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Nicolás possède un brillant
Par Norge Espinosa Traduit par Alain de Cullant
Nicolas Dorr est propriétaire d'un brillant qui est uniquement le sien : son théâtre.
Illustration par : Julio Trujillo

Pour entrer dans le monde du théâtre, il n’y a rien de mieux qu’un bon coup d’effet. Les spectateurs qui sont venus dans la salle Arlequin, la soirée du 3 avril 1961, ont abandonné l’espace où Rubén Vigón persistait à animer les Nuits de Théâtre Cubain comme les victimes euphoriques d'un événement dont l'écho arrive encore jusqu’à nous, bien que peu puissent se souvenir où se trouvait la salle Arlequin et pas beaucoup se rappellent du visage de Rubén Vigón. Lors de cette soirée a eu lieu la première de Las Pericas (Les perruches) et son jeune auteur a fait l'objet des commentaires plus brillants. Agé seulement de quinze ans, il offrait au théâtre un terrain de jeu, de cruauté, d'angoisse et de couleur, extirpant de son enfance une page insolite en même temps qu’il nous disait, comme un extraordinaire coup d'effet : ici il y a un dramaturge. Complotant avec son frère, qu’il avait poussé loin des chevalets et des pinceaux pour le transformer en un prometteur metteur en scène, ce presque adolescent ou quasi enfant a fait que Virgilio Piñera évoquera l’irrévérencieux Alfred Jarry, alors que les sinistres sœurs s’entêtaient à ouvrir et fermer des caquetages imaginaires, chantant lorsqu'une autre main empoisonnait leur café au lait. Les années ont passé et Nicolás Dorr a survécu au terme d’enfant terrible, à d'autres succès, critères, polémiques, échecs et anecdotes, afin qu’aujourd’hui nous le reconnaissons comme lauréat d’un Prix auquel il a été nominé à plusieurs reprises. Jusqu'à ce soir, dans laquelle tous ces souvenirs atteignent une nouvelle dimension.

Dans un numéro de Lunes de Revolución, Matías Montes Huidobro a interviewé le très jeune dramaturge. Je soupçonne que cet entretien, publié à la page 18 du numéro 119, correspondant au 19 juin 1961, avait plus de question que de réponses, car ceux qui suspectaient que Nicolas était le masque d'un auteur plus expérimenté ne manquaient pas, une sorte de jeune double d’une main experte dans les jeux théâtraux. Dans cette entrevue, Nicolas a nié que les personnages délirants faisaient partie de sa réalité. Et il a dit comment, alors qu’il était interviewé, une de ses parentes se promenait vêtue de costumes extravagants dans la salle de la maison de Santa Fe, essayant désespérément d'attirer l'attention du journaliste. Dans son théâtre se produit ce mélange explosif du réel et de l’hallucinant, nuancé par un humour qui s’entend comme un spectacle, nous rappelant combien nous sommes risibles. Et que parfois nous le sommes plus quand nous ne sommes pas précisément sur une scène. Comme l'a dit Rine Leal en 1964, en présentant Las pericas dans son anthologie Teatro Cubano en un Acto, à la façon d’une prophétie bien accomplie : « Il y a deux détails essentiels dans le théâtre de Nicolás Dorr qui s’ils persistent, peuvent faire de lui un dramaturge mature (…) : une irrésistible imagination et son sens humoristique du spectacle, obtenu au moyen de la musique et de la danse ».

Las pericas, des personnages en captivité dans un monde de cauchemars, n’étaient que le prélude de ce qui allait venir. Au cours des décennies suivantes, toujours accompagné par ce quartette de sœurs jouissant diaboliquement, il a élargi son monde à d'autres domaines, revenant mainte et mainte fois aux clefs essentielles de sa conception théâtrale. Sa relation avec le célèbre Séminaire de Dramaturgie du Théâtre National de Cuba, lui a permis de recevoir des éloges et des nouvelles demandes. Osvaldo Dragún a écrit une préface pour le livre que la maison d’édition El Puente publia avec ses trois premières œuvres, en 1963. Une discussion qui l’a accompagné depuis lors est son affiliation avec le théâtre de l'absurde, de la cruauté, du surréalisme, etc. Ionesco, Lorca, Valle Inclán… sont quelques-uns des influences qui sont mentionnés à plusieurs reprises. Il faut ajouter à tout ceci le caractère de Nicolás. N'oublions pas qu’à son retour à la salle Arlequin pour savoir si Rubén Vigón avait lu et approuvé Las pericas pour qu’elle apparaisse dans ce Lundi du Théâtre Cubain, il a découvert que rien de tout cela avait eu lieu et il a dit, avec l'audace et le culot divertissant de l'adolescence : « Bien, faisons-la, car c’est la prochaine représentation de son théâtre ».

Les caractères qui composent la galerie restante du théâtre écrit par Nicolás Dorr, même dans ses pièces d’un genre apparemment plus réaliste, il conserve les vestiges de l'action qui mobilise cette première œuvre, classée parmi les classiques de la dramaturgie cubaine contemporaine. Son théâtre est peuplé d’êtres qui luttent avec l'idée de changement, qui doivent tordre une façon ankylosée de vivre ou de croire pour trouver un nouveau souffle. Ceux qui n’obtiennent pas une telle chose terminent dans la frustration ou dans la folie, nous rappelant le final de Las pericas, ou Lolita, ce personnage qui sort d'une pièce comme La chacota pour gagner sa vie dans son monologue Yo tengo un brillante (J’ai un diamant), qu’interprétait prodigieusement cette grande actrice qu’est Elena Huerta. En 1981, quand Nicolas se réinvente comme auteur d'une comédie sentimentale, Una casa colonial, non seulement il nous offre l'opportunité de nous rendre devant la présence de Maria de las Ángeles Santana dans un rôle fait à sa mesure, mais il nous dit qu'il a trouvé des nouvelles façons d'équilibrer tous les éléments de son théâtre précédent pour atteindre une nouvelle manière de rendre un tribut à une tradition, en même temps qu’il avise des nouvelles possibilités pour son théâtre.

Les représentation d’Una casa colonial dans la salle Covarrubias font partie d'un mythe, adouci par la voix de Maria de las Ángeles Santana qui chante chaque soir Mariposa a cappella, la célèbre chanson d’Ernesto Lecuona. Margot de Armas, à ses côtés, interprétait une Severina qui, à sa façon, était une autre des Pericas : exemple de comment ces « sorcières marraines » ne se sont jamais éloignées de l'auteur. En 1984 a lieu la première de Confesión en el barrio chino, également dirigée par Nelson Dorr, cette fois avec Rosa Fornés dans le rôle principal, démontrant qu'elle n’est pas seulement la belle femme du vaudeville et de l’opérette, mais une actrice de caractère dont le professionnalisme gardait encore beaucoup de chose à nous révéler. L’oeuvre a eu sa polémique, ce qui est une bonne chose, et parmi ses défenseurs se trouvaient Leonardo Padura, José Antonio Portuondo et Cintio Vitier. Nicolas Dorr continuait à nous offrir des coups d’effets, alors que la maison claustrophobe de Las pericas se dilatait pour que de nouveaux fantômes, de nouvelles incarnations, apportent d’autres contre-jours à sa dramaturgie.

Depuis ce jour, Nicolas n'a pas cessé de s’imaginer et de se présenter comme un auteur éminemment théâtral. Il a été professeur à Cuba et hors Cuba, il a remporté des prix et ses pièces ont été présentées dans d’autres pays (Argentine, Equateur, États-Unis…), il a vu son nom dans les anthologies qui reviennent à lui pour comprendre la chronologie de la scène cubaine des années 1960. Il a été un défenseur cohérent de la comédie comme un genre vital dans la tradition théâtrale cubain et il n'a pas regardé avec jalousie des personnalités qui, provenant de la télévision ou du cinéma, peuvent apporter un air d'élégance à notre scène. À sa façon il nous dit : il faut faire un théâtre pour tous les publics. Une vérité qui a été mal comprise parmi nous tant de fois. Comme une sorte de Noël Coward tropical, il a insisté sur les œuvres qui provoquent un rire aimable chez le spectateur, bien que dans Caminos, l’œuvre avec laquelle ferme les deux tomes de son récent Teatro Escogido, il tente une ligne confessionnelle de rencontres et d'adieux qui pourrait encore nous surprendre. À cet égard, il ne faut pas douter : Nicolas Dorr, comme un magicien qui attend sa montée sur scène, aura toujours un nouveau coup d'effet dans sa manche.

Le théâtre cubain n’a pas l’habitude de se reconnaître comme un espace cordial. Il manque beaucoup de mémoire pour le reconstruire, avec ce qu’il a de douloureux et d'espérance.  Nous devons lire nos dramaturges, ceux que nous avons, ceux que le destin nous a donné, sans le regard obscurci par des influences qui nient vainement ce qu'ils ont apporté. Il est difficile de lire et de comprendre en séquence ce que plusieurs de ces auteurs, avec leurs vertus et leurs défauts, nous ont apporté et d’approcher une telle chose aux nouvelles générations. À l'heure actuelle, faisant encore nos adieux à cette grande personnalité qu’est Abelardo Estorino, nous sommes heureux que le Prix National de Théâtre soit accordé à deux dramaturges, ignorés par d'autres lauriers, comme le Prix National de Littérature, bien que la plupart de leurs pièces aient été publiées. Et dans ce domaine, comme José Milián ou Héctor Quintero, Nicolas a été particulièrement soigneux. Le Prix National de Théâtre revient aujourd'hui à cet homme et à Gerardo Fulleda León, les deux étudiants du Séminaire de Dramaturgie que dirigeaient Osvaldo Dragún et Luisa Josefina Hernández, dans un geste qui, peut-être inconsciemment, rend hommage à ces maîtres et nous rend les visages que José Mario, faisant partie de cette initiative, a encouragé et publiée dans les livres El Puente. Je veux croire en ce prix comme un acte d'encouragement et de recherche de notre dramaturgie, afin que nous le lisions depuis le présent et que nous lui posions des questions et faisions des demandes qui nous permettent de la comprendre comme l'une des meilleures de la langue, défendue par des noms qui, à et hors Cuba, ont été fidèles au monde vulnérable du théâtre. Et même si mon vote personnel pour l'attribution du Prix 2015 est déjà en faveur d’Armando Morales et de Xiomara Palacio, les leaders de cette expression tant négligée par ce prix comme l'est le théâtre pour les enfants et de marionnettes, je me joins à l'accolade de ceux qui croient en la dramaturgie cubaine et qui la savent renforcée par des nouvelles comme celle qui nous a conduit aujourd'hui a congratuler ces deux auteurs.

Quant à Nicolas, ceux qui le connaissent savent qu'il est difficile de lui refuser quelque chose. Il a encore l’enchantement et la grâce de celui qui sait demander une faveur et qui fini toujours par nous convaincre. Il a en sa faveur un public, ses lecteurs, ses espoirs de ne jamais s'éloigner des planches. Même le succès de son roman El legado del caos, salué par ma chère Laidi Fernández de Juan comme l'une des plus hilarantes parties narratives de notre pays, n’a pas réussi à le séparer des scènes. Nicolas, à l'instar de Fulleda, est un survivant. Mais je ne veux pas dire ceci avec un ton funèbre, ou avec la voix d’un guide de musée. Je veux dire, tout simplement, qu'il a réussi à surmonter les décennies et les opinions, les recherches et les désaccords, les demandes et les oublis, pour se retrouver nouvellement aujourd’hui sous les projecteurs. Lui même, à sa manière, est un excentrique de la nuit, nous invitant aux vils jeux dans le sous-sol, derrière un mur à La Havane qui cachent peut-être un lit rond, nous promettant un amusant voyage pour que nous sachions ce qu’est de vivre à Santa Fe, ou près d'une maison coloniale dans le jardin de laquelle chante l'oiseau papillon quand meurt le soleil. Je ne sais pas si ce prix, présagé par celui qu’ont déjà reçu ses bien-aimés María de los Ángeles Santana, Rosa Fornés et son frère Nelson Dorr, le fasse se sentir l’homme le plus convoité du monde, mais je pense que quand la cérémonie sera terminée, quand il retournera dans la solitude de la nuit en s’imaginant dans la maison de son enfance, il pourra se savoir propriétaire d'un brillant qui est uniquement le sien : son théâtre, sa foi dans ce destin ; sa vie qui, au-delà de n’importe quel coup d’effet, nous permet de le voir aujourd'hui sous la lumière qui émane de ce joyau que lui a offert une fois Las pericas et qui il obtient toujours, où que ce soit, qu’une salve d'applaudissements l'accompagne.

Paroles d’éloge à Nicolás Dorr lors de la remise du Prix National de Théâtre.