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José Martí, un flâneur new-yorkais très spécial
Par Marlene Vazquez Traduit par Alain de Cullant
José Martí marchait dans les rues de New York et il donne foi de ces expériences dans ses Escenas norteamericanas, un extraordinaire kaléidoscope de ce pays.
Illustration par : Samuel Feijóo

Le Cubain José Martí marchait dans les rues de New York, enveloppé par la foule ; il a été témoin des grandes manifestations sociales ; il était ému par les douleurs collectives ; il se réjouissait des fêtes et des spectacles, mais, avant tout, il se rappelait de sa patrie dans les moments de liberté.

Ceux qui se promènent dans le Central Park de New York peuvent voir la statue du Cubain José Martí, réalisée par la sculptrice étasunienne Anna Vaughn Hyatt Huntington (1876-1973). La pose du héros de la sculpture rappelle le cadre d'un peintre cubain, Carlos Enríquez, qui a recréé le moment de sa mort au combat : nous nous référons à l'huile intitulée Dos Ríos. Cet homme, immobile dans la tension du dernier moment, perpétué aujourd'hui dans l’œuvre d'art, a été un actif flâneur dans la ville à la fin du XIXe siècle, il a vécu intensément les grands moments de la vie citadine. Il marchait dans les rues de New York, enveloppé par la foule ; il a été témoin des grandes manifestations sociales ; il était ému par les douleurs collectives ; il se réjouissait des fêtes et des spectacles, mais, avant tout, il se rappelait de sa patrie dans les moments de liberté. Il donne foi de ces expériences dans ses Escenas norteamericanas (Scènes nord-américaines), un extraordinaire kaléidoscope de ce pays et une importante source documentaire pour l'étude de sa vie. Les expériences évoquées par le chroniqueur, le processus d'écriture et la situation de celui-ci comme émigré subalterne dans la grande ville, ont un rôle important dans le texte et, à la fois, révèlent au lecteur une information d’intérêt sur la vie de José Martí.

Le 17 avril 1884, le Cubain a publié l'une de ses chroniques les plus touchantes dans le journal La Nación, de Buenos Aires : La vuelta de los héroes de la Jeannette (Le retour des héros de la Jeannette). Cet article daté du 28 février de cette année et nous savons, pour les premières lignes, que les faits racontés auxquels il a assisté en tant que témoin direct, ont eu lieu le 22 février dans les rigueurs de l'hiver new-yorkais. Ce jour-là le chroniqueur avait une compagnie très spéciale lors de sa promenade matinale, qui a dû avoir une influence décisive quant à l’amoureuse sensibilité et au dramatisme avec lequel il décrit le retour des marins morts au Pôle et l’apothéose de la cérémonie des funérailles avec laquelle le peuple leur a fait ses adieux :

Ils reviennent et l’on sent que pour ce qu’ils ont souffert et pour ce qu'ils nous enseignent, ce ne sont pas des mécaniciens, des chauffeurs, des gens de manœuvre, un médecin, un botanique et un capitaine, ce n’est un cercueil vide, celui du lieutenant Chipp qui a été introuvable, mais des géants. Les hommes lèvent leurs enfants au-dessus de leurs têtes ; moi, qui esquive les processions, je prend le mien et je le leve au-dessus de ma tête. Mon fils se mit à pleurer (1).

Cette heure d'échange entre le père et son fils José Francisco (1878-1945) a dû rester gravée indélébilement pour les deux car, en raison de la rupture familiale, ils n’ont été ensemble que peu de temps au long de leur vie. La leçon d'éthique qui a été dérivée de l'hommage posthume rendu à l'équipage, tombé en accomplissant leur devoir, a sans doute été transmise par le père à son fils.

En d'autres occasions, Martí reporte la joie collective et n'épargne aucune louange à des événements aussi importants comme l'ouverture du pont de Brooklyn. Disposé à partager, le grand événement qu’il admire avec ses lecteurs, il se souligne lui-même à la première personne du pluriel et il se réfère à son travail de chroniqueur :

Nous prenons les lecteurs de La América par la main et nous les amenons à voir de près, sur sa surface qui se souligne proprement dans le milieu du ciel ; dans ses fondations, qui mordent la roche au fond du fleuve ; dans ses entrailles, qui protègent et défendent du temps et de l’usure les immenses masses, d'une marge à l’autre, le pont suspendu de Brooklyn … (2).

La chronique Fiestas de la Estatua de la Libertad (1886) est peut-être l’une des plus révélatrices à cet égard. Elle commence avec une véritable ode à l’œuvre de Bartholdi et à l'émancipation de l’être humain, la prose poétique déborde d'une telle manière qu’elle fait éruption constamment dans le sentiment personnel de l'exilé : en ces moments il souffre profondément pour la patrie opprimée.

Dans son effort pour peindre avec tout ce qu'il voit avec des mots, il transfert son regard de la tribune qui préside la célébration aux rues couvertes de boue par les pluies automnales ; du discours des orateurs à la conversation banale ; du défilé somptueux au tumulte populaire ; de l'ordre de la parade festive à l'agitation de la foule cherchant des sites avantageux. Et, au milieu des réjouissances, émerge à nouveau l'allusion autoréférentiel, apparemment éloignée, mais pleine de sentiment : « Voilà un homme au regard anxieux, prenant des notes tout en marchant » (3).

Quand il valorise l'exercice démocratique et les processus électoraux, révélant ainsi en sourdine ses propres sentiments, il devient encore plus douloureux. Bien qu'il critique vivement l'achat de votes et les vices qui minaient déjà les élections étasuniennes, il reconnaît dans cette forme de gouvernement une possibilité d'une participation citoyenne bien supérieure à ce qui se passait dans les républiques sud-américaines et impensable dans la Cuba coloniale. Dans un texte de 1888, Noche de Blaine, il se réfère à un discours d’un politicien républicain connu dans un stade de New York. Bien qu’il se détienne à souligner la fausseté de ce personnage et de ses troubles gestions politiques, la façon avec laquelle il décrit l'auditoire est très intéressante :

Des quartiers entiers passent sur des papiers piétinés. Chaque train, qui stoppe au pied des nuages, lance des milliers d'âmes en bas des escaliers : ils viennent en couple, épluchant des châtaignes ; ou en groupe, avec des cannes de la même couleur ; ou seuls, étant ceux qui vont plus vite. Envieux, ils s’inclinent pour voir passer ceux qui n'ont pas de patrie (4).

La troisième personne du pluriel ne peut pas dissimuler l’homme aimant la liberté qui se cache mal derrière elle. Parfois il fait intentionnellement une allusion à la communauté des émigrés cubains, établie à New York, qui appuiera toujours son travail émancipateur et qui partage ses peines et ses préoccupations. Martí a trouvé un appui dans son travail d'amour pour Cuba et dans la préparation de la Guerre d'Indépendance chez la plupart de ses compatriotes.

L'analyse de ces petits exemples montre comment serait intéressante l'étude détaillée de ces marques autoréférentielles, immergées dans le journalisme new-yorkais de José Martí. Elles diversifient la chronique mais elles apportent aussi la lumière sur la biographie du plus universel des Cubains. Sans aucun doute, Martí connaissait, souffrait et aimait New York, mieux que n'importe quel autre latino-américain établi dans le Nord ; c’est pour cette raison que l’hommage que lui a rendu la sculptrice Anna Huntington est très juste, et que le Central Park, si parcouru et mentionné dans ses chroniques, est l'endroit idéal pour placer l'œuvre.

Notes :

1 - José Martí : La vuelta de los héroes de la Jeannette, Obras Completas, tome 10, maison d’édition  Ciencias Sociales, La Havane, 1975, page 22. (Toutes les références aux Obras Completas (OC) proviennent de cette édition).

[2] José Martí : El puente de Brooklyn, OC, tome 9, page 423.

[3] José Martí : Fiestas de la Estatua de la Libertad, OC, tome 9, page 103.

[4] José Martí : Noche de Blaine, OC, tome 13, page 360.