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La raison et la présence de la Protestation de Baraguá (I)
Par Rolando Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
Ce rejet au Pacto del Zanjón devint la poursuite de la guerre et, chez Maceo, ceci a constitué une observation à long terme, de caractère politique et militaire.
Illustration par : Julio Trujillo

Avec le Pacto del Zanjón, le général Arsenio Martínez Campos savait qu'il avait beaucoup de triomphes en main, mais pas tous. À la différence de Camagüey et Las Villas, dans la région méridionale de Oriente, le général Antonio Maceo pourrait prouver que le meilleur vaccin pour les velléités de la capitulation était dans la même lutte. Au long des mois de janvier et février 1878, les sérieux coups aux troupes coloniales avaient été décourageants pour les aspirations d’El Pacificador de mettre fin à la guerre et retourner à Madrid avec le triomphe. Comme il l’a reconnu lui-même, le général cubain faisait « des efforts surhumains pour élever le moral, réunissant jusqu’à son dernier soldat et attaquant avec énergie et succès » qu’il qualifiait, bien sûr, de digne des meilleures causes (1). Martinez Campos savait qu’il avait gagné une bataille difficile dans le Zanjón, mais pas encore la guerre, et il ne pouvait pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

De cette façon, il a accepté de mettre des tapis aux efforts adoptés par le Comité du Centre pour envoyer des commissions vers les localités qui n'avaient pas capitulé, afin de les informer du Pacte et de faire la paix. L'une d’elles, comprenant le brigadier Rafael Rodríguez et le commandant Enrique Collazo, est partie vers la province d’Oriente pour imposer les accords d'El Zanjón à Maceo. Máximo Gómez est parti avec eux pour dire au revoir à ses anciens compagnons. Ils se sont réunis avec Maceo le 18 février, à Asientos de Pilotos.

Peu de temps auparavant, le Titan avait eu des nouvelles des événements ayant eu lieu à Camagüey, mais il ne pouvait pas croire qu'ils étaient certains. Sa fine perception de la pensée de l'ennemi lui a fait comprendre avec certitude que si Martínez Campos avait accepté de signer un accord de paix, c'était que le général espagnol était persuadé qu’il ne vaincrait jamais  les mambis « par la voie des armes » (2). Il était incompréhensible que les chefs rebelles ne l'aient pas capturé. Seule un lettre de Gomez, reçue quelques heures plus tôt, dans laquelle il demandait la rencontre l’avait persuadé de la douloureuse vérité (3).

Les délégués lui ont expliqué les antécédents de la situation : les conséquences tragiques de la sédition de Santa Rita, les tentatives de pacte de certains cubains envoyés depuis le camp espagnole, la mauvaise interprétation de certaines suggestions de Máximo Gómez à Loma de Sevilla en ce qui concerne la demande d'une trêve afin de se réorganiser, l’état désastreux des forces de Camagüey et de Las Villas et les autres détails jusqu'à arriver au Zanjón. Maceo ne le montrait pas, mais à ce moment son esprit saignait. Comme il a avoué, la nouvelle de la paix d'El Zanjon le faisait pleurer de courage et de douleur (4). En dépit de tout, apparemment imperturbable, il a écouté le récit alors que le feu de son temple embrasait son esprit.

À l’une de ses questions, Gomez lui a répondu qu’il croyait perdue la guerre de Las Tunas, à Las Villas. C'est pour cette raison qu’il avait décidé de quitter le pays, mais ne voulait pas franchir le pas sans lui avoir communiquer les faits et valoriser la situation. Maceo a affirmé qu'il n'était d’accord avec le pacte, car il était peu avantageux et il n'apporterait pas l'indépendance. Toutefois, il a ajouté qu'il réunirait le commandement de ses troupes pour leur soumettre la situation et examiner leurs jugements. Ensuite, il a précisé au Dominicain qu’il solliciterait une entrevue avec Martínez Campos pour accepter une cessation provisoire des hostilités afin de se réorganiser. Gómez a assuré plus tard qu'il avait perçu l'intention qui se cachait derrière les paroles de Maceo : saisir l'occasion de livrer un coup sévère aux colonialistes. Il lui a donc recommandé que le cessez-le-feu soit long, afin qu’il ait le temps pour tout, puis il lui a assuré « avec le temps et lieu, combien de choses on peut faire ». Pourtant le général de Santiago de Cuba, cette fois avec une émotion évidente, comme s’il le ferait à un frère aîné, a dit à Gomez qu'il n'était pas possible qu'il le laisse seul sur le champ de bataille (5).

Selon Fernando Figueredo, en ces instants Gomez et Maceo ne savaient qu’une autre entrevue avait lieu près de là. Deux émissaires du général Vicente García avaient étaient arrivés à l’endroit du rendez-vous et se réunissaient avec le colonel Félix Figueredo. Ils ont transmis la sollicitude du général García, que Maceo pende Gómez et les émissaires du Centre. Il était disposé à assumer la responsabilité. Impartiale, Figueredo a demandé s’ils apportaient un ordre écrit et il a reçu une réponse négative. Félix Figueredo a dit alors que Garcia avait la grande faute des événements ayant eu lieu, pour vouloir prendre les rênes du gouvernement, comme Président, sans sortir de Las Tunas. En s'adressant aux deux officiers, il a ajouté « ce ne sera pas Figueredo qui conseille au général Maceo d’accomplir la demande du général Vicente García, fusiller Gómez, Rodríguez et Collazo, sans qu’il ait osé de le demander par écrit, et surtout après que personne a eu le courage de le fusiller à Lagunas de Varona, ou quand il a désobéi l'ordre de traverser la Trocha, comme l'avait prévenu le gouvernement de don Tomás Estrada, pour partir en courant et prononcer le programme de la reforme.»(6).

Plus tard, Vicente García a accusé le général Gómez d’être l’une des principales causes du Zanjón. Mais il faudrait se demander s’il n’essayait pas d’étouffer sa propre responsabilité pour les faits avec ces déchargements. Dans la lettre de Gomez à Maceo, quelques jours plus tard, celui-ci lui disait que d’après ce qu’il avait pu comprendre à Camagüey, le général de Las Tunas avait été d’accord « avec tout » (7). Peu après Máximo Gómez a pris congé de la famille du général Antonio et il est parti. Quelques jours plus tard il sortait du pays. Quand aux deux commissionnaires, Collazo et Rodriguez, ils ont informé le chef de l'état-major espagnol Luis de Prendergast que Maceo n’était pas d’accord avec les « préliminaires stipulés par le Comité du Centre », qu’il ne le reconnaissait pas et qu’il demanderait une réunion avec Martinez Campos. Ils ont également demandé une constitution espagnole et les réformes mises en œuvre à Porto Rico, car Maceo désirait les examiner (8).

Restant seul, le général Maceo détermine sa conduite : il unira toutes les forces encore en lutte et opposées à la capitulation et il rencontra le général de Ségovie pour connaître quel prix il était en mesure de payer sur les mauvais résultats d'El Zanjon avec des vues pour atteindre la paix et, également, jusqu’où arriveraient ses pouvoirs de négociations (9).

Le 21 février, en réponse à une lettre que Vicente García lui avait transmis le 10 février pour s'assurer qu'il n'acceptait pas le Pacte, Maceo, lui a fait savoir qu'il était prêt à poursuivre la guerre. C'était le temple des inconciliables avec la défaite, le même de Céspedes et d’Agramonte. Il savait maintenant que les Espagnols pourraient intriguer contre lui et ceux qui poursuivraient la lutte seraient attaqués sans trêve et cependant, sans se laisser intimider, il n'hésita pas.

Ce même 21 février il a écrit à Martínez Campos que « Oriente et Tunas » n’étaient pas d’accord avec les résolutions prises par le Comité du Centre et, en même temps, il demandait une suspension des hostilités de quatre mois « pour consulter les volontés de tous les districts » qui composaient « le département ». Après lui avoir exposé que tous ses compagnons souhaitent une indépendance absolue et la possibilité de prolonger la guerre indéfiniment, il a demandé une conférence avec le chef espagnol qui ne serait « pour rien accorder », mais pour connaître les « avantages que rapporterait les intérêts de notre Patrie de signer la paix sans indépendance (10).

L’astucieux militaire et politicien espagnol n’est pas tombé dans le piège. Il a très bien compris ce que cela pourrait signifier à long terme. Comme si cela n’était pas suffisant, grâce à une communication adressée au général Modesto Díaz, qui lui avait remis sa correspondance après la capitulation, il a compris les véritables objectifs de Maceo (11). Ainsi, le 24 février, après s’être excusé de ne pas lui avoir répondu plus tôt car il voulait d'abord parler avec Vicente García - il le fit la veille au moyen d’une conférence télégraphique – (12), il lui a répondu que le cessez-le-feu ne pouvait pas être aussi long mais il acceptait de se rendre à une entrevue (13). À Jovellar, Martínez Campos lui a écrit : « Maceo demande l’impossible (…) Maceo demande une entrevue avec moi et comme je serai à Cuba du 6 au 8 je le verrai : comme Mulâtre, il est d’une extrême vanité et il souhaite me parler directement… » (14). Dans le même temps, le général en chef espagnol a commencé à envoyer des bataillons en Oriente. Maceo pouvait finalement céder, mais s’il ne le faisait pas il tenterait de le faire plier militairement et, aussi, avec l'utilisation de l'argent (15).

Ce rejet du Zanjón devint la poursuite de la guerre et, chez Maceo, ceci a constitué une observation à long terme, de caractère politique et militaire. Il connaissait les difficultés colossales que représenteraient la poursuite de la guerre pour les mambis, mais cela le serait aussi pour l'Espagne et, dans la lettre envoyée au général en chef espagnol, la pensée stratégique était soutenue de façon transparente : la capacité de soutenir une guerre indéfinie qui pouvait conduire, tôt ou tard, à l'épuisement de son adversaire. Martínez Campos le savait aussi bien que lui.

Évidemment, il a valorisé que devant cette alternative, dans tous les cas, le général espagnol pouvait continuer à faire des concessions. L'une d'elle était l’abolition de l'esclavage. Plus, si rien n’était atteint, il resterait le mérite de cette lutte prolongée jusqu'à l’épuisement qui déboucherait, tôt ou tard, sur la séparation de l'Espagne.

Dans les calculs de Maceo entrait qu’il pouvait compter sur les forces de l’Oriente méridional ; Bayamo, qui n’avait toujours pas capitulé formellement ; Las Tunas et une partie de Camagüey. Éventuellement, il y aurait également des forces de Las Villas qui étaient encore dans la lutte. En outre, la lutte pourrait atteindre que les fibres du décorum des capitulés se réaniment, les surpris retourneraient sur le champ de bataille et unifieraient les dispersés. D’autre part, le crédit de Martínez Campos pourrait être épuisé, et d’où l’Espagne sortirait un autre général ayant un tel prestige et 100 000 hommes de plus, et d’où sortiraient les 100 millions de pesos supplémentaires dont ils avaient besoin pour continuer la lutte. À l'appui que ces idées pourraient être valides, viennent certains paragraphes d'une lettre que Martínez Campos a écrit, le 19 mars, à Antonio Cánovas del Castillo, président du conseil des ministres espagnol : « Cette guerre ne peut s’appelée ainsi, c’est une chasse sous un climat mortel pour nous, sur un terrain qui nous est égal à un désert ; nous rencontrons de la nourriture seulement par exception ; eux, les enfants du pays mangent suffisamment alors que nous ne savons même pas trouver un boniato (patate douce) ; ils se sont habitués à la vie sauvage, vont pieds nus ou à moitié nus, ils ont la force et le sentiment des bêtes sauvages, attaquant ou fuyant quand on s’y attend le moins (…) L'état de la trésorerie est très grave : bientôt viendra le retard pour payer, je me conterai qu’il y ait pour les provisions, les hôpitaux et les vêtements si le Trésor de la péninsule ne vient pas à notre aide (16).

À tous ceux-ci, le général de Santiago se multipliait, se déplaçait rapidement et envoyait des messages aux chefs dont il croyait qu’ils maintenaient la lutte et tentait de regrouper tout ceux qui avaient refusé la capitulation. Pour sa part, Martínez Campos, indubitablement au milieu d’une agonie quant à la possibilité que la victoire totale lui échappe, avec plusieurs de ses auxiliaires, a maintenu des longues conversations avec Vicente García, qui ne lui a pas donné ses armes en attente du développement des événements. Martínez Campos et ses subordonnés avaient l’espoirs que García accepterait finalement une des bases du Zanjón, et pour essayer de définir la situation il lui a demandé une entrevue. Ils se sont rencontrés le 11 mars à Cauto el Paso. Le général espagnol a essayé de convaincre García que tout était perdu pour le mambises. À cette fin, il lui avait envoyé les parties des forces que avaient capitulé. Mais de nouveau, le général mambí, bien qu'il alléguait qu’il était près à accepter la paix du Zanjón, a manifesté qu'il s’était engagé à attendre jusqu'au 14 quand il recevrait l'opinion des autres chefs orientaux à propos de l'attitude à adopter. Mais, une fois l’engagement complimenté, qu’elle que soit leurs opinion, il accepterait les articles de la capitulation (17). Selon Vicente García, cette attitude cachait en réalité sa proposition de gagner du temps pour réorganiser ses troupes ; mais, aussi, avec le but d'être de savoir finalement ce que feraient Maceo et les autres chefs d’Oriente (18). Cependant, Martínez Campos, le croyant, l'a prévenu que s’il ne recevait pas une réponse positive il rouvrirait les hostilités  le 19 à Las Tunas (19).

Peu avant, le 8 mars, à Barigua, Maceo a réuni un grand nombre de chefs et d’officier orientaux parmi lesquels n'étaient pas représentés Bayamo et Baire, car leurs forces avaient déjà accepté de capituler. Reconnaissant la gravité de la situation, il leur a expliqué les événements d’El Zanjon, les bases du pacte et ce qu’il proposait par le biais de l'entrevue avec Martínez Campos.

Maceo a rencontré Vicente García la veille de la réunion avec le général espagnol. Ses accompagnants étaient curieux de savoir ce que dirait Garcia après toutes les critiques que Maceo lui avait adressées depuis Lagunas de Varona et Santa Rita. Il n’y a eu aucune hostilité entre les deux. Ce n'était pas le moment. Les deux chefs se sont étreints dans une forte accolade. Le général de Las Tunas a exposé les raisons de cette alliance, au-dessus de n’importe quel grief ou dispute, dans une lettre pour dire « les différences disparaîtront devant les douleurs et les dangers de la patrie… » (20). En outre, pour Maceo, il n’y avait qu’une possibilité de lutter : contre les ennemis de l'indépendance de Cuba. L'unité s’imposait au-dessus des querelles. Garcia a relaté les faits depuis son accession à la présidence et il a formulé des accusations contre Gomez, le brigadier mexicain Gabriel González et Ramón Roa, pour être les initiateurs d’El Zanjón. De même, pour qu’il ait des éléments, il a informé Maceo des résultats de son entretien avec Martínez Campos et il lui a communiqué certaines préventions que le général lui soutiendrait le lendemain, lui conseillant de ne pas y aller. Apparemment, les deux chefs ont convenu que Garcia surveillerait la possibilité d’une surprise de l’ennemi non loin de Mangos de Baraguá, l’endroit du rendez-vous.

La conférence avec Martinez Campos a eu lieu le 15 mars (21). Cela allait être le jour le plus long de la guerre. Deux sentiments et une attitude accompagnent les hommes qui sont venus avec Maceo. Avant le lever du soleil, par manque de chevaux, ils sont venus à pieds jusqu’à l'ancienne hacienda où se tiendrait la réunion, ils étaient impatients, anxieux et silencieux. C’étaient des moments solennels, comme s’ils se dirigeaient à la bataille décisive de la guerre. Et, en effet, cela l’était. Maintenant, la république blessée, maltraitée, abandonnée par beaucoup après une quantité gigantesque de sacrifices, dépendait d'eux. C'était comme s'ils étaient le résumé vivant de toutes les douleurs, de toutes les effusions de sang et des agonies d'une décennie de lutte.

En arrivant sur le lieu du rendez-vous, sous un manguier, à six heures du matin, ils ont dû attendre longtemps. Martínez Campos et ses accompagnants ont enfin apparu dans une brume qui ne s’était pas encore complètement dissipée. Les torches et lingots et les brillantes décorations des militaires espagnols contrastaient avec la modestie des mambises. Si Martinez Campos n’en avait pas donné l’ordre, beaucoup plus de croix de San Fernando ou de plaques de San Hermenegildo se seraient accumulées dans l'endroit. La curiosité avait fait se disputer des généraux et maréchaux de camps, des brigadiers et des colonels, pour avoir l'honneur d’aller dans la zone orientale afin de rencontrer le Mulâtre, le paysan qu’ils croyaient grossier, et qui refusait obstinément de se rendre. Martinez Campos avait reçu la confidence que Maceo tenterai de l’assassiner et c’est pour cette raison qu’il a interdit d’être accompagné, à l'exception de son beau-frère José Arderíus et de quelques officiers supérieurs célibataires. Plus tard, le général espagnol a connu le contenu d'une lettre que Maceo avait dirigé au général Flor Crombet pour lui demander d'agir pour éviter une action qui coûterait la vie au chef espagnol et il a écrit au général cubain pour lui exprimer sa gratitude pour la loyauté avec laquelle, comme ennemi, il procédait : « Je voudrais lui serrer la main comme un ami, car il a été un ennemi loyal » (22).

Martínez Campos a estimé que Maceo poserait l'abolition de l'esclavage comme une nouvelle base. En ce qui concerne le statut de l'île, comme l’avaient informé les commissaires cubain qui était allé le voir, il savait que le général mambí,  pour vérifier l’accord d’El Zanjón, accordant à l’île le même statut qu'à Porto Rico, avait demandé d’avoir la constitution espagnole et la loi régissant cette île antillaise.

Maceo a reçu Martínez Campos avec courtoisie. Plus comme un homme politique qu’un militaire, le Ségovien, homme de style, a dû reconnaître les vertus de l'adversaire, il a vérifié avec surprise la jeunesse du « mulâtre vaniteux » et il a été élogieux. Il a également salué la lignée des combattants orientaux et leur dur combat et, quand Maceo lui a signalé la position de Vicente García de poursuivre la lutte, il lui dit qu'il avait su la veille et qu'il avait applaudi. Il a ajouté, selon les dires de Fernando Figueredo : « Garcia avait deux engagements, un avec moi de finir la lutte, l'autre avec vous de la suivre ; il a opté pour le plus honorable pour lui, l'union avec ses compagnons et bien que cela contrecarre quelque peu mes projets, je l’applaudis ».

Plus tard, Martínez Campos a tenté de convaincre le rebelle des rebelles d’accepter la paix, avec une exhortation. Il a dit que lui et ceux qui l’entourent avaient fait assez, avec une ténacité et une détermination qui a étonné le monde en défense d'une idée. Maintenant, le moment était venu pour que les Cubains et les Espagnols lèvent à nouveau le pays ravagé par une décennie de guerre. Ensuite il lui a exposé le processus qui a conduit à El Zanjón et il a voulu expliquer ses bases. L’irréductible combattant lui a coupé la parole un peu brusquement. Les orientaux – a-t-il précisé – ne sont pas d’accord avec ce pacte, avec les conditions convenues, qui ne justifiait pas une reddition après une si longue bataille. Si c'est que vous prétendez donner à l'Oriente, je voudrais vous éviter les tracas de les exposées. Surpris, Martínez Campos a averti qu'il était venu à son appel pour parler de paix, s’ils n'acceptaient pas les bases alors que voulaient-ils. Avec une réponse rapide, solide, choquante, Félix Figueredo lui dit : l'indépendance. Martínez Campos a affirmé que s’il avait su que ce qu’il demanderait ne pouvait pas être accordé par l’Espagne, il ne serait pas venu à cet endroit. Avec le consentement de Maceo et du général Manuel de Jesús Calvar, Tita, également présent, Figueredo a exposé que les clauses du pacte ne contenaient pas l’indépendance, un principe pour lequel ils avait combattu si longtemps, ou l'abolition de l'esclavage. D’autre part, le Comité du Centre avait signé ces bases sans prendre en compte les révolutionnaires d’Oriente. Pour accepter un compromis, les orientaux réclamaient des bases plus larges, qui devaient au moins comprendre l'abolition de l'esclavage. Il a même rappelé les pactes sur la traite factices avec l'Angleterre.

Le général de Sagunto a précisé ensuite qu'aucun Espagnol qui se respecte pourrait accorder l'indépendance et, sur la question de la traite, il a tenté de démontrer que Madrid avait déployé ses meilleurs efforts pour qu’elle cesse. L’abolition devient l’affaire des Cours ; toutefois, il s'est engagé que celles-ci considèreraient l’affaire bientôt. Il a ajouté qu'ils devraient comprendre que l'acceptation de la liberté des esclaves insurgés était le début de la fin de l'institution. Calvar est alors intervenu. S'il n'était pas possible d’obtenir l'indépendance et la liberté des esclaves, on ne pouvait pas accepter la convention, que c’était un déshonneur. Martínez Campos, vivement irrité, lui a répondu que les négociations dans lesquelles il intervenait ne pouvaient pas être un déshonneur pour qui que ce soit.

À ce moment, le général espagnol a voulu déséquilibrer ses adversaires avec un coup d'effet et il a attiré l'attention de l'honneur que l’on accordait spécialement aux orientaux, quand lui, au nom du roi, était présent dans ce campement et il a insisté de faire connaître les bases d’El Zanjon, car il considérait que de nombreux officiers de Maceo ne las connaissaient pas (23). Maceo lui coupa la parole à nouveau.

- C’est parce que nous les connaissons que nous ne pouvons pas les accepter – affirme-t-il. Le général en chef espagnol a réitéré son intérêt de les lire et de les expliquer, alors Maceo lui pria de ne pas le faire, que cela n’était pas la peine.

La position de Maceo révélait qu'il était parfaitement déterminé. Il l’a montré avec toute l'énergie de son esprit et de son cœur. Pour lui, sans indépendance il n’y aura pas de paix possible. L'entrevue a été scellée avec deux phrases :

- C’est-à-dire que nous ne nous entendons pas - a dit le militaire espagnol, en remettant le document dans la poche de sa redingote.

- Non ! Nous ne nous entendons pas – a déclaré catégoriquement le militaire cubain.

Martínez Campos savait que son prestige était en jeu. Ce fils du peuple cubain, provenant d’une classe de petits propriétaires ruraux, pourrait le ridiculiser après les nouvelles transmises dans la péninsule à propos de la signature du pacte et les messages de félicitations reçus de l’Europe  pour la négociation de la paix. Il a alors peut-être pensé l'absurdité de son instruction faite au général Prendergast : offrir de l'argent à Maceo en échange de son acceptation d’El Zanjón, quand, en février, il s'efforçait de rencontrer le leader cubain (24). Il a voulu se convaincre qu'il n'y n'avait pas d’alternatives, et comme s’il attendait que Maceo recule quand il le mettra devant une réalité brutale et douloureuse, il souligna que dans ce cas les hostilités reprendront. Et le général Maceo, sans hésitation, avec son caractère ferme, dur, lui a confirmé que les hostilités reprendront. Martínez Campos a essayé une nouvelle fois de trouver une échappatoire pour l’attirer à la capitulation. Il a proposé à Maceo de consulter une assemblée de ses chefs et de ses officiers. Et une fois de plus le grand chef, géant dans sa décision, afin de pouvoir continuer à contourner un exploit immortel pour la saga des Cubains, a répondu qu’il n’y avait plus rien à faire, car il n’était plus que le représentant de ces hommes et qu’il avait parlé en leur nom.

Martínez Campos a demandé à Maceo combien de temps il nécessitait pour la reprise des hostilités. Huit jours, a été la réponse rapide. Un des bizarres soldats mambises s’est exclamé qu’ils seront ici : el 23 se rompe el  corojo. Martínez Campos s’est retiré et quelques heures plus tard il a écrit : « L'histoire jugera qui a eu raison sur cette question » (25).

Notes

1 – De Arsenio Martínez Campos al ministro de la Guerra, 18 février 1878. Institut d’Histoire et de Culture militaire (IHCM), Madrid, Fondo Asuntos Generales de Cuba, boîte 41.

2 - José Luciano Franco : Antonio Maceo; apuntes para una historia de su vida, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1989, tome I, page 127.

3 – De Máximo Gómez a Antonio Maceo, 15 février 1878. Université centrale de Las Villasa/Bibliothèque (UCLV/B), Fondo Coronado, tome II.

4 - José Antonio Portuondo : El pensamiento vivo de Maceo, La Havane, 1971, pages 96 et 97.

5 - Máximo Gómez donne deux versions très approximatives du contenu de l'entrevue dans son Diario de campaña, Talleres del Centro Superior Tecnológico, Ceiba del Agua, 1940, p. 136 et dans le livret Convenio del Zanjón, Imprimerie de Pedro A. Pomier, Kingston, 1878, p. 35. La narration est conforme à l'essentiel que l'on retrouve dans les deux textes.

6 - Francisco Ibarra : Cronología de la guerra de los Diez Años, maison d’édition Oriente, Santiago de Cuba, 1976, page 183.

7 – De Máximo Gómez a Maceo, 22 février 1878. UCLV/B, Fondo Coronado, tome V.

6 – De Luis de Prendergast al comandante general de Bayamo, 24 février 1878. IHCM, Fondo Asuntos Generales de Cuba, boîte 41.

9 - José Antonio Portuondo, œuvre citée, page 24.

10 – De Antonio Maceo a Arsenio Martínez Campos, 21 février 1878. IHCM, boîte 41.

11 - De José de Jesús Calvar a Eduardo Codina, le 26 mars 1878. UCLV/B, Fondo Coronado, tome XI.

12 - Conferencia telegráfica entre Arsenio Martínez Campos, Vicente García, el brigadier Varela y el coronel Galdós 23 février 1878, ibid.

13 - De Arsenio Martínez Campos a Antonio Maceo, 24 février 1878, ibid.

14 - Conferencia telegráfica entre Arsenio Martínez Campos y Joaquín Jovellar, 28 février 1878, ibid.

15 - De Arsenio Martínez Campos a Joaquín Jovellar, 28 février 1878, ibid.

16 - Luis Estévez Romero : Desde el Zanjón hasta Baire, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1974, tome I, page 24.

17 - De Arsenio Martínez Campos al capitán general Joaquín Jovellar, 11 mars 1878. IHCM, Fondo Asuntos Generales de Cuba, boîte 41.

18 - Vicente Garcia : leyenda y realidad, Sélection et introduction de Víctor Manuel Marrero, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1992, page 292.

19 - De Arsenio Martínez Campos al capitán general Joaquín Jovellar, 11 mars 1878, document cité.

20 - Vicente García… , œuvre citée, p. 341.

21 – Le récit et les citations sont tirées de la narration de Fernando Figueredo, un témoin oculaire de l'entrevue, dans La revolución de Yara, 1868-1878, Institut du Livre, La Havane, 1968, pages 263 et suivantes, et dans le livre de José Luciano Franco, œuvre citée, tome I page 139 et suivantes.

22 - Joel Mourlot : Heroísmo y Sindéresis de Antonio Maceo, en Visión múltiple de Maceo, Santiago de Cuba, 1998. page 148, cité de Leonardo Griñán Peralta dans Antonio Maceo: Análisis caracterológico.

23 - De Arsenio Martínez Campos a Vicente García, 16 mars 1878, IHCM, Fondo Asuntos Generales de Cuba, boîte 41.

24 - De Arsenio Martínez Campos a Luis Prendergast, 20 février 1878, ibid.

25 - De Arsenio Martínez Campos a Vicente García, 16 mars 1878, ibid.