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Gerardo Fulleda León : le Théâtre, l’Histoire et l’Identité
Par Francisco López Sacha Traduit par Alain de Cullant
En 1967, Gerardo Fulleda a écrit sa première œuvre qu’il a mis en scène, Los profanadores : Le moment où il entre dans l'histoire de Cuba, comme un dramaturge préoccupé par la distance entre le présent et le passé.
Illustration par : Osvaldo Salas

Il faut rappeler que nous parlons du moment de l'éclosion dramatique dans les années 1960, de la naissance d'une nouvelle dramaturgie, et Gerardo Fulleda, en 1967, a écrit sa première œuvre qu’il a mis en scène, Los profanadores. C’est le moment où il entre dans l'histoire de Cuba, comme un dramaturge préoccupé par la distance entre le présent et le passé, et par la relation historique entre le présent qu’il vit, si difficile, si âpre, de lutte et de conflits sociaux ; avec le passé, qui n'a pas été oublié, car il comprend, comme les vrais historiens, que l’on visite le passé pour connaître le futur. C’est ce que nous dit Los profanadores, une des pièces clés dans l'histoire du théâtre cubain : le monde des étudiants en médecine qui sont présentés maintenant comme des héros de l'indépendance et pas seulement comme des victimes innocentes. Gerardo Fulleda crée un pont du contact avec des inégales conditions de la lutte dans le domaine de la culture qui s’est maintenue jusque dans les années 1970. Cette œuvre a été mise en scène en 1975, déclenchant un conflit qui est sans doute devenu dramatique pour les acteurs et les dirigeants du théâtre cubain, le conflit du paramétrage. Plácido, qu’il a écrit la même année que la première de Los profanadores, reprend l'idée de l'artiste mis à part, marginalisé, pour être Mulâtre, pour être repentista (improvisateur), pour être un grand poète, pour être célèbre et qui est condamné à mort pour le complot fictif de La Escalera de 1844.

Plácido est l'un des grands textes qui fixe également le changement des grandes histoires du théâtre cubain, dans la perspective d'un monde qui s'ouvre à la compréhension de l'artiste et surtout de l’artiste mulâtre, de l’artiste discriminé, du grand artiste qui lance sa Plegaria a Dios. Un texte douloureux, comme l’est Azogue, où il reprend l'histoire d’Espejo de Paciencia et où il démontre que Salvador Golomon est un Noir qui ne lutte pas seulement pour le sauvetage de l'archevêque, mais qui lutte pour sa liberté et son identité de Noir, dans des conditions où, comme chacun le sait, selon des recherches récentes, les habitants de Bayamo ne voulaient pas payer la rançon et encore moins donner aux pirates, dirigés par Gilberto Girón, cet argent, ces cuirs et cette viande séchée. Alors Gilberto Girón n’a pas eu d’autre remède que de capturer l'évêque, dans la région de Yara, et Salvador Golomon est parti se battre pour sa liberté, comme un cimarron. Je suis heureux de rappeler que Tito Junco a interpréter ce rôle : je suis heureux de rappeler la merveille d’Azogue, de ce tremblement mercuriel, dans l'âme et l'esprit d'un grand personnage qui a été chanté par Nicolás Guillén et Alejo Carpentier, et qui appartient déjà à notre histoire culturelle.

Il y a Ruanda, cet enfant merveilleux qui est repris des histoires africaines, où les esclaves qui ont été arrachés de leurs terres se retrouvent à nouveau ici, défendant leur religion, leur culture et luttant pour une identité qui leur était niée, essayant de masquer, bien sûr, dans les différentes facettes de la culture quelque chose qui, finalement, s'est avéré être le patrimoine de tout le peuple cubain, l'élément irrévérencieux, résistant, rebelle, que le peuple africain a eu au milieu de la période coloniale et ensuite lors de la République pour pouvoir travailler et concilier une nouvelle identité cubaine dans la Révolution. Je crois qu’un cycle essentiel s’accomplit ici pour démontrer que le théâtre nous apporte la vie, précisément quand on peut étudier, approfondir les valeurs qui nous soutiennent. Juste l'histoire est là, pour nous faire revenir à un passé qui n'est pas terminé. Qui a dit que l'identité est terminée ?

Ensuite il est retourné dans sa bien-aimée Santiago, la capitale du circuit du Sud, pour nous écrire La querida de Enramada, une pièce nous racontant la souffrance de l’être humaine, Mulâtre, méprisée, humiliée et dédaignée, dans le rôle d'une femme aimante pour défendre sa dignité dans une ville aussi merveilleuse que Santiago de Cuba. Je l'ai lu à La Havane en 1981 et j'ai été étonné par la qualité de son écriture, par l'extraordinaire beauté de ses pages que j'ai alors découvert en lisant ce texte. Il y Remolino en las aguas, le grand monologue qu’il a écrit sur la Lupe. Gerardo Fulleda León l’a dépeint comme une chanteuse de boléro, et je la dépeins aussi comme une chanteur de ballade, interprétant certaines versions espagnoles des thèmes de Paul Anka. Elle a fait de grandes versions de rhythm and blues nord-américain et elle est entrée dans le genre de l'art du filin, devant un monde intellectuel qui l’a identifié comme sien. Ce grand monologue offre nouvellement l'identité d'une femme de Santiago de Cuba, qui a frappé le pianiste avec ses talons, comme je l'ai vu alors à la télévision, enfant, et qui avait une voix, une façon particulière d'être elle-même, comme nous le rappelle Gerardo Fulleda dans ce monologue où elle ne sait pas si elle doit rester ou partir, où elle ne sait pas ce que lui réserve le futur, sur une terre étrange.

Et maintenant, dans La pasión desobediente, le dernier de ses grands monologues, nous ne retournons pas à Santiago mais nous rencontrons Gertrudis Gómez de Avellaneda, elle, la vilipendée, qui a été accusée de moralité douteuse. Le théâtre de Gerardo Fulleda l’a déplacé dans le domaine de l'histoire, dans le monde de sa ville natale, dans la récupération de notre identité, dans la lutte pour nos amours et dans le théâtre pour les enfants, et il a également été un grand metteur en scène. Je suis profondément heureux que la carrière exemplaire de Gerardo Fulleda soit à côté de la carrière de Nicolás Dorr, elle aussi exemplaire. Les deux symbolisent, à l’occasion de la Journée du Théâtre Cubain, les perspectives que la Révolution a ouvertes au théâtre de notre pays.

Fragment de l’éloge à Gerardo Fulleda León lors de la Remise du Prix National de Théâtre