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À la rencontre du Premier Jour
Par Yvon Pellerin Traduit par
Baracoa, un terme indien qui n’est ni le nom d’un breuvage exotique ni celui d’une nouvelle danse polynésienne, est ce joyau resté brut malgré ses bientôt 500 ans d’existence.
Illustration par : Flavio Garciandía

Jamais personne ne traverse indemne ces montagnes de végétation luxuriante perdues dans les hauteurs de l’Oriente cubain, à moins qu’il n’ait en tête un trésor à découvrir, un endroit unique qu’il lui faut gagner en empruntant cette fois une voie terrestre, au bout de cette île qui plonge ses racines en face d’Haïti!

 

Jamais personne ne peut oublier après l’avoir vécue, la beauté implacable de cette farouche sierra qui se découpe en pans quasi-verticaux sous nos yeux, cisaillant brutalement un ciel bleu d’une pureté incomparable. Ce n’est pas leur altitude. Non.

 

Elles ne dépassent pas souvent les mille mètres. C’est plutôt leur attitude revêche qui dérange. Ces montagnes brutes, compactes, solitaires, hérissées ça et là de palmiers ébouriffés par les vents tenaces, imposent à la longue un silence intérieur empreint d’une appréhension quasi sacrée. Celle des origines. Quand le monde n’existait pas.

 

Quand tout était quiétude et abandon sous le soleil de cet Éden primordial du samedi après-midi, avant l’accouchement difficile de l’humanité, au milieu de la soirée de cette même journée de la Genèse sans doute. Jamais le voyageur qui franchit cet espace protégé ne sera autant affecté par ces germes de déserts arides et de pierraille qui poussent parfois nus et désolés comme des chuchotements d’ombre entre les cris poussés partout par la puissante selva tropicale qui la recouvre, par ces vallées encaissées et vertes, infestées de moustiques et au fond desquelles coulent de minces filets d’eau! Par cette chaleur torride en plus!

 

Jamais en ces moments, il ne pense en voir le bout, il y restera toujours, jamais il n’atteindra la mer!

 

Il lira comme nous ces affiches placardées le long de cette chaussée, qui avertissent que des troncs d’arbres, des pierres peuvent nous tomber dessus à tout moment. Cette route ahurissante toute en lacets grimpant dans la cordillère, ancrée par endroits à de vertigineux pontons de béton qui plantent leurs pieds dans quelque bosquet d’épines perdu en contrebas, là où on ne peut y voir goutte, se révèle à nous dans toute sa splendeur sauvage. On se croirait égarés dans une autre dimension, sur une autre planète.

 

Le conducteur de notre taxi de Guantanamo dont les portes ferment mal, dont les vitres ne se montent pas, qui expectore par son pot d’échappement une épaisse fumée bleue à chaque changement de vitesse, ne connaît plus ces terreurs depuis longtemps. Il monte familièrement à l’assaut de ce paysage farouche pendant que la radio crache à plein régime un air de salsa après l’autre. Ce type au volant va à la rencontre de ce panorama incroyable comme on tape dans le dos d’une veille connaissance, comme on descend un verre de rhum brun à l’heure de la sieste. À une vitesse défiant la mesure. On a beau se dire qu’il connaît chaque recoin, chaque virage, chaque escarpement, on retient notre souffle et à tout moment, on a l’impression qu’on va plonger dans le vide béant qui nous attend à quelque tournant.

 

C’est donc ça la fameuse Farola, cette gigantesque prouesse routière de la Révolution cubaine, qui traverse de part en part les cinquante-cinq kilomètres de cette étrange chaîne de montagnes, la face rugueuse dominant l’extrême-est de la Sierra Maestra, qui a vu le Che et Fidel débouler des maquis, cigares au bec, carabines en bandoulière, pour prendre en mains le reste de l’île. S’ils étaient tombés sur cette route à suivre, avec un tel chauffeur, ils n’en seraient peut-être pas sortis vivants…

 

Mais déjà, les derniers milles de stupeur qu’on vient de franchir touchent à leur fin. Les minutes d’angoisse disparaissent à mesure que nous replongeons sous les nuages qui n’ont cessé de s’accumuler sur les hauteurs depuis un moment. Des gens marchent sur le bord de la chaussée, nous offrent contre quelques pesos des cucuruchos, ces délices à la mangue et noix de coco râpée qu’ils tiennent sur l’épaule comme des carquois de flèches. La civilisation ne doit pas être loin. L’auto amorce enfin une longue et plus ou moins lente descente en zigzaguant à travers cette jungle humide qui voudrait dévorer la route. On voit l’océan au bout de l’horizon. On y est presque. On arrive!

 

Toutes les villes ont un secret, plusieurs même parfois, qu’elles conservent jalousement et révèlent parfois au voyageur de passage surpris au coin d’une rue, à l’entrée d’une maison ou au détour de quelque carrefour. Mais toutes les villes ne constituent pas elles-mêmes un secret bien gardé. Seules quelques villes au monde recèlent les ingrédients nécessaires caractéristiques du trésor à découvrir qu’elles sont devenues au fil du temps. Baracoa, celle qu’on atteindra peut-être au bout de cette route, est de celles-là.

 

Baracoa, un terme indien qui n’est ni le nom d’un breuvage exotique ni celui d’une nouvelle danse polynésienne, est ce joyau resté brut malgré ses bientôt 500 ans d’existence, du collier de perles des Caraïbes que constitue l’île de Cuba…Et c’est là, dans cet endroit paradisiaque, que tout a commencé!

 

Située à l’extrémité est de l’île, juste devant Haiti, la ville revendique une première dans le Nouveau Monde. Elle est en effet le péché originel de la nouvelle Amérique, le point de débarquement historique de l’Amiral Colomb en 1492. L’endroit où ce premier choc de civilisations s’est opéré, se répercutant ensuite pendant des siècles dans l’ensemble du continent situé devant et derrière. On raconte que le célèbre marin génois a planté immédiatement une croix en posant le pied dans le sable de la plage pour bien signifier que Dieu était avec lui ce jour-là. Cette croix, symbole du saccage qui a suivi, des nations évoluées que nous sommes devenues, est encore aujourd’hui, préservée dans la seule église paroissiale de la ville comme l’artéfact le plus ancien de l’arrivée de la civilisation dans le Nouveau Monde. En bois de vigne elle était et elle est restée, même si elle s’est dégradée. Elle est offerte aux regards des touristes dans un écrin de verre placé à côté de l’autel de cette vieille église espagnole. Confirmée authentique au carbone 14…

 

Mais Colomb n’est pas resté longtemps à Baracoa, pressé qu’il était de converser avec de vrais Chinois, d’explorer ces nouvelles Indes qu’il pensait avoir atteint. Un de ses suivants, Diego Velasquez, un autre espagnol cherchant de l’or pour son roi et des âmes pour son Dieu, y a établi ses quartiers en 1512. Baracoa est alors devenue la première capitale du Nouveau Monde. Celle où tout se décidait, avant Santiago, avant La Havane.

 

Baracoa n’était pourtant qu’une bourgade indienne sans histoire depuis des temps immémoriaux. Des Tainos y habitaient paisiblement entre mer et montagne avant que ces gringos n’arrivent dans leurs bateaux remplis de colons. Leur seul or était ce tabac qu’ils récoltaient bon an mal an et dont ils roulaient les feuilles avant de l’allumer. Ils fumaient déjà de longs brandons qui allaient devenir nos cigares, tout nus au pied du Yunque, cette montagne en forme bizarre d’enclume que ces bienheureux ne savaient même pas qu’elles existaient pour en tirer des épées mortelles dans les forges européennes. Ils ont été rapidement mis au courant, et mis au pas, par les envahisseurs.

 

Mais laissons cela aux touristes ordinaires qui lisent les guides et attendons de voir enfin la ville se déplier à nos pieds. On nous attend en bas. Une atmosphère parfumée de lait de coco bouilli, de lime, mêlée à d’autres odeurs plus immédiates, de café fort et de porc rôti en plein air, s’insinue dans nos narines encore obstruées par l’altitude pendant que l’auto traverse la rue principale, noire de monde à cette heure du lunch. Cette brusque irruption à l’heure du midi en pleine ville tropicale, surgie de nulle part entre les arbres et la végétation toujours omniprésente, nous fait l’effet d’un coup de chaleur. Il y a tant à voir d’un seul coup que c’en est presque trop. Vite à la maison!

 

Un vieux couple de la localité a déjà préparé notre chambre à même sa casa, une humble demeure décorée à l’ancienne avec ses hauts murs et ses plafonds enfoncés, ses grandes chaises berçantes, ses commodes de bois vernis, sculptées d’écussons familiaux, ses vaisseliers en verre contenant des piles d’assiettes, de bibelots et quantité de verres étincelants de toutes dimensions. Elle est spacieuse aussi avec sa cuisine centrale ouverte sur les alizés du patio, et en entrant, il y a notre chambre équipée d’un climatiseur, de l’eau chaude et la douche, de fenêtres sans vitres, fermées à cette heure par des volets de bois joliment peints et donnant directement sur la rue, tout près de l’hôtel la Rusa, en bordure du Malecon. Il y fait sombre et frais. C’est un palais pour une sieste qui sera la bienvenue!

 

Baracoa n’est pas La Havane. Discrète, elle ne s’affiche pas. Elle dort encore après deux heures de l’après-midi, se laissant arpenter par des rues presque désertes où somnolent encore les préposés aux tiendas et cantines disséminées dans ses quartiers tranquilles. Les bancs de la place centrale sont vides.

 

C’est une ville de pêcheurs et de cueilleurs. A cette heure-là, les premiers ne sont pas encore revenus du large et les autres sont toujours dans les champs de café ou de cacao. Ou peut-être à la fabrique de chocolat construite non loin de là dont les produits font le régal des cubains.

 

Dominée par une colline où trône le grand hôtel de luxe de la Place, El Castillo, juché à plus de 50 mètres du niveau de la mer, Baracoa a connu son moment historique. Le Castillo en question était autrefois le fort construit avec ses canons le défendant contre les corsaires et les pirates du XVIIIème siècle. Il y en a au moins deux autres semblables à Baracoa, devenus aujourd’hui des musées qui expliquent pourquoi cette ville a toujours conservé son anonymat tranquille, protégée par ces montagnes, inaccessible qu’elle était autrement que par bateau pendant les siècles qui suivirent.

 

Son Malecon, modeste lui-aussi par rapport à son grand frère du Nord, est une promenade rafraîchissante sur le bord de l’océan qui nous permet de contempler à loisir cette Grande Pierre qui se profile dans le lointain et fait partie du quotidien des habitants, le fameux Yunque, cette montagne qu’on dirait sciée au milieu, pyramide inachevée, table céleste de dieux antiques, de géants mythiques, qui sont venus s’y asseoir, se plait-on à imaginer, pour s’adonner à quelque rituel du passé, encore fort présent à Baracoa.

 

Si on cherche des Indiens toujours vivants, c’est dans la mémoire collective qu’il faut plonger car ils ont disparu, ne laissant que quelques descendants métissés éparpillés dans la nature de cette jungle idyllique. Mais il reste la bière. Universelle. Elle a un goût particulier. La Hatuey. Du nom de cet indien charismatique de la place qui le premier s’est insurgé contre les espagnols.

 

C’est lui qui a dit le jour où ses bourreaux l’ont finalement pris et immolé sur un bûcher, «Si les Espagnols vont au ciel après leur mort, je ne veux pas y aller!» Ce premier rebelle possède son monument bien à lui devant la ville. Il y en a trois autres disséminés ici et là entre les rues. On sent encore, à Baracoa, surtout à cause de cette nature luxuriante, peu touchée par la pollution moderne, de ce calme et de ce sourire perpétuel, presque ironique parfois, qu’ont ses habitants, que les Indiens ont été les premiers maîtres des lieux. Même après 500 ans!

 

Un exemple nous a été donné au lendemain de notre arrivée quand, sous un ciel menaçant, nous avons entrepris de louer une voiture avec chauffeur pour nous diriger vers la Yumuri, la rivière qui s’enfonce dans les gorges profondes des montagnes et coule des sommets alentour, limpide encore, fécondant cette forêt d’émeraude pendant la saison des pluies. En temps moins humide, elle est magnifique pour une randonnée en barque à travers bois. Elle est située à quelques kilomètres de la ville qu’on parcourt entre rochers, boisés et falaises en longeant la mer toujours présente.

 

La route elle-même se termine à l’embouchure de la rivière On ne passe pas. Il faut rester sur notre rive. Il n’y a pas de pont pour la traverser, juste une petite bodeguita construite à cet endroit et un quai de fortune noyé dans l’eau douce du rio. Ici, les femmes sont encore lavandières et on en voit qui, accroupies, panier d’osier posé à côté d’elles, essorent les vêtements trempés de savon qu’elles ont apporté en les claquant contre les grosses roches de la rive.

 

Les nuages qui jusque-là se gonflaient et noircissaient l’horizon au-dessus de nos têtes, la fine pluie qui avait suivi, éclatent soudain en un orage intense et violent à mesure que l’on descend du taxi. On se réfugie trempés dans le petit resto pour un café matinal. Pas de café! Ici à Baracoa, le pays du café, c’est impossible! Pourtant vrai. Déjà, des buveurs de rhum locaux, attablés près de nous, n’ont pas attendu et ont commencé à trinquer et se raconter des histoires en attendant que la pluie cesse. Nous sommes les seuls étrangers dans le secteur et c’est visible à nos bouteilles d’eau en plastique que l’on dépose sur la table après en avoir pris une gorgée. Nos deux conducteurs, dont l’un, indispensable, actionnait à la main les essuie-glaces de l’auto sur la route, relaxent maintenant en buvant sec leur verre de Havana Club, añejo blanco, la boisson qu’ils qualifient sans broncher d’accélérateur cérébral…Peut-être pour ça qu’on roule si vite ici!

 

La pluie ne s’arrête plus mais on n’est pas au bout de nos surprises. Une petite femme, sûrement d’origine indienne avec les traits qu’elle a, la quarantaine qu’elle porte avec elle, toute menue, arrive vers nous avec dans les mains un thermos fumant. Du café! Elle nous avait vu arriver de sa cahute non loin de là et s’est dit que ces gringos auraient besoin de boire du café en attendant que l’orage passe. Elle a aussi apporté des imperméables, des cirés de couleur voyante, qu’elle nous prête sans même rien demander en échange. Ni pour le café!

 

Elle ne veut rien de rien. Juste qu’on soit prêts pour prendre la chaloupe et remonter la rivière quand le grain sera passé. Elle nous a remis à chacun, en partant comme elle était venue, un ojo-de-buey, ce talisman brunâtre, gros comme un œuf de caille vide, qu’elle nous enjoint de toujours porter dans notre poche, pour notre protection. Vraiment étrange cette femme sortie de nulle part avec son thermos dans cet orage tropical.

 

La pluie ralentit bientôt, l’orage s’arrête, et enfin on peut s’embarquer sur l’unique pirogue amarrée au quai, conduite à la rame par El Chivo, le cubano-indien qui nous servira de guide à travers la jungle.

 

Il a du talent, le Chivo! C’est un habitué de ces balades sur l’eau lumineuse et peu profonde de la Yumuri. Tout ce qu’il dit en peu de mots, ramant lentement au travers de ce paysage impressionnant, s’avère intéressant, captivant même. Il nous raconte d’abord l’histoire de la falaise abrupte de la rive opposée que nous longeons en remontant le courant. Peu à peu ce précipice nous surplombe d’une bonne centaine de mètres. C’est un cap vertigineux, vertical, extrêmement pittoresque au milieu de cette nature luxuriante de verdure. Il nous fait lever la tête pour apercevoir en haut, son sommet. C’est de là que vient le nom de cette rivière nous apprend notre rameur solennellement. Beaucoup d’indiens réduits à l’esclavage par les premiers Espagnols venaient s’y suicider en criant dramatiquement en sautant Yo muri! (je meurs). Seul le cri de ces tragédies est resté, Yumuri!

 

Instantanément, à l’écoute de ce triste récit, l’atmosphère change autour de nous. L’air s’alourdit silencieusement de ces derniers hurlements stridents d’hommes traités comme des bêtes, poussés dans le vide par l’Histoire en marche.

 

Encore des indiens, se dit-on pour se rassurer, qui auront choisi, en finissant ainsi, de ne pas aller au ciel des conquistadores!

 

La Yumuri qu’on croyait inoffensive, glissant dans ce canyon perdu dans la forêt, ce rio où l’on peut s’ébattre au détour de quelque cascade, dans quelque gorge inviolée, se révèle pour nous maintenant une crypte séculaire, une scène aquatique où des tranches d’histoire s’entrechoquent. Ses grottes de pierre érodée, aujourd’hui vides, qu’on retrouve en nous rapprochant de ses rives, ont été habitées par quelque clan de cette époque lointaine des débuts de l’implantation humaine. Celle d’avant l’Amérique. On s’arrête à l’entrée de l’une d’elles pour pique-niquer et se rappeler ce temps immémorial où il n’y avait qu’à sortir pour pêcher quelque langoustine dans cette eau claire et se confectionner un festin digne des meilleurs restaurants d’aujourd’hui. Elles s’y trouvent encore aujourd’hui, les petites langoustes, et on peut les attraper facilement pour nous en faire notre propre repas, une fois revenus en ville.

 

Le lendemain, Baracoa retrouve sa superbe. Le soleil est revenu aux premières lueurs de l’aube, comme s’il n’avait jamais disparu, comme s’il n’avait jamais plu. Les petits déjeuners de nos hôtes sont magnifiques. La table est remplie de toutes sortes de victuailles. Des chorizos divers, des croquettes, du pain frais, de la confiture de goyave, du fromage cubano, des tulangas, ce manioc râpé avec du lait de coco, des jaunes d’œuf et du miel, le tout cuit ensemble, et enfin, pour faire passer le tout, le café frais et le fameux Pru, ce jus rafraîchissant de racines et de plantes, préparé naturellement et conservé au frigo.

 

En route maintenant pour Maguana, plage paradisiaque de Baracoa, témoin oublié des premiers instants et qu’on dirait aujourd’hui merveilleusement abandonnée. Avec ses palmiers virevoltant tout près des vagues, utiles pour tendre notre hamac et entendre le ressac qui nous bercera paresseusement toute la journée, on croirait à une carte postale de la virginité immémoriale de la nature. Il n’y a personne. Ce n’est pas encore la saison touristique. Il n’est pas surprenant d’apprendre que c’est ici qu’on a tourné il n’y pas si longtemps une version française de Robinson Crusoé. Celle avec Pierre Richard, notre préférée. Comme lui, on attendra Vendredi qui se pointera sur le sable brûlant peu après midi, avec le cuisinier de la plage, surgis de la forêt derrière, apportant des langoustes grillées et du rhum plein leurs cabarets! En fin d’après-midi, notre taxi, loué pour la journée, reparaît à l’heure prévue et l’escapade se terminera.

 

Mais nous l’avons vécue notre île déserte. Pour une journée!…Et Colomb n’a pas reparu avec ses bateaux pour nous découvrir à nouveau pendant que se consumait lentement le splendide puro, magique, intemporel, allumé pour célébrer dignement cet instant surnaturel de la rencontre, celui de l’ébahissement devant cette arrivée incroyable, devant ces impossibles pirogues flottant comme des ventres de quelque tronc d’arbre immense planté d’ailes verticales d’oiseaux inconnus, la surprise des naturels devant cette vivante hallucination, la terreur indicible qu’ils ont ressenti au creux de leur estomac, la joie naïve, inexprimable, qui s’empara d’eux ensuite en voyant ces hommes bizarrement costumés débarquer et venir dans leur direction.

 

Le contact affable, presque sacré, qui a suivi le face à face, l’espace de brefs instants, entre ces humains que deux solitudes séparaient depuis des millénaires, celui-là, fragile, incandescent, s’est dissout avec la vapeur du fer rouge du changement plongé dans le sang des guerres qui ont suivi. Il a suffi d’une fois et plus rien n’a été pareil.

 

Sur notre plage, seuls quelques porcs bien élevés, le nez à terre, sont arrivés en ronchonnant, se sont promenés en toute liberté autour de notre campement d’un jour pour s’assurer qu’on n’allait rien oublier avant de partir.

 

Les siècles se suivent, les caravelles passent, mais les porcs restent semble-t-il.

 

Le lendemain, on était déjà repartis pour La Havane, en dépit de l’insistance de nos hôtes et même s’il y aurait eu bien d’autres lieux à visiter, d’autres plages, d’autres baies, des anecdotes étonnantes à raconter, mais ce siècle, le nôtre, n’attend pas. Ce siècle qui ne croit plus en grand-chose, ce siècle où l’on ne peut même plus fumer à sa guise, nous emporte nous aussi loin d’ici.

 

Pourtant, notre Baracoa in time, celui du début, on l’a trouvé. On l’a revécu.

 

Personne celui-là ne pourra nous l’enlever car c’est maintenant en nous qu’il se trouve, dans ce court pèlerinage à la rencontre des premiers instants de notre histoire, celle qui a commencé simplement ici, il y a plus de cinq cent ans, entre une croix inévitable et un havane improbable, sur la plage de Baracoa.

 

Fin.