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Lettre à Federico Henríquez y Carvajal
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Pour moi, la patrie ne sera jamais triomphe, mais agonie et devoir.
Illustration par : Ernesto Estévez

Montecristi, 25 mars  1895

M. Federico Henriquez y Carvajal

Mon ami et mon frère,

De telles responsabilités retombent ordinairement sur les hommes qui ne refusent pas leurs faibles forces au monde et vivent pour accroître son libre arbitre et sa dignité qu'ils ne savent plus s'exprimer que de façon confuse et puérile, et c'est bien difficilement que l'on peut faire entrer dans une phrase simple ce que l'on dirait à un ami très cher en l'embrassant. C'est mon cas, en cet instant où je réponds, comme prologue d'une grande obligation, à votre lettre généreuse. En me l'adressant, vous m'avez procuré le plus grand des bonheurs, et m'avez donné la seule force qui soit nécessaire aux grandes entreprises, celle de savoir qu'un homme de cœur et d'honneur considère les nôtres avec chaleur. Rares, comme les montagnes, sont les hommes qui savent regarder du haut des sommets, et sont capables de sentir avec l'âme d'une nation, ou de l'humanité. Et, quand on s'est mis d'accord avec l'un d'entre eux, il reste cette netteté intérieure que l'on doit éprouver, après avoir remporté, pour une juste cause, une bonne bataille. C'est délibérément que je ne vous parle pas, parce que vous la devinez parfaitement, de la véritable préoccupation de mon esprit : je vous écris, rempli d'émotion, dans le silence d'une maison qui, pour le bien de ma patrie, va se trouver abandonnée, peut-être aujourd'hui même. Le moins que je puisse faire, en reconnaissance d'une vertu comme la vôtre, étant entendu que ce faisant je contracte plus d'obligations que  je  n'en supprime, c'est d'affronter la mort, si elle nous attend sur terre ou sur mer, en compagnie de celui qui, entraîné par mon action, par sa fidélité à la sienne, par sa passion pour la communauté d'âme de nos pays, abandonne son foyer empli de tendresse et de félicité pour mettre le pied avec une poignée de braves, sur  le sol  de  la patrie couvert d'ennemis. Je me tentais mourir  de   honte   —   outre   ma   conviction   qu'aujourd'hui   ma présence à Cuba est au moins aussi utile qu'au-dehors, — quand je me suis pris à penser que, dans un si grand péril, je pourrais arriver à me convaincre que mon  devoir serait  de  le  laisser  partir seul,   et qu'un peuple peut accepter sans un certain mépris et une certaine indifférence les services  de  qui   a  prêché   la   nécessité   de   mourir   et   n'a  point commencé par risquer sa  propre vie. Là où sera  mon  devoir le  plus but, à l'intérieur  ou  à   l'extérieur, c'est  là  que je  serai.  Peut-être  me sera-t-il permis, ou  nécessaire, à ce qu'il semble   jusqu'ici,  de  réaliser l'un et l'autre. Peut-être pourrai-je contribuer à cette tâche, qui est une nécessité élémentaire, de donner à notre guerre renaissante une forme telle qu'elle porte en elle le germe visible, sans arguties inutiles, de tous les  principes   indispensables   au   crédit   de   la   révolution   et   à   la sécurité publique.   La   difficulté   de   nos   guerres   d'indépendance   et   la raison de la lenteur et de l'imperfection de leurs résultats, bien plus que dans le manque d'estime  réciproque de  leurs promoteurs  et dans  les rivalités inhérentes à la nature humaine, ont résidé dans l'absence d'une forme capable de contenir simultanément  l'esprit de rédemption et la dignité qui, avec l'appoint efficace d'élans d'une moindre pureté, font et entretiennent la guerre, — et d'autre part les modes d'action et les personnages issus de la guerre. L'autre sorte de difficulté, dont nos peuples, avec leur fierté et leur tendance littéraire, ne se sont pas encore affranchis,  consiste   à   combiner,  après   l'émancipation,   des   méthodes de gouvernement   qui,  sans   déplaire   à   l'élite  intellectuelle   du pays concernent   —   en   permettant   leur   développement   naturel   et ascendant — les éléments les plus nombreux et incultes qu'un gouvernement   artificiel,   fût-il   d'inspiration   belle   et   généreuse,   mènerait   à l'anarchie ou à la tyrannie. J'ai  évoqué la guerre   :   ma responsabilité, bien loin de s'éteindre, commence avec elle. Pour moi, la patrie ne sera jamais  triomphe,   mais   agonie   et   devoir.  Déjà   le   sang   bouillonne. Maintenant il nous faut rendre le sacrifice respectable, lui donner un sens humain et faire qu'il soit aimable ; il faut rendre la guerre viable et invulnérable ;   si   elle   m'ordonne,  en   accord   avec   mon   unique   désir, d'y demeurer, j'y demeure ; si elle m'ordonne, me transperçant le cœur, de partir loin  de ceux qui   meurent  comme  je  saurais  mourir, j'aurai aussi cette  sorte  de   courage.  Qui   pense  à   lui-même   n'aime  pas  sa patrie ;  et  le   malheur   des   peuples,   pour   autant   que   parfois  on   le leur dissimule avec subtilité, provient des retards ou des précipitations que l'intérêt de leurs représentants impose au cours naturel des événements. Attendez de moi l'abnégation totale et continue. Je soulèverais le monde. Mais mon seul désir serait de me coller là, contre l'ultime tronc d'arbre,  contre  l'ultime  combattant   :   mourir  en  silence.  Pour moi, il est l'heure. Cependant, je puis encore être utile à ce cœur unique de nos Républiques. Les Antilles libérées sauveront l'indépendance de nôtre Amérique, ainsi que l'honneur déjà suspect et bien entamé de l'Amérique anglaise,  et  peut-être  hâteront  et  fixeront  l'équilibre   du monde. Voyez ce que nous sommes en train de faire, vous avec vos juvéniles cheveux blancs, — et moi, me traînant le cœur brisé.

Quant à Saint-Domingue, pourquoi en parlerai-je ? Est-ce différent de Cuba ? N'êtes-vous pas cubain, et qui le serait mieux que vous ? Et Gómez, n'est-il pas cubain ? Et moi, qui suis-je, et qui donc me délimite une terre ? N'était-elle point mienne, en même temps que ma fierté, cette âme qui m'a enveloppé en palpitant autour de moi, lorsque votre voix s'est élevée, à la soirée inoubliable et énergique de la Sociedad de Amigos ? Ceci est cela, et marche avec cela. Moi j'obéis, et je dirai même que je la respecte comme un privilège suprême et une loi américaine, à l'heureuse nécessité de partir, sous les auspices de Saint-Domingue, pour la guerre de libération de Cuba. Faisons par-dessus la mer, à force de sang et d'amour, ce que fait l'ardente Cordillère des Andes sur le fond de la mer. Je dois m'arracher à vous, et en vous embrassant affectueusement, je vous prie de manifester en mon nom, dont la seule valeur actuelle d'être celui de ma patrie, ma gratitude pour toutes les marques de justice et de dévouement qu'aujourd'hui comme demain pourra recevoir Cuba. A tous ceux qui l'aiment avec moi, je crie de toute mon âme : mon frère. Et je n'ai pour frères que ceux qui l'aiment avec moi.

Adieu, à vous et à mes nobles et indulgents amis. Je vous suis redevable d'un bonheur fait d'élévation et de pureté, dans l'âpreté et la laideur de nôtre univers humain. Élevez bien haut la voix : car si tombe, ce sera aussi pour l'indépendance de votre patrie.

Votre José Martí