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Les traductions françaises de Samuel Feijóo
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
La présence de la nature est pratiquement omniprésente dans les poèmes choisis.
Illustration par : Samuel Feijóo

 En 1984, la maison d’édition Arte y Literatura a publié le titre Festín de poesía, de Samuel Feijóo, dans sa collection « Bolsilibros A.L. » où, sur la page des mentions légales et des crédits, apparaît Marietta Suárez Recio en tant que rédactrice, Rafaela Rodríguez Arias comme correctrice et Alejandro Luis García pour le dessin et la couverture. Le livre offre une agréable couverture. Il s’agit d’un dessin de l'auteur où apparaît l'emblématique « zarapico » - un oiseau avec lequel s’identifie le poète -, à côté d’un chien, d’une tortue et d’un crocodile nous récitant un quatrain se trouvant dans une bulle :

Pobre de aquel que no lea,

le crece la chola (1) fea

y aunque usted no me lo crea,

la mente se le burrea 2.

 

Pauvre celui qui ne lit pas,

la caboche laide lui grandit                                                                                                              

et même si vous ne me croyez pas,

L’esprit s’abêtit.       

Derrière cette couverture qui semble annoncer un recueil de lectures infantiles, ce qu'il nous donne est ni plus ni moins qu’une sélection très audacieuse de poésie traduite par Feijóo de plus de cent cinquante auteurs de différentes langues, y compris la « Poésie mythique des Indiens d'Amérique du Nord » et la « Poésie folklorique de Mongolie ». Les langues allant du français et de l’anglais traditionnellement traduits par les poètes des traducteurs cubains, à l’allemand, au russe, au bulgare, au roumain, au tchèque et au polonais. Il s'agit d'un énorme effort de traduction caractéristique d'une époque de l'histoire de la culture cubaine. Cuba faisait alors partie de ce qu'on appelait le bloc des pays socialistes et il y avait alors un intense échange culturel dans lequel il y avait un besoin urgent de la traduction pour s’approcher aux univers très lointains, bien que l'universalisme de ce grand poète cubain n'aurait permis aucun réductionnisme.

De telle sorte qu’avec des traductions réalisées en équipe, avec des personnes parlant de langues qu’il ne connaissait pas, en collaboration avec de poètes des langues plutôt exotiques pour nous jusqu'alors, il a eu recours à diverses méthodes de traduction et d'approche, un exemple de son attachement à la tradition littéraire cubaine et il ouvre son livre avec des traductions de la langue française et il le ferme avec des traductions de poètes anglais, des langues qu’il connaissait pour faire des traductions plus ou moins classiques, en termes de méthode.

Commentons brièvement ses traductions du français. La première section du livre est Poètes français et, immédiatement, une note de l’auteur nous annonce qu’elle a été traduite avec l'aide de Wanda Leksicka, alors professeur de la Faculté des Langues Étrangères de La Havane et investigatrice des thèmes français. Apparemment, Feijóo aimait traduire en partageant l'expérience avec des personnes parlant la langue qu’il traduisait, car il nous dit dans la préface qu'il connaissait cette langue et qu’il pouvait la traduire lui-même. Sur cette sélection, il nous averti : « Ce sont  les poèmes qui m’ont choisi,  moi, pour mon plaisir, celui offert en les lisant  et au plaisir de les offrir aux personnes que maîtrisent seulement la langue que je parle  ».

Il exprime une des constantes de ses façons de traduire dans son texte d'introduction : « Nous avons aussi compris que si la tâche n'a pas été juste, elle ne fera pas de mal : le lecteur a besoin du corps atteint honnêtement pour une meilleure compréhension. Il ne faut pas pêcher des excès de virtuosités du métier. Toujours un minimum de dignité dans la traduction, après le maximum d'approche. Et ne jamais oublier que toute traduction juste est une approche réussie à l’imprécise ombre d'un arbre qui n'est pas. » (p. 9)                                                                                                                                                                      

Dans cette section, il a traduit dix-neuf poètes français, de styles très différents et qui ont vécu au XIXe et XXe siècles : Charles Baudelaire, Théodore de Banville, François Coppée, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Tristan Corbière, Stéphane Mallarmé, Francis Vielé Griffin, Charles Cross, Stuart Merrill, Jean Moréas, Max Elskamp, Paul Valéry, Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, Jules Romain, Pierre Reverdy, Jules Supervielle et Henry Michaux.

La sélection va de ce que nous appelons aujourd'hui les fondateurs de la modernité aux avant-gardes du XXe siècle, c'est-à-dire, un rameau de poètes français d’une grande attache pour la poésie en langue espagnole du XXe siècle. S’il commence avec Baudelaire et son poème « Correspondances », où se fondent les complexes sensoriels propres de toute la poésie moderne, ensuite vient le romantique Théodore de Banville. Des six poètes maudits recueillis par Verlaine dans une anthologie, quatre apparaissent et nous trouvons les parnassiens, les symbolistes finiséculaires et les surréalistes.

Seulement deux poètes apparaissent avec trois textes, Baudelaire et un autre pour lequel Feijóo ressentait peut-être une prédilection particulière, Charles Cross (1848―1888). Pas très bien connu aujourd'hui, Cross était un physicien, un inventeur – qui a formulé avant Edison les principes de la photographie en couleur - et poète, grand bohémien jusqu’en 1867, date de la mort de Baudelaire. Il fréquentait les cercles littéraires les plus extravagants de l'époque, avec sa maîtresse Nina Villard, et il abusait de l'absinthe. Les trois poèmes traduits : « Banalité », « Volonté » et « Hiéroglyphe », transis d’un certain halo mystique avec lequel la nature s’imprègne ; dans le premier, la consternation de voir le monde naturel recouvert par une marée d'argent, de métaux lourds, pour le matériel, où vivent seulement ceux qui courtisent la rente, les autres s’asphyxient ; dans le deuxième la présence fatale de la femme, avec un faisceau de sensations rencontrées et dans le dernier, un testament dans lequel le poète pardonne tout face à l'arrivée d’un « paradis matinal ».

La lecture de ces textes nous prouve que sa sélection, contenant les grandes figures incontournables, d’autres pas si grand et même les mineurs selon le canon admis, est régie par la sensibilité de Feijóo. La présence de la nature est pratiquement omniprésente dans les poèmes choisis, comme cela arrive dans l’œuvre de l'auteur. Quand il y a des paysages urbains, ou des conflits sociaux ou privés dans le thème du poème, ils sont toujours immergé dans la nature et dans un très proche dialogue avec elle. En lisant, nous trouvons les thèmes de sa poésie restitués par diverses cosmovisions poétiques des plus lointaines latitudes, dans les paysages les plus opposés.

C'est un livre rare et qui, depuis le processus si paradoxal qu’est la traduction, établit également un jeu de relations paradoxales entre la couverture et les contenus, entre les méthodes, les poétiques et les cosmovisions. Sa lecture et son étude peuvent être un exercice intéressant pour les étudiants et les spécialistes de la traduction.

Notes :

1 – Terme d’usage populaire pour signifier « tête »

2 – Néologisme de l’auteur, du mot burro (âne), il fait le verbe « burrear » pour signifier « abrutir » « abêtir » obtenir la rime d’une façon comique.