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Silvina Fabars, une reine éternelle du mouvement
Par Martha Sánchez Traduit par Alain de Cullant
La première danseuse de l'Ensemble Folklorique National de Cuba, la maître et méthodologue de danse Silvina Fabars est la lauréate du Prix national de Danse 2014.
Illustration par : Agustín Cárdenas

La première danseuse de l'Ensemble Folklorique National de Cuba, la maître et méthodologue de danse Silvina Fabars est la lauréate du Prix national de Danse 2014, un prix que remet chaque année le Conseil national des Arts Scéniques en reconnaissance de la carrière artistique et à l’intense travail dans le panorama de la danse.

Dans la rue, Silvina Fabars semble avoir beaucoup d'enfants et petits-enfants. Des générations de cubains l’embrassent et la baisent, lui offrent des sourires et des paroles affectueuses, alors que la mince mulâtresse déguise ses 70 ans avec la même grâce et la même joie que sur la scène. La première danseuse de l’Ensemble Folklorique National danse encore et elle assure qu’elle dansera longtemps.

La chaleur de cette Cubaine contraste avec son adhésion à la discipline et à la tradition. « Le folklore a sa ligne, comme si vous dansez Le lac des cygnes. Des versions peuvent exister, mais l'essentiel de l’œuvre sera dans toutes et c’est ce qui se passe dans le folklore qui  a sa ligne, son éthique, ses codes que j'essaie d'enseigner à mes enfants - comme elle appelle les étudiants -, ils doivent faire les choses le plus pur possible. Quand on connaît bien l'origine de la matière, on peut interpréter de différentes façons sans perdre les racines. Je suis un folkloriste, je me sens fille de Rogelio Martínez Furé (Prix National de Danse 2002) », déclare-t-elle ouvertement.

Silvina Fabars partage ses connaissances car elle comprend comme un devoir religieux la transmission du patrimoine que d’autres générations lui ont appris. Elle défend les enseignements de ses maîtres et la conscience de la valeur de la tradition dans la danse. Comme pédagogue, elle a travaillé avec plusieurs compagnies de toute l’île durant des décennies, alors elle peut parler en connaissance de cause du danseur cubaine, qu’il soit classique, folklorique ou contemporain.

« En général, nous sommes des gens très préoccupés, nous avons un don de la grâce, d’êtres expérimentés et allègres. C'est quelque chose dont non seulement la danse a besoin, mais l'art en général et la propre vie car les Cubains dansent non seulement quand ils sont danseur, nous dansons en marchant, c’est incroyable mais c’est ainsi, nous sommes les rois du mouvement », dit-elle en riant. Plusieurs décennies d'expérience lui permettent de conjuguer avec succès le professionnalisme avec la grâce, c’est pour cette raison que quand Silvina converse avec son large sourire, tous s’intègrent à son contentement mais savent qu’elle parle sérieusement, très sérieusement et tous la respectent.

Étant donné qu’elle a collaboré avec presque toutes les compagnies du pays, la professeur sent qu’elle a un petit morceau de chaque province en elle. Pour elle c'est un honneur d’être convoquée par diverses institutions, non seulement des groupes folkloriques, mais aussi des compagnies de danse contemporaine et le Ballet de Camagüey. Silvina Fabars enseigne dans les universités et dans des centres d'Angleterre dans des villes comme Londres et Liverpool ; au Japon, dans le Centre Culturel de Tokyo ; dans l'université canadienne de Banff, ou dans les centres culturels de Minnesota et de Los Angeles, aux États-Unis.

Cependant, personne ne la regarde avec distance, avec Silvina tout est proche car son origine paysanne et extrêmement humble définit de la même façon la professionnelle et l'être humain. C’est une danseuse et un maître infatigable, si elle n’avait pas eu cette volonté Silvina serait une inconnue car elle est venue à l'art en tant que chanteuse mais elle a perdu une corde vocale dans un accident.

« J'ai eu la chance d'arriver à l’Ensemble Folklorique National presque après sa création, là,  j’ai rencontré Nieves Fresneda, Isola Pedroso, Agustín Gutiérrez – un musicien stellaire de l’orchestre -, Zenaida Armenteros (Prix National de Danse 2005), Roberto Espinosa, Emilio Ofarril, Servando Gutiérrez et d’autres artistes. Tous m'ont aidé à faire ma carrière après l'accident car durant mon hospitalisation ils m'ont forcé à connaître la danse folklorique, ils me parlaient de son histoire à Cuba. Dans ma province orientale native ces danses étaient inconnues », explique la danseuse native de la province de Guantánamo.

Selon Silvina, dans sa région on voit des manifestations franco-haïtiennes, mais rien de comparable à la variété des cérémonies qui ont eu lieu dans l'occident du pays. Un bon nombre de ses maîtres ont même travaillé avec le grand anthropologue Fernando Ortiz et elle croit que le fait de boire à ces sources lui a donné la possibilité de parfaire les nouvelles danses apprises.

« L’Ensemble Folklorique National a été ma vie, il m'a tout donné, il m'a tendu la main et j’ai su la prendre. Alors je me suis dédiée à donner en retour et j’ai commencé à enseigner. Je me suis donnée la tâche d’aider à la formation de presque toutes les compagnies du pays, c’est pour cette raison que je sens en moi un petit morceau de toutes les provinces, y compris de la municipalité spéciale Île de la Jeunesse. Je fais encore dix à quinze voyages tous les ans, d’orient à occident, pour offrir une attention, car il ne suffit pas de faire : il faut aussi maintenir. Par chance, je suis invitée à donner des classes et à réviser des œuvres dans tous les événements afin de voir si les contenus sont réellement accomplis, car même si le folklore semble facile,  il ne l’est pas », avertit cette Cubaine du peuple.

Après l'accident, sa ténacité l'a amenée à se convertir en la soliste de l’Ensemble Folklorique National et une chorégraphie a marqué sa carrière : Yoruba iyessá, du Mexicain Rodolfo Reyes. Quand Silvina a vu sa professeur Luisa Barroso dans la pièce s'asseoir sur le même trône est presque devenu une obsession. « C'est mon chef-d'oeuvre, je l'aime beaucoup », dit-elle avec ravissement.

« Yoruba iyessá est la danse de ma vie et je tiens que ceux qui la dansent pensent comme moi quand je m’asseyais sur le trône. J’ai été inspirée par Luisa Barroso, par ses manières, par la forme, car on doit toujours avoir un point de référence dans le folklore. Le folklore n'a pas une technique définie, mais l'Ensemble Folklorique National a eu l'autorisation de créer une base technique et aujourd’hui ces mouvements spécifiques sont enseignées aux danseurs, depuis l'extrémité du gros orteil jusqu'à la pointe des cheveux », précise la professeur.

D’autres œuvres ont marqué Silvina Fabars, le Ciclo Congo et Arara, dans laquelle elle a apporté des contributions au personnage en dansant avec un panier sur la tête. Cette habitude était commune dans son natal Realengo 18 car les paysannes transportaient ainsi l'eau et les paniers avec des vêtements ou de la nourriture aux membres de la famille dans les champs. « J'ai transporté beaucoup d'eau, c’est ce qui m'a donné l'équilibre que j'ai », assure-t-elle avec fierté.

Le folklore se nourrit des traditions culturelles du pays à tout moment et certaines traditions à Cuba, comme dans toutes les nations, changent avec les temps. Certaines caractéristiques sont modifiées, soustraites ou additionnées. Les nouvelles générations diffèrent communément des prédécesseurs et, d’une certaine manière, cela a influence dans le folklore.

« La dialectique dit que l’on doit changer pour atteindre son objectif, mais je ne suis pas d’accord avec ceci quant au folklore. Nous pouvons faire des œuvres avec la liberté d'expression, mais on ne doit pas perdre la ligne, c’est ce que j’essaye toujours d'inculquer à mes élèves. Quand on doit apprendre une matière, on doit bien l’apprendre sinon, au lieu d’orienter, nous désorientons », précise la professeur et danseuse qui avait été nominée pendant plusieurs années au Prix National de Danse

« Je suis fidèle au folklore et j'ai eu la possibilité de danser des œuvres plus contemporaines, des montages du maestro Santiago Alfonso, d’Eduardo Rivero, de Gerardo Lastra ; de Danse Contemporaine de Cuba, de nombreuses personnes m’ont inclus dans les créations, mais les chorégraphies ne devaient pas violer les statuts établis », souscrit la danseuse.

À l’âge de 70 ans, Silvina aime prendre soin de sa silhouette, elle évite de grossir et elle aime tout ce qui lui donne de l'énergie. « On veut toujours plus, je m'exige plus et je veux transmettre cette énergie à mes élèves. Je vais continuer à le faire autant que je respire », assure la Prix Lorna Bursal 2012 et la lauréate de la seconde édition de l’Olorun.