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Vers Libres
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Vers Libres de José Martí. Avant de travailler et La coupe ailée
Illustration par : Flavio Garciandía

AVANT DE TRAVAILLER

 

Avant de travailler, tel le croisé

Qui saluait dans l'arène sa belle,

J'empoigne la plume souveraine

La lance d'aujourd'hui, d'une main ardente

Je bride la passion, furieux coursier,

Et á genoux, pâle dompteur, je salue le vers.

Puis, tel le torero, j'entre dans le cirque

Afin que le taureau   furieux dans mes entrailles

Enfonce sa corne. Satisfaits

Du combat animé, les gens aimables

Dîneront, pendant que j'expire glacé,

De pain blanc et de vin rouge, et les jeunes

Mariés s'enflammeront sous les regards.

Sur les plages la mer laissera entre-temps

De nouveaux grains de sable: de nouvelles ailes

Naîtront impatientes dans les oeufs

Chauds des nids : a la progèniture

Du tigre des dents pousseront : dans les arbres

Fécondés du verger, de nouvelles feuilles

D'un vert fragile peupleront les branches.

 

Mon vers grandira : et sous l'herbe

Moi aussi je grandiraí : Lâche et aveugle

Celui qui du monde magnifique médit !

 

 

LA COUPE AILÉE

 

Une coupe aílée :   quelqu'un l'a-t-il vue

Avant moi ? Hier je l'ai vue ! Elle s'élevait

Lente et majestueuse, comme lorsque l'on verse

 Une huile sacrée : et sur ses bords suaves

Je pressais mes lèvres comblées : —

Pas la moindre goutte, pas une goutte

Je n'ai perdue du nectar de ton baiser !

 

Ta tête à la noire chevelure

— T'en souviens-tu ? — j'attirais de ma main,

Pour que de moi [tes] lèvres généreuses

Ne se séparent pas. — Doux comme le baiser

Qui me fondait en toi, tout autour de nous

Était l'air délicieux : c'était le monde entier

Qu'en t'embrassant, je croyais embrasser !

Je ne vis plus le monde, et j'oubliais ses bruits

Et ses combats barbares et mesquins !

Une coupe dans les airs s'élevait

Et moi, abandonné dans des bras incomparables

Á sa suite, suspendu á ses bords si doux

Á travers les espaces d'azur je montais ! —

 

Ó amour, ó artiste infini et parfait :

En roue, en rail le forgeron forge le fer :

Une fleur, une femme, un aigle ou bien un ange

Dans l'or ou dans l'argent le joaillier cisèle :

Toi seul, rien que toi, tu connais la façon

De faire entrer tout l'Univers dans un baiser !

 

Extrait de: José Martí. Vers libres. Édition bilingüe établie par Jean Lamore, Prologue de Cintio Vitier. Paris, Harmattan/Éditions UNESCO, 1997. p. 133