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Martí écrit à propos des artistes cubains… et un peu plus
Par Salvador Arias García Traduit par Alain de Cullant
Le journal Patria a publié le 7 mars 1892, la chronique « En los talleres » dédiée à la visite du violoniste Rafael Díaz Albertini et du pianiste Ignacio Cervantes aux États-Unis.
Illustration par : Samuel Feijóo

Les références de José Martí quant à la musique, en plus de leurs implications esthétiques, ont tendance à considérer le champ de l'éthique, souvent avec un contenu révolutionnaire. Surtout si Martí parle des artistes cubains, qui en plus d’être de bons interprètes sont révolutionnaires, cela le conduit aux méditations et aux prises de position très importantes.

Ceci s'est passé avec la présence du violoniste Rafael Díaz Albertini et du pianiste Ignacio Cervantes aux États-Unis, les deux internationalement reconnus et exilés pour  leur collaboration avec la cause indépendantiste. La présence du violoniste rappelait à Martí un moment passé de sa vie, le 27 avril 1879, quand, étant à La Havane, il a eu à sa charge les paroles d'hommage à Rafael Diaz Albertini, âgé alors de 22 ans (Martí en avait 26), dans le Liceo de Guanabacoa. Ce discours a été prononcé en présence du Capitaine Général de l'île, Ramón Blanco, qui a commenté ses paroles avec méfiance, qui ont certainement contribué à l'expatriation de Martí en Espagne en septembre de la même année.

Le 7 mars 1892, le journal Patria a publié une chronique dédiée à une visite de Diaz Albertini et de Cervantes à un atelier de cigares de Cayo Hueso. Pour écrire sa chronique, Martí a utilisé ce qui avait paru dans le journal Yara de Cayo Hueso, mais il l’a fait d'une façon très personnelle afin que l’élaboration rappelle sa célèbre chronique sur le concert de White au Mexique (1). Dans les deux chroniques la musique le pousse à de profondes méditations liées à sa patrie et à l'homme en général. Maintenant, en écrivant sur la visite des artistes à l’atelier de cigares, l’unité structurale de quatre paragraphes possède dans le troisième ce qui est strictement informatif, transcrivant certaines des paroles dites là-bas. Le ton dominant dans le texte est de proclamer la nécessité de l'unité entre tous les Cubains à ce moment-là. Précisément, le titre de la chronique En los talleres (Dans les ateliers), qui est aussi sa dernière phrase, sert à compléter la structure, comme une sorte de leitmotiv. Car le mot « atelier » définit aussi bien toute la vie, que chaque homme, que la patrie.

Dans le début du texte il marque les contraires : les demis hommes et les hommes entiers, les « vipères » et les « aigles ». Quand « les hommes du travail de salon » rendent visite « aux hommes du travail dans l'usine » ils montent l'escalier des ateliers, ils se lèvent « comme un hymne d'annonce, comme une promesse de paix, comme une proclamation de concorde ». La métaphore symbolique de ce paragraphe initial situe déjà le lecteur dans le ton qu’aura cette « chronique », allant au-delà des prétendues limites qu’on assigne à ce terme.

Le second paragraphe est dédié à défendre les Cubains des défauts qui leur sont reprochés. Il les définit comme « cette chose sublime : les hommes ». Il transcrit des mots étrangers pour rappeler que l'art « est aussi nécessaire aux peuples que l’air libre » et que des grands éducateurs et dirigeants « ont toujours rendu l'enseignement de l'art obligatoire ». Après le paragraphe descriptif de l'activité, le final est un chant enflammé à l’unité, défini en équations aphoristiques telle que la suivante : « L’art est travail. Le travail est art. Les travailleurs s'aiment ». Ce texte passionné et édifiant a quelque chose d’une pièce oratoire, d’une armature musicale, comme en témoigne sa fin : « On n’est pas en danger, il ne faut pas avoir peur d’un peuple qui joint ému, qui joint spontanément, ses diverses métiers, là où les peuples s’élaborent et continuent ; là où les peuples sont matures et sûrs : là où les peuples apprennent l'habitude et les méthodes de créer - dans les ateliers ! » (2).

Un peu moins d’une semaine plus tard, le 21 mai, Martí publia dans Patria son article Albertini y Cervantes, que les éditeurs des Obras Completas ont inclus « pour son contenu » dans la section « Política y Revolución. Hombres » et non pas dans celle de musique. Le concert a été offert à Tampa et bien que Martí n'était pas présent, il souligne, métaphoriquement, l'interprétation de ces deux musiciens : « Cervantes déchaînait, ou contenait, ou faisait se cabrer les notes ; où Albertini, avec le violon, mettait dans l’air de la nuit étrangère les couleurs douces, chaudes, fougueuses de notre aurore ».

Mais là,  Martí s’élève aux conceptions philosophiques et pratiques dans des fragments anthologiques très cités : « Chez le peuple cubain, la capacité d'admirer est belle, elle l’est plus que la capacité constructive, et elle donne plus de fruits publics que celle d’abhorrer, qui est par essence la capacité de destruction. Les hommes sont dans deux camps : ceux qui aiment et fondent, ceux qui détestent et défont. Et la lutte du monde devient celle de la dualité hindoue : le bien contre le mal ».

Les réflexions qu’un fait musical provoque chez Martí le pousse à analyser les risques encourus alors à Cuba, suite à l'existence d’une « grande aspiration excessive », en raison de « beaucoup d’intelligence » et de « peu d’emploi », faisant que « les talents désoccupés » ont « une vie de charité, moins souhaitable que la mort ». Ce qui provoque « une habitude de rejet mutuel » et une « âpre jalousie », ainsi « qu’un coude à coude excessif et égoïste pour le plat de la renommée ou de la table ». Avec lequel « on ne se prépare pas bien pour la générosité et la concorde, indispensable dans la création de la République ». Martí espère que tout ceci va disparaître « dès que l’activité comprimée pourra s’exprimer par de plus amples canaux », comme « la terre nouvelle s’ouvrant au travailleur, au commerce au créole, le journal à la vérité et la tribune à l'éducation, qui est son véritable emploi ». La validité de ces arguments, écrits il y a plus de 120 ans, est encore applicable à de nombreux aspects de notre réalité actuelle.

Martí connaît bien les dangers qui rôdent à Cuba, non seulement les militaires ou politiques, mais il a une pleine confiance pour les surmonter. Et, précisément, la musique l'amène à exprimer sa vision de l'avenir de l'île, ce qui peut être considéré comme un projet de longue portée, d’une vigueur surprenante aujourd'hui : « Ah, Cuba, future université américaine ! : elle est baignée par une mer d’un bleu pénétrant : la terre aérée et chaude crée un esprit à la fois clair et actif : la beauté de la nature attire et retient l'homme amoureux : ses fils, nourris avec la culture universitaire et politique du monde, parlent avec élégance et pensent avec majesté, sur une terre où les trois civilisations s’enlaceront demain ».

Notes :

(1) Martí, José. Obras Completas. Tome III, page 72.

(2) Martí, José. Obras Completas. Tome IV, page 400.