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La Fête de Juárez
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Le Mexique est sur la bonne voie ; et il s'affermit et s'unifie tandis que se corrompt et se décompose son voisin du Nord.
Illustration par : Samuel Feijóo

Le Mexique est sur la bonne voie ; et il s'affermit et s'unifie tandis que se corrompt et se décompose son voisin du Nord. Les deux difficultés majeures qu'a dû vaincre la vie américaine, dans le court laps de temps d'un demi-siècle, furent les grandes distances, qui permettaient que se développent impunément les tyrannies locales, fruits de certaines ambitions, — et la puissance du clergé factieux qui maintenait, en lançant les masses fanatisées dans des guerres furieuses, la suprématie des privilèges féodaux. C'est aux hommes d'aujourd'hui qu'il a été donné de résoudre, grâce aux chemins de fer que les capitaux anglais ont permis de déployer à travers le Mexique, le problème des distances qui impliquait celui des rébellions, problème grave à une époque et dans des régions où le clergé dépossédé allait sans cesse en quête de séditieux prêts à le servir. Juárez, l'Indien aux pieds nus qui avait appris le latin auprès d'un prêtre charitable, jeta le cadavre de Maximilien sur la dernière conspiration cléricale contre la liberté sur le nouveau continent. C'est lui, le tabatier de la Nouvelle-Orléans, l'ami sans fortune du fidèle Cubain Santacilia, le chef sans ressources de la famille que faisait vivre à Oaxaca la pauvre boutiquière, c'est lui, avec ses trente « purs », ne se nourrissant que de maïs pendant les trois années passées dans les fermes du Nord, qui l'emporta, à l'heure inéluctable où la confiance s'effrite, sur l'empire importé par la noblesse du pays. Il est une anecdote authentique, sûrement peu connue, au sujet d'un chef indien de cette époque. Au Mexique, comme au Guatemala et au Chili, il y a des Indiens purs qui ne se sont jamais soumis. Leurs chevaux sont des aigles et leurs yeux sont des flèches. Ils s'abattent comme une avalanche, ils fendent les airs de leurs lances, et disparaissent. On ne voit plus, au loin, au milieu du nuage de poussière, que le dos du cavalier couché sur sa monture, et la ligne des crêtes. Le général Escobedo que devait plus tard arrêter Maximilien à Querétaro, se trouvait en difficulté sur la frontière et alla voir le chef indien libre pour lui demander sa collaboration contre l'empereur. «  Et pour quelle raison, chef bicolore, — lui répondit l'Indien — me demandes-tu mon aide dans une guerre qui  n'est pas dirigée contre moi ? Tes blancs ont fait venir ce blanc barbu ; que tes blancs fassent la guerre. C'est toi qui t'es soumis ; c'est à toi de chasser ton maître. Moi, je ne suis pas soumis ; moi, je n'ai pas de maître. » Et telle est, en vérité, l'âme du Mexique, qui a bien raison de ranimer, comme il le fait actuellement, la race indienne, car c'est en elle que se trouvent sa liberté et sa force ; c'est la lumière que l'on voit briller sur les visages des blancs, des métis et des indigènes ; c'est celle qui brille sur les drapeaux accrochés au balcon, et sur les vêtements de cuir les invincibles gardes ruraux, et sur l'insigne que les femmes arborent sur la poitrine, le jour où, les enfants des marquis et des pauvres au coude à coude, les Mexicains vont couvrir de fleurs et honorer en hommes dignes, avec toute la passion indomptable de leur indépendance, le monument façonné par des mains mexicaines où l'on voit la patrie en pleurs tenant embrassés les pieds du cadavre de l'Indien Juárez. Jusqu'à maintenant il n'y avait pas d'Amérique — jusqu'à ce jour où les marquis versent des larmes pour l'Indien ! Que disent donc les ignorants des peuples de notre Amérique ? Qu'ils étudient et qu'ils respectent. — Chaque année le jour du 18 juillet au Mexique connaît un enthousiasme croissant. — C'est que cette terre métisse annonce au monde cupide que maintenant la nation se reconnaît dans l'Indien solitaire aux trente fidèles qui, pour avoir su prendre le maquis au moment opportun, a sauvé la liberté, et peut-être l'Amérique ; car un principe juste, venu du fond d'une grotte, est plus fort qu'une armée. C'est que le Mexique confirme chaque année à la face du monde — avec ses droits grandissants de République laborieuse et naturelle — sa résolution d'être libre. Et il le sera, car il a su vaincre les arrogants. Juárez les a vaincus, sans colère...

 

(Article paru dans Patria, New York, le 14 juillet  1894 – Fragment)

Traduction : Jean Lamore