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Un rêve en spirale
Par Susana Méndez Muñoz Traduit par Alain de Cullant
Entrevue avec le cinéaste Rigoberto López, président de la Présentation Itinérante du Cinéma des Caraïbes
Illustration par : Ernesto Estévez

À l’approche de la sixième édition de la Présentation  Itinérante du Cinéma des Caraïbes, un événement qui nécessite l’ensemble  de nombreuses ardeurs spirituelles et aussi matérielles, le cinéaste cubain Rigoberto López, président et fondateur de la Présentation, a dialogué de ses préoccupations avec Lettres de Cuba.

Quelles sont vos préoccupations en tant que président de la Présentation  Itinérante du Cinéma des Caraïbes ?

Nous essayons de stimuler la qualité des programmes de la présentation  et l'intérêt du public. Nous nous proposons des nouveaux défis avec la volonté que la Présentation  continu à être l'événement ayant une plus grande portée pour la promotion du cinéma créé par les réalisateurs de la Grande Caraïbe c'est-à-dire de la Caraïbe insulaire et de la continentale, et qui peut attirer le plus l’intérêt des publics, de la critique et même des autorités culturelles de nos pays.

Nous disons fréquemment que le cinéma de la périphérie est situé en marge des grands courants du marché, alors que dire du cinéma caribéen ? Si le grand défi qu’a toujours eu la cinématographie latino-américaine est d’obtenir une plus grande présence dans notre pays, malgré de compter indubitablement avec une plus grande tradition et des normes de production plus élevées dans certains pays, pourquoi ne pas avoir recours au cinéma des Caraïbes ?

Quel est l'objectif essentiel de la présentation  associée à ce phénomène ?

Essayer d’éliminer le paradoxe que le cinéma des Caraïbes n'est pas vu dans les Caraïbes ; promouvoir un espace de connaissance et de reconnaissance des spectateurs de la région vers les histoires que racontent nos cinéastes, en surmontant les barrières linguistiques.

Il faut surmonter les stéréotypes, les préjugés et leur source : l'ignorance partant du préjudice que le bon cinéma vient des grands centres de production cinématographique, lesquels, à leur tour, dominent les espaces de projection et ont conditionné durant de nombreuses années un goût, une appréciation du cinéma ; faire que le public de la région puisse sentir un intérêt envers le cinéma caribéen, y compris le cubain, ne peut pas être un acte volontariste, d’imposition ni populiste ; nous avons toujours fixé comme principe que les films de la présentation  répondent au niveau de qualité et de décence.

Nous tentons que les publics de la région aient finalement accès à un autre cinéma, au-delà de celui qu’ils voient quotidiennement à la télévision et sur les grands écrans, car les films vus sont, fondamentalement, nord-américains dans les Caraïbes et français dans les anciennes colonies françaises ; un pays anglophone méconnaît souvent le cinéma que fait son voisin, qui est aussi anglophone.

Que s’est-il passé avec le public cubain ?

Notre public a développé – je dirais avec bonheur, pourquoi pas - une culture cinématographique qui s’est nourrie des grandes filmographies du monde et du cinéma latino-américain, mais celles des nations caribéennes qui ont été les plus familières pour nous, du Venezuela, du Panama, de République Dominicaine, de Porto Rico, dans lesquelles on parle espagnol, je ne sais pas si je cours le risque d'être pas bien  interprété car il semblerait que je commette un manque d'identification avec la culture d'autres régions de notre Amérique, mais je peux dire, en tant que Cubain en terme d'identité, que je suis plus proche d'un homme de la Jamaïque, d’Haïti ou de la Martinique, - qui parlent une autre langue qui n'est pas l'espagnole -, qu’avec un Paraguayen, par exemple.

Je crois que durant très longtemps nous avons vécu un peu loin d'une compréhension plus exacte, plus familière et par conséquent plus cordiale des pays des Caraïbes insulaires de langue anglophone ou francophone. Nous connaissons peut-être mieux la musique chilienne ou argentine que les grands calypsos de Trinidad et Tobago ou de Jamaïque, et qui a-t-il au milieu de tout cela ? : les stéréotypes qui font référence à une notion de la Caraïbe réductionniste, héritée du colonialisme, une Caraïbe d'îles très ensoleillées, de belles plages, de Noirs courrant rapidement, de nourritures piquantes, de boissons avec des petits parasols et de Noires et de Mulâtresses dansant sensuellement. Non !

Les Caraïbes que nous comprenons depuis la présentation  sont les Caraïbes en termes culturels, plutôt que comme concept réductionniste, géographique, et se sont celles dont on s'enorgueillit d'avoir onze prix Nobel. Je ne me lasse d'exemplifier avec Sainte-Lucie, un pays si petit et qui possède deux prix Nobel, l'un en Économie et l'autre en Littérature, il n’y a pas beaucoup de pays comptant deux lauréats du prix Nobel ; cette Caraïbe qui a eu les plus importants prix de littérature française ces dernières années, car ils sont revenus à des écrivains de langue francophone de la région.

Il est nécessaire de comprendre ce que George Lamming a qualifié comme la Civilisation Caraïbe, à celle dont on se réfère quand on parle de cet espace unique de l'univers où convergent presque toutes les ethnies et par conséquent toutes les cultures, pour créer une autre civilisation - quelle merveille ! Quel sédiment ! -, sur lequel émergent une  littérature, une visualité, une musique, une danse et pourquoi pas un cinéma ? C’est de ceci qu’il s’agit.

Je pense que la présentation  va contribuer modestement, mais avec persistance, à encourager un mouvement cinématographique caribéen, à approcher les cinéastes de la Caraïbe hispanique, anglophone, francophone et néerlandaise et, faciliter un dialogue entre eux. De plus, nous avons favorisé que les publics de ces pays commencent à reconnaître qui leur sont communes et les réalités partagées, au-delà de la barrière de la langue.

Pensez-vous que le racisme peut être une des raisons d’intérêt insuffisant que l’événement a suscité ?

Ces stéréotypes dont je vous parle et qui ont à voire avec les éléments étant dans la conscience de beaucoup de gens, se réfèrent aux préjugés raciaux parfois très présents dans ce manque d'acceptation ou de l'intérêt pour certains, car ils méconnaissent et donc déprécient la valeur réelle des cultures caribéennes, ils ignorent la force et la cohérence de la pensé caribéenne, de son intelligentsia.

Je pense donc que la présentation offre une image réelle de nos nations des Caraïbes et rend propice un espace de rencontre. C’est et ce sera une contribution à que nous nous sentions Caribéens, nous nous assumerons dans notre africanité, visible ou invisible et nous nous assumerons dans notre négritude, je dis cela parce que le Cubain se croyant blanc est un homme égaré dans sa propre identité, car il n’est pas un Slovaque, il est Cubain et Cuba est un pays uni ethnique et multiracial et c’est dans son multiculturalisme que se trouve notre richesse spirituelle.

Dans ce que nous appelons cubanité est absolument insensé de se débarrasser de l’empreinte noire qu’on le veuille ou non. Apprécier le cinéma caribéen est aussi une façon de nous connaître nous-même.

Certains considèrent que la Présentation Itinérante du Cinéma des Caraïbes ne fonctionne pas à La Havane, Quelle est votre opinion à ce sujet ?

On parle beaucoup de Santiago de Cuba comme ville caribéenne de Cuba et je ne veux pas enlever la suprématie caribéenne à Santiago, pour de multiples raisons mais Cayo Hueso n'est-ce pas les Caraïbes ? Ceci est aussi une pensée stéréotypée ayant contribuée à marginaliser l’ascension nécessaire d'une conscience caribéenne chez les Cubains. Oui, nous sommes des Caraïbes et je pense que c'est très agréable de pouvoir voir à l'écran le spectre de réalités si différentes et si semblables, car les personnages nous ressemblent et beaucoup de leurs problèmes existentiels et sociaux sont partagés dans la région.

Quelles sont vos préoccupations inhérentes au public cubain ?

Il faut que les autorités culturelles, les personnes ayant à leur charge la représentation de notre cinéma dans les provinces, les promoteurs culturels et la presse fassent connaître les détails de l'événement, le promeuvent. J'insiste toujours sur ceci en toute déférence, car vous définissez les valeurs de jugement et vous enseignez : cela ne sert à rien que nous ayons un site Web en espagnol, en français et en anglais, venant juste de recevoir un prix parmi les deux mille qu’il y a dans le pays dans un groupe de 21 sites dignes du Sceau d’Or, et qui est un point de référence sur le cinéma caribéen, si le public n’a pas connaissance du programme de la présentation par la presse, s’il n’obtient pas les critiques, les explications ou d’autres commentaires.

Maintenant nous essayons de faire avancer ce que nous avons appelé « Le Cinéma des Caraïbes dans les Quartiers » : nous l’avons apporté à la ville de Pinar del Rio et à El Romerillo, à La Havane ; actuellement il est à Santiago de Cuba et il sera bientôt à Trinidad ; j’espère que ceci sera un acte de réelle utilité, je pense surtout aux programmes pour les enfants, les adolescents et les jeunes.

Je m'inquiète pour que ce projet ne soit pas un échec, que l'impression du public envers ses projections ne soit pas frustrante ; je fais en sorte que le titre projeté fonctionne dans chaque endroit, même si je ne choisis pas la programmation car il y a un comité international de sélection.

Quelle a été l’expérience de ce projet à El Romerillo ?

En octobre, Kcho m'a invité à visiter son projet communautaire d’El Romerillo et il m'a dit qu’il était très intéressé de présenter le cinéma caribéen ici. Nous l'avons organisé et quand la date est arrivée on m’a informé que l’endroit avait été changé, que ce ne serait pas dans la salle de projection car les gens du quartier s’inhibaient, pensaient qu'ils devaient se vêtir d’une certaine manière, enfin, qu’ils n’avaient pas l'habitude d'entrer dans un cinéma et que l’air libre serait mieux. Nous avons donc accepté et le jour de l'inauguration on a projeté Toussaint Louverture – un film formidable de trois heures -, les spectateurs apportaient progressivement leurs chaises et, à la fin, il y avait plus de personnes qu'au début.

Je crois que nous avons semé une graine ici ; pour la prochaine fois, certains de ceux qui étaient là diront probablement « mettez des bons films de ce que vous appelez le cinéma des Caraïbes ».

Quelle a été la réaction des enfants et des jeunes ?

Très bonne et c'est très important, car l'enfant qui est à l'écran ressemble à celui d’ici, il est probable qu’il est la même couleur et même des intérêts similaires. Il se peut que les conflits soient communs, par exemple, comme un père ou une mère en prison, les mauvaises conduites, l'alcoolisme, la violence conjugale. On peut dire qu'il y a un excellent film intitulé Rain, des Bahamas, dont le thème est très similaire à celui de Conducta, le plus récent et très accepté film cubain ; c’est l'histoire d'une petite fille dont la mère est une prostituée et dans laquelle on exalte le rôle de l'institutrice, comme dans Conducta.

Quand on parle de cette idée on se rappelle du documentaire Por primera vez d’Octavio Cortázar…

En respectant les distances et bien sûr autrement, sous des circonstances très différentes, l'expérience du public est certaine face à un autre cinéma, moins fréquent, à un cinéma caribéen que l’on ne connaît pas.

Quelles sont les limites de l'événement pour son développement ?

La nécessité de la valorisation et l’appui qu’il requiert, ainsi que les ressources matérielles par exemple, pour développer ce projet dans les quartiers : à San Barthélemy, lors de la présentation , il y a eu une projection qui s'est déroulée sur le sable pour plus de cinq cents personnes avec un écran gonflable, si nous avions un écran gonflable, un seul, nous apporterions le cinéma caribéen dans de nombreux endroits, mais nous n'avons pas et en ce moment nous avons beaucoup de problèmes pour organiser les projections.

La présentation  est parrainée par l'Institut Cubain de l'Art et l'Industrie Cinématographique (ICAIC), qui n'a pas beaucoup de ressources pour faire ses films ou enrichir sa propre et requise infrastructure technologique ; le Ministère de la Culture, faisant un grand effort et nous aidant beaucoup durant des années, tout comme l'UNESCO et l'UNICEF, mais en ce moment ces institutions traversent de très sérieuses difficultés économiques et nous ne savons pas si nous allons avoir leur soutien, même si l’événement est toujours  considéré comme étant d’une grande importance et d’une très grande signification.

Quel est l’appui des institutions officielles des pays où arrive la présentation ?

Nous avons besoin d’un soutient envers l’événement afin de faciliter les représentations car la présentation  n'est pas lucrative, cependant tout ce que nous avons besoin pour les représentations coûte ; pensons seulement que chaque programme se compose d'environ vingt-cinq titres devant être sous-titrés en espagnol, en français, en anglais ou dans les nombreux cas en  créoles, et il faut payer ceci, tout comme les supports, les envois, etc.

Pourriez-vous mentionner les plus récentes réalisations de la Présentation Itinérante du Cinéma des Caraïbes ?

La présentation  est une noble cause ayant apporté des satisfactions et des compensations. Premièrement, il rend propice que les cinéastes de la région puissent se connaître mutuellement et que les publics de la région s’approchent de leur propre cinéma. Il y aurait beaucoup d'autres choses à mentionner comme, par exemple, la réalisation, l'année dernière, du premier marché pour le cinéma des Caraïbes, dans le Palais des Conventions de La Havane.

Nous aimerions qu’il se convertisse, chaque année, en un point de convergence des distributeurs, des exposants, des programmateurs de télévision, de multiples endroits du monde afin qu’ils sachent que l’on peut voir toute la gamme du cinéma de la région à La Havane, car ceci n'existe pas, car nous sommes en mesure de le faire, mais le talent, la volonté, les désirs de travailler et la capacité de l'équipe qui organise l'événement ne suffisent pas, il y a un manque de ressources et il est important de faire savoir au monde que l’endroit pour acheter le cinéma caribéen est La Havane.

Nous avons mis en marche les rencontres « Afrique, Brésil, Caraïbes et leurs diasporas, ABCD » car, comment est-il possible de concevoir les Caraïbes sans concevoir l'empreinte de l'Afrique ?

La commission du cinéma de Nevis et on le lit dans ses documents constitutifs, elle est la fille naturelle du MICC ; nous avons obtenu que la filmothèque d’Hollywood, il y a quelques années, présente un programme de cinéma des Caraïbes et que les bibliothèques publiques du Queens, à New York, présentent aussi le cinéma caribéen. La secrétaire générale adjointe de l'UNESCO, nous a invité, il y a quelques années, que cette expérience de la présentation soit répliquée en Afrique.

Nous avons gagné en prestige et notre voix est entendue et respectée, non pas pour ce que nous disons, mais parce que le résultat du travail réel nous soutient.

Quelle est la plus grande de vos inquiétudes quant à la Présentation  aujourd’hui ?

La façon de soutenir et de donner un futur à l’échantillon, bien que nous ayons attiré l'attention de nombreux pays dans la région sur le thème du cinéma des Caraïbes, même s’il y avait des événements cinématographiques avant sont apparition, mais pas un créant ce tissu pour le cinéma caribéen et fomentant un intérêt pour cette cinématographie. Ceci est  un produit de l'événement, ceci est un fait indéniable.

Le Forum des Ministres de la Culture d'Amérique Latine et des Caraïbes, lors de sa dernière réunion, a confirmé l'événement parmi les quatre d'intérêt régional, mais il n'y a pas toujours une correspondance avec cette déclaration sur le plan pratique dans certains pays.

Ce projet est malheureusement parfois estropié par des considérations politiques ; apparemment il y a de nombreux humanistes du monde prêts à défendre la diversité culturelle, d'encourager le dialogue entre les civilisations, la paix…, toutes ces choses, cependant, si la présentation , parfois, n’a pas obtenu des fonds d'instances internationales possédant une position apparente ceci a été dû que le siège de l'événement est à Cuba et ce n'est pas un discours ; des fonctionnaires de rang ont été « sincère » et ils m'ont dit clairement que nous pourrions avoir les ressources dont nous avons besoin à la condition de déplacer le projet du pays, car nous n'aurons jamais de ces contributions sous de telles conditions.

Notre événement est le produit d’une inspiration, d'un intérêt purement culturel, d'un mystique, mais ailleurs, il y a un regard plus pragmatique.

Actuellement les ressources requises par l'événement ne nous sont pas parvenues et nous ne savons pas si elles vont arriver. Ne pas perdre tout ce que nous avons obtenu, que les carences ne provoquent pas la perte d’un projet si noble et si utile est ma plus grande préoccupation.

Depuis quelques années la présentation  est un effort pour nous connaître, car si nous ne nous connaissons pas nous ne pourrons jamais marcher ensemble et l’être social caribéen à besoin de s’identifier avec ses semblables. Le résultat de l'événement est si fort que je ne pense pas qu’il va mourir, non, le défi est de créer et de continuer à rêver, car l’échantillon a été un rêve qui est arrivé en 2006, qui est devenu une réalité et l’idée est qu’il soit un rêve en spirale.