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Baraguá : Une œuvre d’art du cinéaste  José Massip
Par Ana María Reyes Traduit par
Le cinéaste cubain José Massip souligne à propos de son film « Baraguá constitue une chronique sur un évènement et aussi une interprétation de l’évènement. »
Illustration par : Osvaldo Salas

La Nature a ses caprices. Ou ses raisons. Et sa poésie aussi. Aujourd’hui une photographie impressionnante me revient comme un symbole : un palmier royal traversé de part et d’autre par une sorte de lance. C’était l’image qui illustrait la une du Figaro de Cuba en novembre 1926, un exemplaire dédié au passage du fameux cyclone qui venait de raser la capitale de l’île. Curieusement, l’apocalyptique ouragan avait abattu le monument érigé en souvenir du cuirassé américain Maine, renversant l’aigle impérial, alors qu’il épargnait la formidable statue équestre du Général Maceo, qui à peu de distance de l’autre, sur le malecón, se tenait toujours debout sur son cheval cabré. Cela avait lieu, en plus, le 20 octobre, la date anniversaire de l’hymne national. La Nature nous disait, peut-être, à sa façon, que le monument au Maine n’aurait jamais dû être érigé…

Quatre mois plus tôt, avant que La Havane soit dévastée, Sara Ysalgué et Salvador Massip, un couple de futures professeurs et chercheurs universitaires de renom, avaient eu un enfant : José Massip Ysalgué.

Vingt trois ans plus tard, le jeune Massip, diplômé en Sociologie à Harvard, États-Unis, semblait destiné à suivre les pas de ses parents. Il travaille de 1949 à 1951 au Bureau de l’Historien de la Ville et collabore, « avec Emilio Roig de Leuchsenring, - d’après Pedro R. Noa Romero – sur le projet de livre Lettres et documents d’’Antonio Maceo, publié par ledit Bureau en 1954. » (1) Nous avons cherché ce titre à la Bibliothèque Historique du Bureau de l’Historien et dans d’autres bibliothèques, en vain. Nous avons trouvé, par contre, deux volumes d’une œuvre que Roig de Leuchsenring avait longuement caressée depuis 1943 pour commémorer le centenaire de la naissance d’Antonio Maceo. Dans l’introduction, signée par Roig, apparaît un paragraphe important :

            « Nous avons eu, dans la préparation, le classement et le choix des documents, ainsi que dans la révision des épreuves d’imprimerie, de précieux collaborateurs du Bureau de l’Historien de la Ville de La Havane, d’abord, madame Raquel Catalá et monsieur Jenaro Artiles, et, ensuite, madame María Díaz avec son assistant Mr. J. Massip… » (2)

Voilà son empreinte. Et vice-versa. Car la personnalité du Titan de Bronze le marquera pour toujours. Trente cinq ans après, plus ou moins, c’est Massip qui entreprend un projet « cyclopéen », comme l’a qualifié justement Noa Romero – Baraguá - et c’est lui qui demande la collaboration de l’Historien de la Ville, Eusebio Leal Spengler.

L’Art et l’histoire, le passé et le présent… ce sont quelques unes des « obsessions » de Massip. Comment les aborder ? Il serait très intéressant de faire appel à la prodigieuse mémoire de l’Historien à propos de cette expérience. Une autre fois, peut-être… Massip, de son côté, médite et nous offre quelques clefs pour la compréhension de Baraguá: « La contemporanéité est une condition essentielle pour qu’une œuvre d’art en soit une » et cette contemporanéité « consiste aussi à développer les éléments d’une expérience passée qui contribuent à la compréhension d’une expérience actuelle ». « Le tout consiste –dit-il- à ne pas trahir l’essence de l’histoire », et il ajoute : « Le principal danger qui guette l’œuvre d’art de sujet historique est la trahison de son propre mode d’expression, au cas où elle prétend « parler » dans le langage propre à l’historiographie. Alors, on serait devant un hybride disgracieux ; une créature éclectique très ennuyeuse ». (3) Ce n’est sûrement pas le cas de Baraguá. Le film, pourtant, a été l’objet des critiques et de silences poignants.

Ce serait sa dernière œuvre cinématographique.

Que s’est-il passé ? On ne le saura peut-être jamais. Mais on peut l’imaginer. Pepe Massip, comme on l’appelait affectueusement, était un homme extrêmement sensible, poète et historien, artiste et académicien à la fois, deux hommes en conflit, avec lui en arbitre pour essayer de concilier sa fine sensibilité avec son raisonnement exquis. En 1964 ou 1965, il a lui-même avoué à la Revista Cine Cubano :

« Je ne suis pas content de mon travail dans la sphère du documentaire. Les seules satisfactions, en quelque sorte, sont, d’une part la séquence finale d’Histoire d’un Ballet, où je crois avoir réussi une certaine poésie du mouvement (j’ai toujours essayé de chercher de la poésie dans mon travail cinématographique) ; et d’autre part, mon travail à côté de Joris Ivens, le contact avec une intelligence et une sensibilité exceptionnelles, décisif pour ma formation comme cinéaste. De toute façon, cette insatisfaction avec le documentaire se doit, qui sait, au fait que ma vraie vocation est probablement le cinéma de fiction » (4)

Là encore une de ses dichotomies se révèle : le tiraillement entre le documentaire et la fiction.

Ses deux premiers longs-métrages de fiction, La Décision (1964) et Pages du journal de Martí (1971), n’avaient pas été proprement dit des « succès ». « Si le film n’est pas un succès, - se défendait Massip - cela ne signifie pas forcément son invalidité » (5).

Sa troisième grande œuvre suscite la polémique. Un documentaire réalisé avec le langage du cinéma de fiction ? Peut-être, accorde Massip, « Baraguá constitue une chronique sur un évènement et aussi une interprétation de l’évènement. Didactique ? Oui, assumée avec allure, si didactique est « l’art d’enseigner », « ce que je me suis proposé avec Baraguá c’est d’enseigner avec de l'art », et il se réjouit de l’accueil favorable parmi les étudiants universitaires. « Je vous remercie tous : à ceux qui me disent que Baraguá leur a plu et à ceux qui se taisent parce qu’ils ne l’ont pas aimé ». « Non, je ne suis pas satisfait » - avoue-t-il -, sauf d’avoir donné « le maximum de ma capacité, de mes connaissances et de mes forces à un projet compliqué, difficile, polémique et nécessaire ». Et il est tant impressionné par l’envergure de la polémique, « que par moments j’ai envie de l’oublier ». (6) Mais, l’oubliera-t-il ?

Ce que l’on ne doit pas oublier c’est Cuba. Cinéaste, poète, essayiste et pédagogue, Massip fut l’homme qui préféra le risque et la précarité au confort bourgeois et il rejoignit, très jeune, ceux qui annonçaient une ère nouvelle : il entra au Parti Socialiste Populaire (communiste), il fut l’un des fondateurs de la Société Culturelle Nuestro Tiempo et l’éditeur de sa revue, il collabora avec Tomás Gutiérrez Alea, Julio García Espinosa et Alfredo Guevara au tournage d’El Mégano, la première œuvre du cinéma révolutionnaire, et, avec eux, il créa l’Institut Cubain de l’Art et l’Industrie Cinématographiques (ICAIC).

            Lors du XIVe Atelier d’Anthropologie proposé par le Musée Maison de l’Afrique au début de cette année, j’ai entendu cette plainte : Où peut-on trouver un film comme Baraguá ?

Le 8 février 2014 Historia de un Ballet a été projeté dans la Maison de l’Afrique. Le même jour, le cœur de son réalisateur cessait de battre. Un cubain authentique, un homme traversé par le bon et le mauvais, avec son panache de courage. Durant le mois de la Protestation du Titan et de la fondation de l’ICAIC, deux ans après avoir reçu le Prix National de Cinéma, Massip reprend son chemin avec Baraguá, dans la Maison de l’Afrique, et au delà.

 

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  1. Noa Romero, Pedro R.: José Massip, la autenticidad y su época. Revista de Cine Cubano online Nº 21.
  2. Antonio Maceo. Ideología Política. Cartas y otros documentos. Editorial Ciencias Sociales, La Havane, 1998, p. XII.
  3. Massip, José. La autenticidad y la contemporaneidad en la obra de arte de tema histórico. Revista de Cine Cubano, nº 114, 1985, pp. 38-42.
  4. Entrevistas con directores de largometraje, directores de fotografía, escritores, músicos: José Massip. Cine Cubano, no. 23, 24 y 25, año 4, p. 80.
  5. Ibídem, p. 79.
  6. Massip responde a cine cubano. Revista Cine Cubano, nº 116, pp. 60-63.