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Ne remerciez pas le silence
Par Nyliam Vázquez García et Aracelys Bedevia Traduit par Alain de Cullant
« No agradezcan el silencio » est un espace pour l'amour, la paix et la réflexion, un espace de l'art contre l'injustice.
Illustration par : Samuel Feijóo

Ceux qui visitent le « hueco » (cachot) né de la sensibilité humaine et artistique de Kcho peuvent mieux témoigner de l'immense dignité de cinq hommes que certains veulent faire plier. Ce n'est pas la même chose de parler du vécu que de le vivre, de sentir, même pour quelques minutes, le drame de vivre ainsi.

Les uniformes orange, le fil de fer barbelé, le minuscule espace, le dur protocole dans les prisons de haute sécurité étasuniennes. Deux hommes portent des vêtements de prisonniers et suivent le rituel ; depuis l'extérieur on assiste à ce que Fernando González a résumé comme « une expérience éprouvante ». Avant de commencer l'action plastique, Kcho (Alexis Leiva Machado) va d'un côté à l'autre, peaufine les détails. René et Fernando l’appuient avec leurs présences, comme ils l’ont fait avant avec des suggestions à l'artiste. Leurs familles et celles de Gerardo, Ramón et Antonio complètent le tableau familial auquel il manque encore trois membres.

« No agradezcan el silencio » (Ne remerciez pas le silence) a convoqué de nombreuses personnes au Musée des Beaux-arts. Des flashes, des enregistreurs, des journalistes partout… Kcho et René entre dans El Hueco, s’évadent, nécessitent une seconde avant que tout commence. Mais dans El Hueco recréé par l'artiste, comme celui où les Cinq ont été enfermés pendant 17 mois, les caméras voient tout. Il est possible d'assister à cette dernière minute depuis l’extérieur. René ordonne des pièces d'échecs en carton. Il est facile de deviner le torrent des émotions : c’est un jeu d’échecs semblable à celui qu’il a construit il y a 15 ans. Combien de ressources ont-ils utilisé pour survivre dans des conditions si difficiles. Alors que René semble caresser le cheval ou le fou, Kcho lui parle doucement, il lui dit peut-être comment vont les choses. Ils s’embrassent dans cet espace symbolique et c'est une façon de s’approcher des trois hommes qui nous manquent, Gerardo, Antonio et Ramón.

A l'extérieur, Fernando est sûr que ce n'est pas la même chose de parler du vécu que de le vivre, de sentir, même pour quelques minutes, le drame de vivre ainsi.

Ensuite on entend une voix menaçante : « Ouvre la bouche, tire la langue, secoue les cheveux et écarte les oreilles, met-toi de dos… ». Deux hommes se mettent dans la peau de ces héros qui ne claudiquent pas, et l'uniforme orange n'est plus une image lointaine. Les chaînes, les claquements de portes des geôliers, le pas court auquel sont forcés les prisonniers enchaînés, le grand cadenas pendant à la taille. Ils suivent les règles. Comme les Cinq, les personnages ne se plaignent pas, mais ils n’avancent pas la tête basse.

Les vidéos de sécurité rendent compte de ce qui se passe. René et Fernando savent exactement ce que vivent ceux qui les représentent. On les voit sérieux – ils ont accompli entièrement leur injuste condamnation -, mais Gerardo, Ramón et Tony peuvent à tout moment retourner dans les cellules de punition, car ils sont toujours derrière les barreaux dans les prisons étasuniennes.

L’installation reproduit chaque détail : le sol en ciment brut et apparemment mouillé, les sanitaires en aluminium, le robinet de douche oxydé, les cafards sur le mur, le lit de fer scellé, le mince matelas, le rouleau de papier hygiénique, le banc en ciment, la petite table, le jeu d'échecs et le minuscule crayon… Tout est disposé comme cela l’était alors, dans un espace qui emprisonne sans avoir besoin de barreaux, bien qu'ils soient là.

Cependant, les hommes de la représentation ne se voient pas abattus : ils se reposent sur les lits inconfortables, ils parlent, ils jouent avec le jeu d’échecs en carton… Ils ne se sont jamais convertis en ce que voulaient leurs geôliers. Comme d’ailleurs ne le sont jamais devenus les Cinq plus de 15 après. Et la première chose que fit Kcho, quand il s’est trouvé en face de tous, a été de dédier l’œuvre à Fidel, pour son esprit de lutte.

Un espace pour la réflexion

Le téléphone sonne avec insistance. Ne vais pas décrocher, pensait (Kcho) ce samedi matin, absorbé dans ses pensés sur« No agradezcan el silencio », qui sera inaugurée dans l'après-midi.

« Au troisième appel, je me suis levé et c’était Antonio : « Je suis ici pour célébrer parce que cela doit se fêter. Parlez-moi de mes aquarelles. J'ai appris en prison… » « Vous êtes un aquarelliste » lui ai-je dis… « Maintenant, je vais peindre le jugement, alors tu dois faire un tribunal… » « Nous allons le faire », lui ai-je répondu ». Cet échange de mots entre deux grands cubains et artistes a été raconté par Kcho lors de la présentation d’El Hueco au public.

Kcho raconte son émotion, car il a ressenti  l’extraordinaire courage de la voix qu’il entendait de l'autre côté de la ligne ; que Tony, dans les conditions où il passe ses journées, a eu ce geste d'amour, parlant seulement de la sensibilité de ses frères et de la sienne.

Je me sens différent après l’avoir entendu, a-t-il assuré en parlant de Guerrero et il a exalté la confiance de celui-ci quant à la victoire. Avec la spontanéité qui le distingue et devant la présence de plusieurs dizaines de personnes qui sont venues au Musée, dont Miguel Diaz-Canel, Premier Vice-président des Conseils d'État et des Ministres ; Abel Prieto, assesseur du Président cubain ; Julián González Toledo, Ministre de la Culture et Miguel Barnet, président de l'Union des Écrivains et des Artistes de Cuba (UNEAC), Kcho s’est référé au processus de création de cette œuvre colossale qui, sans aucun doute, contribuera à renforcer la solidarité avec Ramon, Antonio et Gerardo, qui demeurent injustement emprisonnés.

« No agradezcan el silencio » est un espace pour l'amour, la paix et la réflexion, un espace de l'art contre l'injustice, créé pour réfléchir individuellement le fait concret de l'isolement solitaire auquel les Cinq ont été soumis comme punition avant d’être jugé par le  tribunal.

L'artiste a exprimé que les sensations individuelles, générées par la participation du spectateur quand il visite l'installation, ou quand il décide de passer cinq minutes de la terrible expérience vécue par les Cinq, construiront un message collectif de dénonciation, une action de l'art contre l'injustice. Ensuite il a invité les présents à entrer dans El Hueco.

Un appel de Gerardo à sa femme Adriana a paralysé les présents pendant quelques minutes. Ils sont tous là, lui a-t-elle dit : les familles des Cinq, les journalistes, tous… Et elle a passé le téléphone à Kcho : C’est un immense honneur pour moi de parler avec toi, je me sens chaque jour plus cubain, mon frère. Nous t’attendons et nous allons continuer à nous battre tous les jours. Cette œuvre est pour Fidel et pour son esprit de lutte, a dit Kcho, affirmant que Gerardo envoyait ses salutations pour le Dedeté à l’occasion de son 45e anniversaire et à la journaliste Rosa Miriam Elizalde pour la défense de sa thèse de doctorat ».

René a qualifié la sensation qu’il a expérimenté en entrant dans l'installation comme le souvenir d’une bataille que nous avons gagné. C'est ce que j'ai ressenti, a-t-il dit et il a précisé : nous espérons que l’œuvre accomplisse sa mission, qui n'est rien d’autre que de faire tomber le mur du silence qui existe chez le peuple nord-américain autour de Cinq.

« Je dis toujours que nous étions heureux avant d'entrer dans el hueco et nous le sommes après d’en être sorti car les États-Unis n’ont pas la force morale pour nous quitter ce bonheur. Nous voulons que les personnes se sensibilisent, fassent des recherches et se documentent sur le cas », a déclaré René.

« Il n’y a rien de tel que de l’expérimenter dans sa chair durant quelques minutes, car cela contribuera à une plus grande solidarité et une plus grande force dans la lutte », a commenté Fernando.

« Quelque chose doit aller très mal dans ce système pour qu'un artiste tel que Kcho mette son talent pour refléter une horrible expérience », a-t-il dit aux participants.

Lors d’un dialogue avec le journal Juventud Rebelde, Fernando a déclaré que le travail qu’a fait Kcho pour reproduire une bonne partie de ce que l'on ressent en étant dans un tel endroit est impressionnant. Il reproduit les circonstances le plus fidèlement possible, se basant sur les dessins et nos informations. Je suis venu jusqu'à ce qu'il ait fini, il a eu la gentillesse de nous montrer l'œuvre et nous lui avons transmis certains détails.

Les aquarelles de Tony sont le guide du parcours dans cet espace et, bien qu'il nous en manque trois des héros, les Cinq s'arrangent pour être unis, pour nous parler de leur vérité, cette fois depuis l'art et de continuer à rassembler le jury essentiel de millions de personnes dont on a besoin pour les ramener à la maison.