IIIIIIIIIIIIIIII
Poésie d’Eliseo Diego
Par Eliseo Diego Traduit par Jean Marc Pelorson
On publie trois poèmes pris du livre « L'obscure splendeur », Orphée La Différence 1996.
Illustration par : Osvaldo Salas

LA FILLETTE DANS LE BOIS

Les jours de ta vie .1977

Chaperon de mon âme, il se tient dans le bois
le loup, là ou jamais
tu ne t'en douterais
et il te regarde
depuis sa roche de misère,
sa solitude, sa faim énorme.

Toi, tu lui demandes : pourquoi tu as
ces yeux ronds?
Et lui répond
aveugle, c'est pour mieux
te voir, en pleurant
Et aussitôt

tu reviens à la charge : pourquoi donc ces grandes oreilles ?
Et lui,
pour t'écouter, ö musique
de l'univers, oui seulement
pour t'écouter
Et là-dessus
le reste est l'ombre _ indéchiffrable

 


 

VUE D'UNE FERME AU CREPUSCULE

Les jours de ta vie.1977

Pourquoi ont-ils peint, les grands Hollandais
ces paysages
où l'on voit voit une femme découper ses contours
sur une brume d'or
et, de dos, une jeune fille jeter heureuse de quoi
manger aux poules
tandis que le soleil, plutôt qu'à l'horizon
s'enfonce en la mémoire.
Elle ne tournera jamais, la jeune fille, son visage
vers nous,
jamais n'en finiront les poules de quêter
confiantes, obstinées,
redressant leur cou blanc là-bas, à tout jamais.
Nul jamais n'ouvrira la porte du logis,
le vent n'arrachera jamais de feuilles au chêne.
Lundi et vendredi, cependant, vont et viennent
en trombes endiablées :
qui contempla hier la fête immobile
de cette jeune fille
n'est pas le même que celui qui aujourd'hui tresse
en lettres sa nostalgie,
non, ce n'est pas le même.
Mais pour elle qu'importe. La ligne de son dos
ne s'émeut même pas
de ce léger frisson des épaules par quoi
le rêveur effarouche les yeux qui le dérangent.
Nous pouvons bien mourir, cela ne l'atteint pas :
tournée vers soi, ailleurs, elle répand les grains
comme des astres
et goûte sur ses lèvres, plus belles que rêvées,
invisible délice,
la saveur de l'instant, comme une boisson d'or.

 


 

ODE A LA JEUNE LUMIERE

Les jours de ta vie (1977)

En mon pays la lumière
est beaucoup plus que le temps, elle s'attarde
avec une étrange délectation sur les contours
militaires de toute chose, sur les vestiges
épurés du déluge

La lumière
dans mon pays résiste à la mémoire
comme l'or à la sueur de la cupidité,
elle se perpétue en elle-même, nous ignore
depuis la différence de son être, sa transparence.


Quiconque courtise la lumière avec rubans et tambours
en s'inclinant de-ci de-là selon la ruse
d'une sensualité archaïque, immémoriale,
perd son temps, jette ses arguties aux flots
tandis que la lumière, tout à elle-même, dort.

Car dans mon pays la lumière ne regarde pas
les modestes victoires du sens,
ni les désastres raffinés du sort,
elle s'amuse de feuilles, de petits oiseaux,
de coquillages, de reflets, de verts profonds.

Aveugle, la lumière, dans mon pays,
illumine son propre coeur inviolable
sans se soucier de gains ni de pertes.
Pure comme le sel, intacte, fièrement dressée,
la chaste, démente lumière effeuille le temps.

 

ELISEO DIEGO L'obscure splendeur traduction de l'espagnol (Cuba) par Jean Marc Pelorson Orphée La Différence 1996