AVANT DE TRAVAILLER
Avant de travailler, tel le croisé
Qui saluait dans l'arène sa belle,
J'empoigne la plume souveraine
La lance d'aujourd'hui, d'une main ardente
Je bride la passion, furieux coursier,
Et á genoux, pâle dompteur, je salue le vers.
Puis, tel le torero, j'entre dans le cirque
Afin que le taureau furieux dans mes entrailles
Enfonce sa corne. Satisfaits
Du combat animé, les gens aimables
Dîneront, pendant que j'expire glacé,
De pain blanc et de vin rouge, et les jeunes
Mariés s'enflammeront sous les regards.
Sur les plages la mer laissera entre-temps
De nouveaux grains de sable: de nouvelles ailes
Naîtront impatientes dans les oeufs
Chauds des nids : a la progèniture
Du tigre des dents pousseront : dans les arbres
Fécondés du verger, de nouvelles feuilles
D'un vert fragile peupleront les branches.
Mon vers grandira : et sous l'herbe
Moi aussi je grandiraí : Lâche et aveugle
Celui qui du monde magnifique médit !
LA COUPE AILÉE
Une coupe aílée : quelqu'un l'a-t-il vue
Avant moi ? Hier je l'ai vue ! Elle s'élevait
Lente et majestueuse, comme lorsque l'on verse
Une huile sacrée : et sur ses bords suaves
Je pressais mes lèvres comblées : —
Pas la moindre goutte, pas une goutte
Je n'ai perdue du nectar de ton baiser !
Ta tête à la noire chevelure
— T'en souviens-tu ? — j'attirais de ma main,
Pour que de moi [tes] lèvres généreuses
Ne se séparent pas. — Doux comme le baiser
Qui me fondait en toi, tout autour de nous
Était l'air délicieux : c'était le monde entier
Qu'en t'embrassant, je croyais embrasser !
Je ne vis plus le monde, et j'oubliais ses bruits
Et ses combats barbares et mesquins !
Une coupe dans les airs s'élevait
Et moi, abandonné dans des bras incomparables
Á sa suite, suspendu á ses bords si doux
Á travers les espaces d'azur je montais ! —
Ó amour, ó artiste infini et parfait :
En roue, en rail le forgeron forge le fer :
Une fleur, une femme, un aigle ou bien un ange
Dans l'or ou dans l'argent le joaillier cisèle :
Toi seul, rien que toi, tu connais la façon
De faire entrer tout l'Univers dans un baiser !
Extrait de: José Martí. Vers libres. Édition bilingüe établie par Jean Lamore, Prologue de Cintio Vitier. Paris, Harmattan/Éditions UNESCO, 1997. p. 133
