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Le legs de Gertrudis Gómez de Avellaneda
Par Roberto Méndez Martínez Traduit par Alain de Cullant
L'écrivaine cubaine Gertrudis Gómez de Avellaneda est non seulement la plus importante poétesse de notre XIXe siècle mais l'une des principales figures du romantisme américain.
Illustration par : Osvaldo Salas

Gertrudis Gómez de Avellaneda est décédée le 1er février 1873, à trois heures du matin, dans sa maison de Madrid – au nº 2 de la rue Ferraz -. Celle qui avait fréquenté la Cour à l'époque d'Isabelle II et suscité des applaudissements nourris avec ses créations théâtrales, ses romans et ses poèmes, a eu un enterrement plutôt gris. Très peu de personnes ont accompagné son cercueil jusqu’à La Sacramental de San Martin. Selon un journal de l'époque : « Il n’y avait pas plus de six écrivains ». Parmi eux se trouvaient seulement deux compatriotes de l’auteur de Baltasar : les Cubains Teodoro Guerrero et José Ramón de Betancourt. Le premier d'entre eux avait mentionné plus tard dans un article que le second :

« (…) il a placé sur le cercueil une modeste couronne de laurier au nom de Cuba qui pleurait une de ses gloires dans la personne de la poétesse éclairée… Et rien d'autre ! Voici l’adieu qu'une ville de trois cent mille âmes a fait à l’un des plus grands talents des temps modernes ».

Quelques années plus tôt, en 1864, quand elle vivait encore à La Havane, l'écrivaine avait donné son testament au notaire Antonio Carlos Rodríguez. Une grande partie de ses codicilles étaient dédiés à la charité ou aux legs pour sa famille et ses amis, pas très importants car ses moyens économiques n'étaient pas extraordinaires. Mais le numéro 19 attire spécialement l’attention :

Je fais un don de la propriété de toutes les œuvres littéraires qui m'appartiennent à l'Académie Royale Espagnole de la Langue, en témoignage de reconnaissance, et je prie mes exécuteurs testamentaires, en faisant connaître ma donation à cette illustre Corporation, qu’ils lui expriment mon désir sincère que ses dignes membres pardonnent les légèretés et les injustices auxquelles j’ai pu avoir recours, pleine de ressentiment, quand l'Académie, quelques années auparavant, s’est accordée de ne pas admettre toute personne de mon sexe en son sein.

D’après ce que l’on sait, « l’illustre Corporation » n’a montré aucun intérêt en un tel legs, nous n’avons aucune information que l’Académie s’est chargée de thésauriser ou de promouvoir les textes de la poétesse et quand ses Œuvres ont été publiées à Cuba en 1912, celles-ci ont été payés par des institutions et des particuliers de l'île.

Si, jusqu'à ces jours, la critique littéraire, sous divers prétextes, a résisté à accepter le corpus lyrique de l’écrivaine comme une unité et qu’elle est à peine reçue dans la « république des lettres » en tant qu'auteur de trois ou quatre poèmes anthologiques, ceci est dû au fait que le regard réductionniste a refusé de reconnaître les tensions donnant un profil particulier à l’ensemble : qui alternent en lui l'effusion de vitalité avec la rationalité de l'ode civique ou réfléchie, que l'esprit romantique apparaît généralement dans l'engagement ayant une obsession très classique pour la profession et, surtout, que sa poésie, dans un dialogue intertextuel continu avec la grande tradition littéraire espagnole, ne se convertisse pas directement en un itinéraire confessionnel, comme sa correspondance amoureuse, mais prétend, de façon plus ou moins rationnelle et obsessionnelle, la condition marquée de l’écriture littéraire. Il est frappant de constater que l'avant-garde du XXe siècle ait continué à lui reprocher la même chose que ses contemporains : être une écrivaine de la pluralité, avec toutes ses conséquences, au lieu de nous donner le journal d'un coeur sentimental.

Tous les efforts pour réduire Gertrudis Gómez de Avellaneda à un mode d'écriture, à une attitude dominante, à une poétique définie permettant de la classifier, sont vains. De même que cela a été très difficile à la « Peregrina » de se conformer aux normes sociales au long de sa vie, son œuvre résiste à un ordre ou à une hiérarchisation, on ne peut pas parler d'une seule tendance, il s’agit d’un discours brisé, fragmenté, dont l'éloquence est précisément de tenter les plus divers registres et de communiquer les attitudes les plus différentes, souvent contradictoires. Sa grandeur est due, plutôt qu'avec la difficile cohérence interne de son écriture, à la hauteur de ses efforts et avec la densité des significations que propose la plus élémentaire analyse de ses textes.

Deux poètes ont inauguré notre littérature : José María Heredia et Gertrudis Gómez de Avellaneda. Les deux ont approché la plus haute grandeur : tenter l'impossible. Lui, forgeur de la patrie utopique, rêve d'une littérature forte et vertueuse pour l'île, il ressent le défi de placer son œuvre comme portique de cette république patricienne ayant quelque chose de Byron et beaucoup de Virgile. Gertrudis Gómez de Avellaneda empreinte des détours plus compliqués pour surmonter deux éléments fondamentaux : native de Puerto Príncipe (aujourd’hui Camagüey), elle se propose et obtient la consécration dans les lettres métropolitaines ; femme, elle transgresse les limites accordées à son sexe dans l’écriture et tente de se forger une voix absolue – aussi bien masculine que féminine -, la seule pouvant traduire son aspiration de chant total.

Gertrudis a presque toujours été évaluée selon sa conduite personnelle, que ce soit sur le plan intime ou social. José Martí, qui a réhabilité Heredia pour l'histoire cubaine et qui a prononcé des jugements précis sur d’autres poètes romantiques de l'île tels que Juan Clemente Zenea et Luisa Pérez de Zambrana, dédie à peine quelques lignes à la poétesse de Puerto Príncipe où ne brille pas précisément le meilleur de son génie. En 1875, quand il commente, sous le pseudonyme d'Orestes pour la Revista Universal de México, le livre Poetisas Americanas, compilé par José Domingo Cortés, il s'efforce de comparer cette écrivaine avec sa contemporaine Luisa Pérez de Zambrana : « Gertrudis Gómez de Avellaneda est audacieusement grande ; Luisa Pérez est tendrement timide ». Le portrait de l'auteur d’Amor y orgullo semble fait dans le seul but de la caricaturer :

« Il n'y a pas de femme en Gertrudis Gómez de Avellaneda : tout annonce en elle un état d'esprit puissant et viril ; son corps haut et robuste, comme sa poésie rude et énergique, n’ont pas eu les regards de tendresse pour ses yeux, toujours remplis d’un étrange éclair et de domination : c’était comme un nuage menaçant ».

Plus près de nous, l'écrivaine a continué à recevoir des jugements tortueux. Dans son Historia de la literatura cubana - dont la première édition date de 1954 - Salvador Bueno est en mesure d'affirmer que le roman Sab  « peut être à peine estimé comme un roman de thèse anti-esclavagiste car le problème social de l'esclavage est hors des préoccupations de son auteur ». Il ne faut pas oublier que cette œuvre narrative a été publiée en 1841, seulement deux ans après que Juan Francisco Manzano ait écrit son autobiographie comme document abolitionniste et trois ans après la première rédaction de Francisco, d’Anselmo Suárez y Romero, qui a été publiée en 1880. Mais Gertrudis Gómez de Avellaneda, dans ce livre, était arrivée au comble de l'audace : non seulement elle questionnait l'esclavage comme une institution sociale, mais elle défendait les relations intimes au niveau interracial, ce que n’avait jamais osé, d’après ce que l’on sait, aucun autre écrivain de son siècle, ni même de Harriet Beecher Stowe dans son très acclamé La Case de l’oncle Tom (1852).

Ni Cintio Vitier fera justice à la poétesse dans Poetas cubanos del siglo XIX, où il laisse des pages mémorables sur Zenea et Juana Borrero et juste trois paragraphes sur Gertrudis, intitulés « La rhétorique », dont le dernier termine ainsi :

« En réalité, je n'ai rien à dire. J'avoue mon échec et je termine la feuille sur Gertrudis Gómez de Avellaneda sans avoir été en mesure de recevoir un enseignement de celle-ci, sauf celui du pouvoir destructeur qu’ont parfois les mots les plus sûrs et solides ».

Un critique aussi reconnu que José Antonio Portuondo, en prononçant le discours central lors de la soirée en hommage au centenaire de la mort de l'écrivaine, dans le Théâtre Principal de Camagüey, le 1er février 1973, a lancé sa thèse de la « dramatique neutralité de Gertrudis Gómez de Avellaneda », appuyée sur une précaire « analyse marxiste » de cette femme face à ses circonstances, la considérant en marge des principaux problèmes de son temps. Ce qui frappe, c'est qu'une personne aussi décriée peut encore être nommée à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Toutefois, une analyse plus sereine de sa vie et de son œuvre nous conduit à des conclusions plus solides. La première : Gertrudis Gómez de Avellaneda a vécu le romantisme avec l'authenticité la plus absolue, sans poses ou scénographies théâtrales. Elle a agité le Puerto Príncipe de son adolescence avec des amours que seulement elle croyait cachés, qu’elle a été capable de rompre rapidement avec sa famille dans la Péninsule et de réaliser une vie indépendante en tant qu'écrivaine. Sans la nécessité de se vêtir en homme comme George Sand, elle a conquis les principaux espaces intellectuels alors dominés exclusivement par le sexe masculin.

Il est étonnant que l’on parle d’une Avellaneda neutre alors que son œuvre fustige à chaque pas les problèmes essentiels du temps : la censure a commencé avec Sab, car la défense des amours d'un esclave noir avec une jeune femme blanche étaient trop subversifs et avec Guatimozin parce que ce récit de la conquête du Mexique, en rien favorable à Cortés, semblait une explication logique des motifs de l'indépendance américaine. Il ne faut pas oublier que son précoce drame Leoncia, dont la première a eu lieu à Séville quand l'auteur avait juste 26 ans, est déjà une critique ouverte contre une société machiste marquant les femmes par leurs « faiblesses » morales et qu’elle reviendra, avec des variations mineures, sur ce sujet dans Errores del corazón et dans La aventurera. Dans l'une de ses pièces les plus dures, la tragédie Munio Alfonso (1844), elle offre un procès déchirant sur le monde où la justice est au masculin et qu’elle peut être même destructive au niveau des relations entre les parents et les enfants.

Le plus scandaleux chez Gertrudis Gómez de Avellaneda, même aujourd'hui, n'est pas sa vie intime mais sa condition d’écrivaine, résolue et monumentale, qui produit l’œuvre lyrique, narrative et théâtrale la plus intense et résistante de nos lettres jusqu'à 1870. Non seulement elle est la plus importante poétesse de notre XIXe siècle – ce qui serait un faible honneur pour elle - mais l'une des principales figures du romantisme américain et peut-être celle qui amorce le mieux la rébellion moderniste.

Ce qui nous angoisse le plus devant Doña Gertrudis est peut-être qu’elle résiste à l'étiquette de n’importe quel « isme » : ni le néoclassicisme, ni le romantisme, ni le modernisme, ni même le féminisme, le catholicisme, l’indépendantisme ou le nationalisme ne peuvent lui être appliqués. Elle est touchée par le croisement de toutes les synthèses produites par le surgissement de la cubanité. On l’a combattu parfois au nom d'une étroite insularité, d’autres fois parce que ses lauriers, son magnifique talent ou la grandeur de son contenant dérangeaient.

La célébration du bicentenaire de la naissance de l'écrivaine est une occasion spéciale pour offrir au public cubain un échantillon beaucoup plus large de ses poèmes, de ses légendes, de ses romans et de ses pièces théâtrales et pour réfléchir sérieusement sur son apport aux lettres hispano-américaines. Ce sera beaucoup plus fructueux que de transporter ses restes depuis Séville sur l'île dont elle est née. Ce ne sont pas ses cendres dont nous avons besoin, mais son legs que nous ne comprenons pas encore dans son intégralité.