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Le centenaire d'une grande guerre
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Pour ses dimensions et pour l'utilisation de technologies modernes et létales, la guerre de 14 signalait un changement historique.
Illustration par : Ernesto Estévez

Les chauffeurs des primitifs fotingos (footing and go) se divisent entre les alliés et les allemands. La discussion s'étendait à l'ensemble de la société. Pour sa situation géographique et sa dépendance envers le commerce extérieur, Cuba s’était vue impliquée dans les conflits de la vieille Europe. Ce fut le cas avec la prise de La Havane par les Anglais. Maintenant, cependant, au début du XXe siècle, le télégraphe offrait les informations immédiatement. Reproduites par la presse, elles entraient pleinement dans la discussion quotidienne. Les Cubains ont appris très rapidement de première main les leçons de base de l'économie, selon lesquelles l'interdépendance planétaire se répercutait dans leurs conditions concrètes de vie. La bonté illusoire des « vaches grâces » annonçait un dramatique mouvement pendulaire. Avec l'Armistice viendrait la précarité extrême des « vaches maigres ».

Pour ses dimensions et pour l'utilisation de technologies modernes et létales, la guerre de 14 signalait un changement historique. Le tir de Sarajevo a été le prétexte nécessaire. La France et l'Angleterre s’étaient convenues de la répartition de l'Afrique, la base constitutive d’un système d'alliances. L’Allemagne, son unité consolidée et en plein développement industriel, nécessitait des marchés et des sources de matières premières. Le déclin des puissances traditionnelles commençait en Europe. L'Empire austro-hongrois était sur le point d'éclater et celui des tsars disparaîtra avec la Révolution d'Octobre. Outre-atlantique, les États-Unis, la conquête de l'Ouest terminée, commençaient à jouer un rôle décisif sur la scène internationale, annoncé par sa participation dans la guerre hispano-cubaine.

Maximiser les répercussions de l'attentat de Sarajevo répondait à la nécessité de vaincre la résistance devant une guerre qui se préparait depuis longtemps. L'Internationale Socialiste s'était renforcée avec l'appui des ouvriers et des secteurs de la petite bourgeoisie mobilisés pour la défense de la paix. Elle avait une forte représentation dans les parlements de France, d'Allemagne et des Pays-Bas. Leurs votes seraient décisifs à l’heure de déclarer la guerre. Symptôme de la crise latente au sein des partis socialistes, les Allemands ont cédé devant la pression du grand capital. L'accord de maintenir ferme le refus de la guerre s'est effondré comme un château de cartes. Les Hollandais et les Français ont suivi le modèle tracé par les Allemands. Il restait un obstacle. Jean Jaurès, le chef de file des socialistes français qui continuait à tenter de stopper le désastre imminent. Un assassin a fait taire sa voix.

Le poète Guillaume Apollinaire décède le 11 novembre 1918. Ses funérailles ont été réduites au silence suite à la joie débordante des Parisiens à l'annonce de l'Armistice. Ils pensaient que la dernière des guerres possibles était terminée. En réalité il s’agissait à peine d’une une parenthèse.

Guillaume Apollinaire, affaibli par les blessures de guerre, a succombé à l'épidémie de la grippe espagnole. Pendant ce temps, la foule se lançait dans la rue pour exprimer sa joie pour l'Armistice. Le panorama de l'Europe se réorganisait avec des fragments de l'ancien Empire austro-hongrois. L’Allemagne plongeait dans une profonde crise économique, précurseur de la montée du nazisme. Woodrow Wilson serait le premier président des États-Unis à jouer un rôle important dans le panorama du vieux continent, mais sa proposition de la Ligue des Nations serait bientôt inopérante pour intercéder efficacement dans les graves conflits. Vingt ans après le traité de paix, une guerre d'une envergure encore plus grande allait exploser. L’Europe, l’Asie et l’Afrique seraient impliquées et un holocauste antisémite aura lieu. Parmi les victimes se trouveraient des intellectuels, des hommes et des femmes ayant des idées progressistes. Les camps de concentration offriront le spectacle d'une furie sans antécédents connus. L’aviation soumettait les civils aux bombardements sans relâche. En tant qu'héritage aux futures exterminations, la bombe atomique tombe sur Hiroshima et Nagasaki.

Les années de l’entre-deux-guerres furent un bref renouveau des espoirs. La génération qui revenait des lignes de front aspirait à célébrer le retour de la vie. Défier l'ordre établi était un moyen de le faire. La politique se déplaçait vers la gauche et des ruptures radicales se voyaient dans l'art. Le surréalisme a essayé d’abolir la vieille rhétorique au moyen de l'écriture automatique. Une nouvelle visualité s’est instaurée, apparentant le cinéma et les arts plastiques avec l'environnement quotidien à travers les affiches et la photographie. Des propositions audacieuses ont surgi dans le domaine de l'architecture et l'urbanisme. En Allemagne, le Bauhaus a renouvelé la conception du design. Les Européens ont ouvert les yeux à la création venant d'autres continents. La sculpture africaine a été une révélation et le jazz s’est introduit définitivement. Parmi les fétiches de la scène, Joséphine Baker rivalisait avec Mistinguett.

La joie de vivre céda lentement la place à des signes inquiétants. Depuis le pouvoir politique, la social-démocratie démontra son incapacité pour résoudre les grands problèmes de l'époque. Elle n’a pas pu freiner les événements qui se précipitaient. La guerre d’Espagne a été un prélude à la tragédie qui allait venir. Un historien d'art est devenu un romancier afin de lier la notion philosophique du destin au cours de l'histoire. Avec La condition humaine, André Malraux situait l'action en Extrême-Orient. L'insurrection révolutionnaire chinoise manquée plaçait les protagonistes face à la réalité concrète de la mort, le point de départ pour une réflexion sur le sens de la vie et de l'art. Une telle thématique est sous-jacente dans l’œuvre suivante, écrite dans le feu de la guerre en Espagne. L’espoir, de moindre succès, met l'accent sur l'environnement des pilotes convoquées par les brigades internationales de solidarité avec la République. Le titre possède une résonance ironique car sur l’action des hommes plane le goût de défaite.

Rénovatrice quant à son dessin narratif, La condition humaine tourne son regard vers un continent passé sous silence, qui devrait apparaître, avec un rôle croissant, dans le cours de la deuxième guerre mondiale. La première n'a pas été la dernière, mais le prélude à une autre, encore plus violente. Les conflits ont impliqué l'ensemble de la planète dans une spirale de violence. Évoquant le titre d'un film célèbre, La grande illusion s'écroulait. L'histoire s'est déroulée comme un continu sans interruption. Alors, comme aujourd'hui, les êtres humains doivent apprendre à déchiffrer les signales dissimulées sous les apparences trompeuses.