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Simplement Argeliers
Par Ana María Reyes Traduit par Alain de Cullant
Argeliers León, compositeur, musicologue, ethnologue et pédagogue : « Le père de la musicologie cubaine ».
Illustration par : Samuel Feijóo

Argeliers León aura quatre-vingt-seize ans le 7 mai prochain. On dit bien « aura » et non pas « aurait eu » car le compositeur, musicologue, ethnologue et pédagogue est « La musique qui vit encore », si on utilise ses propres mots. Et il vivra longtemps dans son œuvre qui est immortelle, mais aussi grâce à la mémoire audiovisuelle que les réalisateurs Félix de la Nuez et Grizel Hernández nous offrent dans un documentaire qui aurait pu s’appeler « Argeliers, le père de la musicologie cubaine », pourtant ayant simplement comme titre Argeliers, sobre et diaphane, il nous parle d’avantage et mieux de l’homme dont il fait le portrait.

Sobre et diaphane, dépouillé de fioritures, mais solide et précieux, ce documentaire, à cinq ans à peine de sa première, distille déjà sa touche de bon cru. Et pour cause. Tous les interviewés sont des personnalités importantes de notre culture. Chacun rend, avec sa propre lumière, l’éclat du savoir que le Maestro repartit et partagea : la musicologue María Teresa Linares ; les compositeurs Harold Gramatges et Roberto Valera ; l’écrivain Miguel Barnet ; les Prix Nationaux de Recherche Zoila Lapique et Jesús Guanche ; le danseur, chorégraphe et Prix National de Danse Ramiro Guerra ; la chercheuse et première Directrice du Théâtre National de Cuba Isabel Monal ; le musicologue,Vice-président de l’Institut de Musique et directeur du Musée National de la Musique Jesús Gómez Cairo ; la Directrice du Département de Musique de la Casa de les Américas María Elena Vinueza ; l’Historienne de l’Art Lázara Menéndez, et les musicologues Olavo Alén et Danilo Orozco.

De la main aimante de Teté Linares, qui fut sa compagne dès que « le plus laid du groupe » entra dans la Chorale de La Havane en 1942, on suit un long, mais droit parcours allant du Conservatoire Municipal de La Havane, aujourd’hui Amadeo Roldán, jusqu’à la Casa de las Américas, en passant par le Groupe de Rénovation Musicale, la Société Culturelle Nuestro Tiempo, le Théâtre National, la Bibliothèque Nationale et l’Institut d’Ethnologie et du Folklore de l’Académie de Sciences.

Pendant presque une heure d’interviews, l’intérêt, loin de diminuer, va in crescendo. Le désir de revenir en arrière ici et là pour saisir ce qui a pu nous échapper nous assaillit, pour voir les potos de plus près et identifier ceux qui y apparaissent. Et lorsque le film arrive à la fin, le malheur de n’avoir pas eu le privilège d’être disciple d’un grand Monsieur comme celui-là nous surprend, un illuminé qui a su choisir son chemin dès sa jeunesse et s’y est consacré corps et âme, avec la passion et la fidélité des amoureux. Disciple, à son tour, du grand sage cubain Don Fernando Ortiz, Argeliers put faire ce que l’avocat ne pouvait pas dans le domaine de l’ethnomusicologie. Il étudia et incorpora la musique folklorique à la musique de concert, allant jusqu’à composer une œuvre symphonique pour une caisse de rumba, il donna lieu à la création de l’Ensemble Folklorique Nationale, il créa ou propulsa des revues comme Actas del Folkolre et Música, de la Bibliothèque Nationale, entre autres, il institua le département de Musicologie de l’Institut Supérieur d’Art, il créa la chaire d’Art Africain et des Cultures noires à Cuba dans l’Université de La Havane et il fonda le Prix et Colloque International de Musicologie de la Casa de las Américas. Et tout ce dévouement était gouverné par la conviction de que le savoir ne vaut rien s’il n’est pas transmis, s’il n’est pas utilisé de façon créative. Ses collègues et disciples sont là pour faire foi du succès de sa vocation pédagogique.

Réalisé avec une équipe d’excellence, la photographie mesurée de Raúl Rodríguez ainsi que la musique d’Ulises Hernández à partir de certaines œuvres composées par Argeliers, sont particulièrement remarquables, pour leur discrétion et délicatesse, un digne hommage au professeur. Argeliers, produit par le Centre de Développement du Cinéma Documentaire de l’Union des Ecrivains et des Artistes de Cuba, est également un tribut au regretté cinéaste Octavio Cortázar, qui accueillit favorablement ce projet dès le début.

Un seul bémol, peut-être. Il est question d’un homme qui apporta les cultures Yoruba, Conga et Abakuá sur la grande scène du Théâtre National, on apprend comment il dissuada les Abakuá de prendre la place qui leur correspondait dans la culture nationale, à quel point il admirait Trinidad Torregosa ou Raúl Díaz, qui savaient tout des tambours et qui lui ont tellement appris, comment il parvenait à établir un climat de fraternité parmi les religieux en acceptant un café dans une jícara ou un congrí qu’il mangeait à la cuillère dans une vieille casserole écaillée. Une absence se fait sentir, forcément : celle des représentants du folklore qu’il a tellement défendu.  

Le samedi 17 mai 2014, à 14 heures, Argeliers trouvera sa place naturelle dans la Maison d’Afrique où le public pourra partager un moment avec les réalisateurs du documentaire et apprécier la collection de pièces d’art africain données au musée par Argeliers León.