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Quand Lisandro portait une écharpe
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Lisandro Otero est resté fidèle à sa précoce vocation d’écrivain.
Illustration par : Adigio Benítez Jimeno

En cette époque nous avions juste la vingtaine. Nous étions à Paris qui, au milieu des années cinquante du siècle dernier, continuait à être un centre de diffusion des idées dans les milieux de la culture et des sciences sociales, bien que sa présence prépondérante commençait déjà à diminuer dans le marché de l'art, se situant maintenant au méridien de New York.

Lisandro Otero est venu me chercher durant cet après-midi, un peu pluvieux comme toujours. Avec son écharpe et sa veste de sport, il construisait l'image de ce qu’il aspirait à être : un narrateur et un journaliste. Il avait préparé un premier livre de contes et il couvrait, pour certaines publications cubaines depuis la capitale française, les événements les plus notables de l'époque. L’Europe commençait à se récupérer des séquelles de la guerre et certains des signes de changements dans les modes de vie qui se renforceraient les années suivantes commençaient à se manifester. Cependant, le calme n’était pas revenu. La résistance armée secouait l'Indochine et l’Algérie. Le problème colonial était au premier plan. Sartre exerçait un leadership intellectuel. Le panorama des idées devenait complexe sous l'influence croissante du structuralisme avec les œuvres du déjà célèbre anthropologue Claude Lévy-Strauss et les textes initiaux de Roland Barthes et Michel Foucault.

Cette soirée s'est terminée, comme d'habitude, autour de la table d’un café. Lui, si sûr de lui et de son destin, partageait avec moi, si pleine d'incertitudes, un grand nombre d'intérêts et de préoccupations. Nos regards débordaient le domaine de la littérature. Ils se tournaient vers un horizon plus large. Par nécessité, le dialogue devait conduire à nos préoccupations concernant la situation cubaine, un panorama dominé par la dictature de Batista. Nous avons pris des chemins parallèles au long du processus révolutionnaire, parfois associés aux institutions et aux projets culturels.

Malgré sa persistance projection publique dans l'exercice du journalisme, qu’il n’a jamais abandonné entièrement et ses responsabilités dans les sphères du gouvernement, Lisandro Otero est resté fidèle à sa précoce vocation d’écrivain. Parmi ses diverses tâches, il a défendu son espace personnel pour construire, pas à pas, une œuvre qui, avec ses valeurs intrinsèques, reflète les traits de son autobiographie intellectuelle et offre ainsi un témoignage de l’époque.

Il a obtenu le prix Casa de las Américas avec La situación, un soutient décisif qui l’a placé dans le panorama des lettres latino-américaines de ces années soixante du siècle dernier, caractérisées par des changements vertigineux. Le titre du roman fait référence à une perspective fondée sur l'objectivité, selon les directives établies par Hemingway, un auteur pour lequel le Cubain a toujours conservé une dévotion avouée. La prose laconique, dépouillée de toutes délectations, parfois presque télégraphique, offre un récit linéaire configurant la vision d'un secteur de la bourgeoisie cubaine à la veille du triomphe révolutionnaire. Le registre des voix, apparemment distinct, révèle, dans sa fausse impartialité, la conscience critique de l'écrivain devant une société recroquevillée dans les ciments fonctionnels.

Pour le romancier, l'enjeu essentiel était de détecter les lignes matrices de l'histoire tout en participant intensément à la vie quotidienne. Au cours de son séjour à Londres, responsable de fonctions diplomatiques, il a organisé son temps pour recueillir les informations nécessaires pour élaborer Temporada de ángeles dans les archives et les bibliothèques, à mon avis, son projet de plus grande envergure. L'écriture a changé significativement. L’inflexion provient en partie de l'apprentissage dérivé de son exploration intimiste dans Pasión de Urbino, une singulière courbure dans sa carrière d'écrivain.

D’autre part, Temporada de ángeles résulte, en plus d'un sens, un hommage à Alejo Carpentier. Imprégné par une perspective contemporaine, le récit met l'accent sur les conflits spirituels et sociaux du siècle de Cromwell. Sans s'installer dans la dispute des visions entre Esteban et Sofía, l’axe structural du Siècle des lumières, Lisandro Otero assume la tradition du roman historique pour ouvrir des nouvelles questions sur le développement cyclique des révolutions.

Vivre l’histoire avec intensité implique de connaître l'exaltation et la déchirure.

Peut-être son entreprise la plus ambitieuse, Árbol de la vida, tente un équilibre dans le croisement de l'existence propre, de l’héritage familiale et du processus historique. C’est l’heure du décompte des cicatrices personnelles quand la crise de la gauche touche le fond avec l'effondrement annoncé du camp socialiste et son impact sur l'ordre des idées. Mais le narrateur solitaire contemple les récifs de l'île et réaffirme son engagement avec la nation. De même, Lisandro n’a jamais renoncé à sa double vocation, d’écrivain et d'homme dévoué au service du faire. En proie à la maladie, après avoir participé à la fondation de tant de choses, il a assumé la direction de l'Académie de la Langue en vue de renouveler son sens et sa projection.