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La bohème de Gómez Carrillo
Par Linet Cums Yumar Traduit par Alain de Cullant
La bohème n'est pas un phénomène asocial mais il surgit au sein même de la société et à cause des insatisfactions que l'artiste minimisera seulement à travers son arme sacrée : l'art.
Illustration par : Samuel Feijóo

La bohème comprise sous l'influence assourdissante du livre Scènes de la vie de bohème d’Henri Murger acquière une nuance sans doute artificielle. Tout ce que le Français décrit comme les composants de l'authentique bohème – son caractère éternel ; l'effort surnaturel qui caractérise le véritable artiste et bohème, sa recherche infatigable de la reconnaissance pure, c'est-à-dire, ce qu’il obtient seulement au moyen du travail littéraire ou artistique ; la vision esthétique de la vie ; l'éloignement des idéaux des bourgeois et de l'empaquetage des académies – se trouve dans ses écrits clairement filtrés par une idée assez idéalisée et édulcorée aussi bien de l'artiste que de sa profession. Il est bon de savoir que la bohème ne représente pas un concept fermé et que la bohème de Murger a été réinterprétée, réécrite et aussi revécue de diverses formes. Comme tout phénomène socioculturel de la fin du siècle, une gamme de questions le traverse, dépassant la ligne artistique que priorise un Murger ou, plus tard, un Gómez Carrillo. Certaines variables nous obligent à amplifier son champ d’étude : la vie culturelle qui entoure la bohème, l'esprit changeant de l’époque, les transformations sociales, économiques et démographiques, la matérialisation de la vie, la dévaluation de l'artiste, etc. La bohème n'est pas un phénomène asocial (1) mais il surgit au sein même de la société et à cause des insatisfactions que l'artiste minimisera seulement à travers son arme sacrée : l'art. C'est un point clé pour comprendre les attitudes du bohème, tout l'art le justifie, c'est l'unique dieu du véritable artiste.

Bien que la Bohême ait été un motif littéraire, principalement des littéraires français finiséculaires, en Amérique Latine, comme beaucoup d'autres tendances venues de France, « l'esprit bohème » a été également assimilé avec enthousiasme par certains auteurs. Le guatémaltèque Enrique Gómez Carrillo, par exemple, a destiné son œuvre à explorer chaque coin et chaque détail de la bohème littéraire. Son obsession s'explique, en partie, pour la fascination parisienne qui a fait de lui un heureux expatrié toute sa vie. « Parisien à toute heure », comme dirait Dario, Carrillo a aussi voulu faire son histoire du monde bohème. Comme un Gui Tomel, un Vigny, un Victor Hugo ou un Murger, il a voulu donner une vie artificielle à un monde où l’unique et authentique protagoniste a été l'artiste. Contrairement à ce qui se passait dans la vie réelle où le bourgeois gagnait du terrain, il conçoit des légères fictions pensées pour donner foi à l'art, à l’écriture, au désintérêt et pour se moquer des personnages qui, comme le René Durán de Bohemia Sentimental, souillaient le panorama fertile de l’art lors de l’étape finiséculaire. Tous ses romans : Bohemia Sentimental (1899), Del amor, del dolor y del vicio (1898), Maravillas (1899), El evangelio del amor (1922), parmi de nombreux autres, comme aussi sa autobiographie, tournent autour du sujet.

Toute son œuvre pourrait être considérée comme une grande chronique fictive de l'expérience de la bohème. Dans Bohemia Sentimental  il y a une intention de documenter certains comportements et certaines coutumes de la bohème, mais aussi de détailler les espaces clefs dans lesquels ce sujet/artifice se déplace (le café du tumulte et des artistes, le grenier obscur et poignant, les grandes promenades, les petits théâtres, etc.). En ce sens, nous voyons Carrillo, au moyen d’un de ses personnages - René Durán -, faire un décompte « historique et critique » - l'étude que fait prétendument le faux durant le roman – sur la bohême et les personnages célèbres qui sont apparus dans d'autres histoires de la bohème – celle de Victor Hugo, de Gui Tomel ou de Murger -. Il y a des allusions récurrentes envers d'autres histoires de la bohême et des « véritables bohémiens » qui poussent le chroniqueur guatémaltèque à reconstruire des scènes de l'époque : Verlaine ou Moréas assis dans le café, le premier comme un enfant sans défense, l'autre souriant, arrogant.

D’autre part, l'auteur de Bohemia Sentimental  ne perd pas l’opportunité de parler de mode. Ce roman constitue un autre musée de la mode parisienne de la fin du siècle. Le romancier Carrillo ne peut pas se séparer de la plume du chroniqueur, au contraire, il utilise consciemment chaque espace pour idéaliser ou dépeindre - selon l'occasion – ce qui serait récupéré dans l'avenir et lu avec impatience par le public du présent. Le Guatémaltèque semblait également savoir que la mode - comme le reconnaît Adriana Rodriguez Pérsico - donne lieu à l'examen des comportements sociaux et à la préparation des diagnostics culturels, car son insistance sur le thème est souvent accompagnée de commentaires burlesques et intentionnels ou de divisions accentuées entre les différentes classes de personnes dont décrit leur vêtement ; le chroniqueur prend le pouls de l’époque en même temps qu’il parle de la mode. Bohemia Sentimental, bien que ce soit un roman peu élaboré et de la jeunesse, comme l’a appelé l'auteur, est un maillon de plus pour comprendre la personnalité complexe et masquée de Gómez Carrillo. Une fois de plus, avec ce roman, l'auteur montre son goût de la bohème ou plutôt pour une bohème idéalisée, qui est, à la fois, son goût pour l'artificiel et son désir de réinventer tout le temps jusqu'à la propre image de lui-même.

Note :

1 - Fernando Aínsa dans Dandis y bohemios en el Uruguay del 900  reconnaît dans le dandy et le bohème, dans le cas particulier de l'Uruguay, les futurs « intellectuels engagés » qui ont eu une grande influence dans la réalité sociopolitique et culturelle des pays latino-américains.