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Sara Gómez : des leçons de et pour la Révolution
Par Sandra del Valle Traduit par Alain de Cullant
Le cinéma de Sara Gómez doit être considéré non pas comme un porte-parole du féminisme, mais comme un appel pour repenser le féminisme d’aujourd'hui à Cuba.
Illustration par : Eduardo Ponjuán

Aujourd'hui, quand des questions telles que l'égalité des sexes et, en particulier, la situation socio-économique des femmes dans le monde est un problème de plus en plus d’ordre politique au niveau internationale, nier la conscience du genre au cinéma cubain peut être plus qu'une complicité contre une cause émancipatrice et de justice sociale. Est que cela a été le cas du cinéma cubain et de ses dynamiques productives, neutres en termes de genre (ou même de race) ? Les relations sociales et de pouvoir, au sein desquelles s’est développé le cinéma cubain de l’ICAIC (Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique), sont-elles éloignées du régime du genre promu par la Révolution ? De telles questions indiquent que rendre compte du sens féministe (ou anti-féministe) d'une œuvre audiovisuelle n’est pas une limite de son analyse comme œuvre d'art, mais lui donner un sens critique socioculturel beaucoup plus vaste et transgressif. C’est sous ces postulats que j’aimerais argumenter pourquoi penser le cinéma de Sara Gómez, à travers une perspective critique comme le féminisme, pourrait renforcer le caractère pointu avec lequel elle a tenté d’aborder sa réalité historique.

Sara Gómez Yera a eu le titre d'être la première femme ayant filmé un long-métrage de la cinématographie cubaine post-révolutionnaire. Une telle reconnaissance révèle plusieurs effets des rapports sociaux de genre dans lesquels Sara a émergé en tant que cinéaste. A-t-on célébré le « premier » homme ayant transcendé au-delà du documentaire ? Cette question de rhétorique prétend pointer qu’être une femme (et être une femme Noire) dans la Cuba post-1959 était (et demeure) s’affronter aux institutions construites sur des pouvoirs patriarcaux que la Révolution, au lieu de l’éliminer, reproduit involontairement dans le cadre de ses logiques de pouvoir.

Sara Gómez entre à l'ICAIC en 1961 et elle commence à faire sa propre révolution cinématographique, qui était aussi une révolution sur l'idée de ce que devait être une « femme » à Cuba dans le cadre d'une Révolution fondée dans son discours sur l’émancipation sociale. L’œuvre de Sara, presque en totalité, explore le projet émancipateur de la Révolution, en mettant l'accent sur l'impact qu’elle a eu dans les « marges » de la société : Sara parcours son expérience familiale raciale dans le quartier périphérique de Guanabacoa ; l'incorporation conflictuelle des sujets culturellement et économiquement marginalisés soumis au processus de restructuration sociale qu’imposait la création de « l’homme nouveau » préconisé par le Che, et les contradictions entre les patrons et les valeurs associés à la culture populaire et traditionnelle des secteurs historiquement exclus et de l'instauration d'une culture révolutionnaire : une culture qui transcendera la loyauté envers l’ekobio ( mot d’un dialecte africain, ami, frère, ainsi que frère de religion à Cuba) pour la loyauté envers la Révolution, une culture du « progrès » et de la transformation vers des aptitudes socialistes. En ce sens, la Révolution est le grand personnage dans la cinématographie de Sara, avec la particularité que le caractère épique n'est pas transmis à travers les luttes héroïques de la guérilla, mais qu’elle est exprimée depuis « en bas », dans l'épopée de tous les jours pour atteindre l'idéal de la femme et l'homme nouveau parmi ces segments de la population n’étant pas directement impliqués dans le processus.

Yolanda et Mario, les protagonistes du film De cierta manera, le long-métrage de fiction de Sara Gómez, témoignent de ce processus de transformation sociale et idéologique. Ils incarnent les contradictions découlant de la demande révolutionnaire requise dans la nouvelle Cuba. Les deux doivent confronter et affronter des nouvelles exigences sociales qui conteste plusieurs aspects de la construction socioculturelle des relations de genre, de ce qu’est « être » homme et « être » femme, et, surtout, de ce qu’est être une femme et un homme révolutionnaires. À cet égard, toute approche de l'égalité de genre dans l’œuvre de Sara Gómez est mesurée par la prééminence du projet révolutionnaire comme agent de transformation des conduites « antisociales », mais pas nécessairement  patriarcales.

Donc, De cierta manera révèle le rôle prépondérant que les femmes continuent à avoir comme responsables de la reproduction sociale de la société et il montre les conflits que représentent la permanence d'une conception conventionnelle d'être mère en face des exigences de la construction du projet socialiste, le film finit par renforcer aux identités de genre qui répondent à l'idéal de la nation révolutionnaire. Pour cette raison, le fait d'être une femme qui travaille, rendant des services à la société (comme Mercedes, la mère de Luis, qu'il ne parvient pas à monter en grade), mais aussi d’être une mère responsable de l'éducation des enfants (la mère de l'enfant Lázaro) est présentée comme compatible avec, et nécessaire pour, l'idée de la femme nouvelle, de la femme de la révolution.

En revanche, la masculinité et la virilité de Mario sont restituées au nom de sa loyauté envers la Révolution. Mario est toujours macho, le macho. Tout le contraire. L’espace réduit (et marginal, selon le discours du film) des relations patriarcales que représente la culture populaire et traditionnelle associée à la religion afro-cubaine, s’étend, dans le film, à tout le milieu de la Révolution faite par « les hommes, les machos » comme le souligne Mario. En définitive, le pouvoir patriarcal n’a pas été profondément récusé par la Révolution puisque ses grandes politiques sur les femmes continuent à laisser l’espace « privé » de reproduction sociale (l’attention aux enfants, aux personnes âgées, le travail domestique et les capacités d’insertion comme force de travail) entre les mains des « super femmes » capables de démontrer leur maîtrise dans l'espace public, sans pour autant abandonner les responsabilités imputées uniquement en raison de leur genre.

Sous les prémices d'une société égalitaire, où les hommes et les femmes sont considérés comme des égaux, il semble que toutes les barrières pour le développement des femmes sont éliminées. Toutefois, il serait utile d'explorer quelles alternatives économiquement viables ont les femmes aujourd'hui pour échapper aux cycles de violence domestique et de la domination masculine. Dans son film De cierta manera, Sara pose la question à travers du personnage Yolanda – une institutrice de l'école primaire dans le nouveau quartier de Miraflores où ont été replacés les groupes sociaux qui vivaient dans des conditions marginales à Las Yaguas -, quel serait l'avenir pour les filles une fois qu'elles aient terminé leurs études primaires si elles sont encore plongées dans les relations sociales dominées par les patrons du comportement « marginal ». Pour Yolanda (pour Sara), l'avenir était clair : ces fillettes se marieront, auront des enfants et elles les éduqueront dans les mêmes valeurs de leur culture « marginale ».

Je crois que c’est ici où réside l'un des principaux arguments du film de Sara Gómez pour comprendre la portée potentielle de la Révolution pour éliminer les structures et les institutions du pouvoir patriarcal. Sara situe l'émergence et le développement des relations patriarcales comme une partie de la culture machiste des couches marginales de la société coloniale. En ce sens, pour Sara, le machisme fait partie et est enraciné dans le « marginalisme » (comme elle l’appelle), dans la culture marginale. C'est pour cette raison que le grand défi du projet émancipateur et de transformation sociale vers des relations socialistes a été d’écrouler, comme a été écroulé le site de Las Yaguas, la culture traditionnelle qui empêchait l'avance d'une culture révolutionnaire où l'égalité sociale se fonderait sur l'égalité des classes.

Toutefois, l'association entre le machisme et la marginalité, elle ne manque pas de voir le machisme comme une partie des processus historiques de formation sociale qui transcendent des catégories telles que la race et la classe. En outre, elle n’aborde pas les processus à travers lesquels la culture patriarcale se reproduit au sein de la Révolution, puisque sa base principale se trouve dans la division sexuelle du travail et de la perpétuation de la séparation entre l’espace public et le privé. Ce système de domination, comme les féministes socialistes l’ont identifié, a été en quelque sorte ignoré au sein de l'appareil institutionnel qui devait encourager et promouvoir l'émancipation des femmes, à l’extrême, le féminisme devenant une lutte du passé.

Le féminisme de type libéral qui prévalait jusqu'alors à Cuba a été converti au fur et à mesure en un mouvement sans apparente raison d'être à la lumière des transformations sociales entreprises dans le pays. Une vision biaisée de l'idéologie féministe, et la réduction du féminisme à certaines positions radicales parmi ses multiples courants, a conditionné le refus continu des liens conflictuels avec le féminisme après le triomphe d'une Révolution qui se présentait comme la revendication de tous les problèmes  socioéconomiques du pays

Dans n’importe quel cas, le féminisme, dans son sens le plus élémentaire comme mouvement contre les divers systèmes d'oppression des femmes, n’a jamais cessé d'exister dans la Cuba post-1959, car la plupart des politiques entreprises, notamment par la Fédération des Femmes Cubaines, exprimaient les grandes exigences que le féminisme soit soulevée à l'échelle mondiale. Cependant, ces réalisations nous servent pour penser comment d’importantes réformes sociales et politiques orientées vers le développement social des femmes peuvent laisser intactes les structures patriarcales qui opèrent à un niveau plus profond et qui se manifestent dans cette « mentalité » que Sara Gómez associe à la culture marginale.

Depuis que Sara a laissé le mythe de la femme cinéaste établi en 1974, avec sa mort prématurée, le nombre de réalisatrices a augmenté significativement. Toutefois, au-delà des chiffres, le défi est toujours celui d’atteindre une société plus juste, notamment en termes des relations sociales de genre. Dans tous les cas, le cinéma de Sara Gómez doit être considéré non pas comme un porte-parole du féminisme, mais comme un appel pour repenser le féminisme d’aujourd'hui à Cuba et pour son importance dans un projet émancipateur social supérieur. Un cinéma qui nous invite à questionner les rôles établis du genre, les structures de pouvoir patriarcal et son interaction avec d'autres systèmes de subordination, de marginalisation et d'oppression qui ont été réassimilés dans le cadre de la « culture cubaine » et non pas d’une supposée culture marginale. Malgré le sexisme que peut inclure la phrase d’être « la première femme cinéaste de l'ICAIC », Sara Gómez a eu le mérite de rompre avec le contrôle masculin de la direction cinématographique des longs-métrages de fiction. Sara Gómez n'a pas été une féministe déclarée, mais son œuvre est une critique des systèmes d'oppression qui articulent les relations de genre dans une société patriarcale. Retourner à l’œuvre cinématographique de Sara Gómez est de trouver des nouvelles leçons de et pour la Révolution, pour la révolution féministe.