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Une nuit à New York
Par Nersys Felipe Herrera Traduit par Alain de Cullant
Un beau conte qui ressemble une scène de José Martí et son fils dans la salle de leur maison à New York.
Illustration par : Julio Trujillo

« La solitude et le calme.

Le silence et la grandeur. (...)

Et bientôt, oh, la beauté ! »

Juan Ramón Jiménez

Il faisait froid dans la salle et sur le bureau, à la lumière de la lampe, brillait le cheval de porcelaine, avec les ailes ouvertes et un coquelicot rouge au milieu du front. La maman l’avait offert au papa et, même si l'enfant de la maison était encore très petit, on lui donnait pour qu’il joue avec sur le tapis, où le sol s’adoucissait. Et quand il lui disait « je t'aime », mais sans parler, car il ne comprenait pas toujours bien les mots, les ailes du petit cheval tremblaient, son coquelicot rouge embaumait et après un hennissement que seulement l'enfant entendait, un petit cheval lutin courrait sur le tapis et ni maman ni papa ne le voyaient courir.

Il faisait froid dans la salle. La maman était déjà endormie et le papa était assis avec son fils sur les genoux, devant le bureau. À la lumière de la lampe, très proche d’eux, brillait le petit cheval. Et quand l'enfant lui disait « je t'aime », mais non pas avec des paroles mais en l’attirant vers lui et en le caressant, ses ailes de porcelaine tremblaient, son coquelicot rouge embaumait et redevenu lutin il commençait à voler. Et ensuite, après un hennissement accueillant et un rire espiègle, le petit volait dans la salle derrière son ami, derrière le petit cheval lutin qui s’entendra à partir de cette nuit avec son père, un événement extraordinaire, seulement possible parce que le papa est aussi extraordinaire.

Et quand l'enfant, fatigué de voler s’endormait dans l'air et descendait, comme descend la plume de l'oisillon du nid, le papa, émerveillé, le recevait dans ses bras. En le baisant beaucoup il l'a emmené dans son berceau et après l’avoir couvert avec la couverture jusqu'à son petit nez, il retourna dans la salle. Sur le bureau, calme de nouveau, la porcelaine polie du petit cheval brilla. Le papa s’assit devant et le visage encore rayonnant par le prodige qu’il avait vu, il lui avoua :

- Tu ressembles au cheval que j'ai eu quand j'étais enfant et je ne m'en étais pas rendu compte jusqu'à ce jour. Personne ne voit les ailes ou la fleur. Mais moi si.

Et bien que le petit cheval se maintienne silencieux, le père ne s’en soucia pas et il continua à lui parler :

- Nous nous promenions dans la campagne de ma terre, verte et ensoleillée. Si tu nous aurais vu. Et tu sais comment s’appelle cette campagne ? Hanábana. Elle porte encore ce nom, et sa rivière s’appelle aussi ainsi. Un joli nom, n'est-ce pas ? Il te plait autant qu’à moi ? Écoute-le… Hanábana…

Le père avait parlé au petit cheval avec tant d'amour que ses ailes de porcelaine tremblèrent, son coquelicot embauma et après un long et joyeux hennissement, un petit cheval lutin parcouru le bureau, croyant avoir en selle un général, et chevauchant si fort que la plume sauta, les papiers s’envolèrent et l'encrier glissa, et quand il a failli se renverser, celui qui était la cause du désordre s’arrêta en attente de la gronderie qui allait sûrement venir. Mais la gronderie ne vint pas, parce que le père était et est encore loin d’ici, sur la belle terre où il était né et qu’il aimait tellement…

… Le soleil brûlait, et dans une prairie très verte, le papa se promenait sur son cheval d’enfance , lui apprenant à marcher doucement, pour que son allure soit jolie, alors que la rivière courait et que les oiseaux chantaient, et son cœur battait fort…

Et ce fut le lutin qui le fit revenir de la chaude prairie à la salle froide, quand enfin il lui parla :

- Pardonne-moi.

- Et de quoi devrai-je te pardonner ?

- J’ai marché pour toi le mieux que j'ai pu.

- Tu as marché pour moi et je ne t’ai pas vu ?

- Et en marchant j’ai mis du désordre sur ton bureau.

Le papa a alors découvert ce que le lutin avait fait et, au lieu de le gronder, il lui sourit. Et ainsi, en lui souriant, il rangea les papiers et remit l'encrier et la plume à sa place. Puis le petit cheval l’a vu éteindre la lampe et il s’est cambré gracieusement  après le petit tirage d’oreille de l’au revoir.

La salle avait refroidi beaucoup. Et quand il la quitta et marcha vers la chambre, le père se disait :

« Tout se gèle ici. Tout se gèle. Tout, sauf mon cœur »

Et déjà à côté du berceau de son fils :

« Tu me le réchauffe et ma patrie me l’incendie. Jamais il se congèlera »

Il couvrit alors les pieds de l'enfant avec sa main, les serrant peut-être trop, comme s'il craignait de le perdre. Et après l’avoir couvert, remontant la couverture jusqu’à son petit nez, il l’a aussi réchauffé avec ses paroles :

- Qu’importe le froid ici, mon petit. Qu’importe si demain le soleil ne sorte pas. Rien n'est important si je t’ai, mon chevalier, mon petit prince, mon majordome.     

Sur le bureau, malgré la pénombre, le cheval de porcelaine brillait ; prêt à se transformer, à la première caresse, à la première parole dictée par l'amour, en un petit cheval lutin chaud et espiègle.