de la nature qui est toujours notre Sara Gómez. Rendez-vous avec elle vendredi 20 juin à 14 h.

  1. Théorie préconisée par le réalisateur et fondateur de l’ICAIC, Julio García Espinosa.
  2. Membre de la société secrète Abakua, réservé aux hommes.