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Les trésors de notre mémoire historique
Par Eduardo Torres-Cuevas Traduit par Alain de Cullant
La Mémoire est la connaissance de la matière historique, son développement et sa production.
Illustration par : Eduardo Ponjuán

J'aimerai commencer en faisant une référence à M. Meldelson, qui est ici comme Ambassadeur, il faut dire que j’ai pu voir son travail dans les archives du Ministère des Affaires Étrangères de France. Ces archives ont été principalement son œuvre. Là j'ai trouvé les rapports des consuls français à Cuba, qui est extrêmement intéressant car c'est un regard d'une tierce partie, c'est-à-dire ni des Espagnols ni des Cubains, mais de quelqu'un qui a regardé les conflits et les problèmes à Cuba. Avec Meldelson, nous sommes devant un homme connaisseur du sujet des archives.

L'historien français Pierre Vilar disait ceci : « L'histoire est la matière d’une connaissance et la connaissance d'un matière ». C'est-à-dire, l’Histoire contient deux choses : la matière historique, avec laquelle on travaille et, d'autre part, la connaissance qu’on a d’elle à partir de cette matière. Je préfèrerai faire un autre commentaire : l'Histoire est, d'une part, cette matière de connaissance qui recueille les faits et, à la fois, les interprétations de celui qui les a vécu et qui a pu être dans les divers observatoires dans ce scénario qu’il a voulu transmettre. En outre, le document parle selon celui qui le lit et son interprétation est aussi dans une relation culturelle avec celui qui le lit. Donc j'associe la Mémoire avec la seconde définition, autrement dit, c'est la connaissance de cette matière historique, son développement et sa production en tant que tel. Maintenant, il y a quelque chose qui est important pour moi, il n'y a pas de mémoire si, avant, on ne connaît pas l’histoire. Par conséquent, je n’associe pas Histoire et Mémoire, pour moi ce sont deux concepts différents ; la première est en relation avec ce qui est arrivé et avec les versions qui sont arrivées jusqu’à nous, alors que la seconde est le lien avec la connaissance qu’on a de l’élaboration de cette matière historique.

Dans notre pays nous avons un trésor extraordinaire, aussi bien dans la matière historique avec les productions et les interprétations de cette histoire. Il y a plusieurs facteurs qui ont une influence sur les causes de la thésaurisation d’une série de collections documentaires dans plusieurs lieux importants à Cuba – comme document, il faut comprendre aussi bien le livre que la brochure, le journal comme le document manuscrit, les reproductions sonores ou cinématographiques -. D'un côté il y a le Système National des Bibliothèques Publiques et la Bibliothèque Nationale. La fonction principale de la Bibliothèque Nationale est de préserver cette mémoire historique, ou pour être plus fidèle à ce que j'ai dit antérieurement, préserver la matière de la connaissance de notre mémoire historique, quelque chose qu’il faut élaborer ensuite.

Nous pouvons dire que dans les documents que nous avons se trouve toute la presse périodique publiée à Cuba depuis le XVIIIe siècle. Nous parlons de journaux allant du Papel Periódico de La Habana, qui commence en 1792 et dont les collections, entre la Bibliothèque Nationale, la Bibliothèque Centrale de l'Université et la Bibliothèque de Littérature et Linguistique, sont complètes ; mais il y a également tous les journaux publiés au XIXe siècle, avec toutes leurs tendances, ainsi que les journaux qui sont venus d'Espagne, car Cuba est aussi le dernier pays à rompre avec l'Espagne, et le XIXe siècle cubain est étroitement liée au XIXe siècle espagnol. Et nous comptons également tout ce qui a été publié au XXe siècle.

Beaucoup me parlent du Diario de la Marina, c'est une sorte d'obsession, parfois il devient un terme, une idée de la mode et tout le monde le répète. Je pense que oui, qu’il faut sauvegarder le Diario de la Marina, mais le Diario a commencé à être publié en 1841 et la dernière publication date de 1960. Nous parlons d'un journal ayant plus d'un siècle. En outre, il n'était pas un journal de six pages sous petit format, il avait un grand format et, normalement, il avait entre vingt et trente pages, en plus, les jours spéciaux, qui étaient les dimanches, il y avait  un supplément. De combien de pages parlons-nous par jour et par mois ?

Il y a un autre problème, si nous parlons des journaux nationaux, de la vision réelle de Cuba, à travers le Diario de la Marina, c’est une de celles qu’offrait la presse quotidienne. N'oublions pas qu’il y avait aussi Prensa Libre, Excelsior, El País, El Mundo et nous pourrions parler de douze journaux importants, dont El Crisol, duquel nous avons récemment découvert une collection complète non classifiée dans la Bibliothèque Nationale. C’était le seul journal qui était publié à midi, les autres l’étaient le soir ou le matin. De plus, El Crisol était également très intéressant, car ses lignes éditoriales étaient bien marquées.

Alors, imaginez le XXe siècle, nous pouvons parler à partir de 1876, quand la presse  commence à se développer avec El País, Nuevo País, La Lucha et les journaux du XXe siècle. Pour faire un calcul minimum, avant j'ai mis l'exemple du Diario de la Marina, mais nous avions El País, qui était un journal de plus d'une vingtaine de pages, comme El Mundo, comme Información, et, en eux, toutes les informations étaient données de différentes manières. La nouvelle jugée prioritaire par l'un, ne résultait pas importante pour l'autre ; ce sont des approches différentes, certains sont des chroniqueurs, d’autre des journalistes, mais le plus important est le volume, dans les articles d'opinion, que contient la production des plus notables écrivains cubains de toutes les tendances. La presse est la source vive de la vie sociale et culturelle au moment précis, diachroniquement placée, de toute l'histoire du pays.

Il y avait aussi le journal Hoy, même si nous avons aussi certains journaux qui sont importants, mais pas précisément pour être dans une ligne progressiste. Tiempo en Cuba, qui commence comme une revue et termine comme journal, celui de Rolando Masferrer est un document très intéressant et nous l’avons ici. Et je ne parle que des journaux pour ne pas mentionner les revues. Quel est l'effort qui doit être fait et que signifient ces journaux ?

Dans le cas de Cuba, il y a une relation très particulière pour l'endroit géographique que l’île occupe, en raison de son importance politique et pour la signification du carrefour des civilisations ou du carrefour des courants culturels. Dans un pays proche de New York, il est difficile de pouvoir établir la presse cubaine sans les personnes qui ont eu des relations avec la Nouvelle-Orléans, avec Philadelphie, avec New York et, lors de l’étape de Martí, avec une grande partie de la presse de Cayo Hueso, de Tampa et d’autres endroits d’Amérique du Nord. Récemment, nous avons dialogué dans l'Université de Gainenville et il résulte que nous avons des journaux qui ont été édités en Floride et beaucoup d'entre eux ne sont pas en possession de l'Université. Nous parlons d’échanger ces journaux.

C'est un exemple de l'ampleur que requiert le travail pour la reconstruction de tout ce que dans l’histoire je comprends comme Histoire, qui est bien toute l’histoire culturelle, c’est-à-dire la culture économique, politique, sociale, mais aussi de la façon de se vêtir, des habitudes alimentaires, du type de propagande qui était utilisé. Il y a une manifestation de l'univers social, politique, littéraire et culturel cubain, qui n'est pas reflétée dans ces journaux. Si vous me demandez, ceci est un aspect.

Il y a une autre question qui est très intéressante, par exemple, en parlant de l'ICAIC (Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique), la Bibliothèque Nationale de Cuba José Martí possède la plus grande collection d'affiches du cinéma cubain, des véritables joyaux artistiques. Celle de Besos robados est une que je vois toujours et je l’ai ici. Ces affiches, ces affiches du cinéma cubain, sont soigneusement préservées, malgré les marques du passage du temps sur elles.

Nous pourrions parler de la Cartothèque, où il y a plus de 15 000 cartes, depuis le XVIe siècle, où l’on peut voir comment l'île de Cuba a pris forme, selon le regard arbitraire de ces cartographes qui, en général, étaient des marins et n’avaient pas une vision du territoire. Les Caraïbes peuvent donc apparaître de diverses formes au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. L’Amérique, la partie du Pacifique, apparaît totalement défigurée en raison de l'absence d'une véritable connaissance de sa géographie. Dans ce sens, il y a vraiment une richesse qui explique un peu comment a été le changement de vision de notre Caraïbe, de notre propre île et du continent américain au fil du temps, par le biais des cartes et d’autres documents.

Il y a d'autres collections, qui sont très importantes dans les lignes que possède la Bibliothèque Nationale de Cuba José Martí, comme celles des partitions musicales. Ce qu’il y a dans les partitions musicales, également sur les cylindres du XIXe siècle, sur les disques d'acétate de 78, 45 et 33 tours/min, sur les CD et sur les DVD, les bandes magnétophoniques ou les cassettes, est le résultat d'un siècle de sauvetage, réalisé par d’importants collectionneurs qui en ont fait don ensuite à l'institution.

La collection des manuscrits, des brochures, des photographies, des albums spécialement conçus par leurs auteurs, d’Ex Libris, rares et précieux, sont le résultat de donation à la Bibliothèque Nationale de la part d’importants écrivains, de bibliographes tels que Vidal Morales, Domingo Figueroa Caneda, parmi d'autres, et de ceux qui l'ont fait au XXe siècle. Il y a aussi les collections qui ont été enrichies avec l'achat, l’acquisition ou l’échange. Là se trouve les archives complètes de Lezama Lima, que nous sauvegardons actuellement sur supports numériques. Une grande partie des documents de Julián del Casal apparaisse, dont beaucoup n'ont pas été traitées, mais ils sont ici.

Il y a quelque chose qui ne peut pas être négligé : on ne peut pas faire l'histoire de Cuba seulement avec la Bibliothèque Nationale ; l’histoire de Cuba doit être faite avec les bibliothèques provinciales, les archives et de nombreuses autres sources. La Bibliothèque Nationale possède des journaux qui ont une portée nationale ; cependant, chaque ville de Cuba est une grande ville, ou se sent importante, donc, une des expressions qui indiquent cette importance était le journal local. À Cienfuegos il y a deux grands journaux : El Comercio et La Correspondencia, depuis 1878. Le journal La Correspondencia se considère le doyen de la presse provinciale de Cuba, car il a été publié jusqu'en 1960. Je peux avoir des nouvelles de Cienfuegos dans la presse nationale, mais si je veux étudier la mode, la musique, la façon de parler, les problèmes particuliers qui sont débattus dans ce chef-lieu de province et le cinéma - je crois qu'il y avait trois cinémas à cette époque : le Luisa, le Terry et le Prado -, je peux seulement avoir une véritable approche du monde intérieur des Cienfuegueros dans sa presse. Pour reconstituer l'histoire de Cienfuegos et c’est seulement un exemple, il faut avoir recours à ces sources.

Le même phénomène se produit avec d'autres provinces, comme Santa Clara. La Aurora de Matanzas, quand nous parlons de culture, c’est une référence obligée, même, il a été un de ceux qui ont aidé Matanzas à posséder le surnom L’Athènes de Cuba. Là ont été publiés tous les plus importants écrivains et ce journal a été, à un moment déterminé, aussi important que les meilleurs journaux de La Havane. C'est aussi arrivé à Camagüey, avec El Camagüeyano ; À Santiago, qui avait trois grands journaux, et, ainsi, nous pouvons aller à Placetas ou à Remedios. Là se trouve l'histoire des villes.

J'ai mis seulement l'exemple des journaux suite à ce qu’a dit Pedro Pablo Rodríguez, et qui est très important de garder à l'esprit : les journaux du XIXe siècle ont été imprimés sur un meilleur papier que ceux du XXe siècle ; ce dernier, cependant, a des étapes et des tendances et, en général, dans la mesure du passage du temps, on a utilisé un papier de moindre qualité. À partir des années 1960 on a utilisé le plus mauvais papier dans la plupart des journaux et des revues. Ce processus, allié de la rapide détérioration, fait que la presse des dernières décennies du XXe siècle est celle qui est dans un pire état.

C'est un fait que si nous, qui avons orienté comme première politique la préservation et la sauvegarde de ces histoires - celles de la période de la Révolution, car incroyablement se sont celles qui sont le plus en risque de perte - ne sauvons la presse des dernières décennies du XXe siècle, nous resterons sans journaux. En plus, si l’on parle de mémoire historique, l'histoire plus récente est celle qui est le moins dans la mémoire. Nous recherchons n'importe quel journal et nous trouvons des informations sur Martí, Maceo et Gomez et d’autres patriotes. En eux sont leurs profils - liés à une date déterminée qui sort dans la presse -, très réduit par ailleurs, de certaines de ces personnalités et, très souvent, nous sommes surpris par de sérieuses erreurs qui, dans certains cas, mettent en évidence l'absence d'une recherche ou l’insuffisante culture historique. Nous nous demandons, que s'est-il passé dans les années soixante du XXe siècle à Cuba ? En lisant certaines de ces ouvrages, je pense que c’est un problème d'imagination, parsemées de phrases héroïques, avec plus d’adjectifs que de substances, la richesse des sources reste inconnue pour le grand public national et international.

Nous venons de sauver une revue qui est fondamentale pour moi, la revue INRA, maintenant nous allons la produire sous format numérique. Il est probable que beaucoup ne me souviennent pas des caractéristiques de la revue INRA, ni ce qu’était l’INRA. Il est probable que quand on dit INRA que quelqu'un vous demande, qu’est-ce que cela veut dire ? Nous devons alors dire Institut National de la Réforme Agraire. Et qu’est-ce que l'Institut de la Réforme Agraire a à voir avec la politique du pays ? Ceux qui connaissent l’époque savent l'importance qu'il a eu et l’importance de la revue. L'Institut était dirigé par le propre Fidel Castro lui-même et son département des industries par le Che. C'était le laboratoire dans lequel le projet de transformation révolutionnaire cubain a été généré. Je propose simplement un exemple, mais nous pourrions dire une ample gamme. Je donne un autre exemple, un autre journal, Combate. Qu’aurais-je comme réponse si je demande à de nombreux jeunes : connaissez-vous le journal Combate ? Qu’est-ce que c’était, où sortait-il ? C’est l’un des trois journaux du mouvement révolutionnaire triomphant, le journal du Directorio Revolucionario 13 de Marzo. Nous avons réussi à sauver le journal Combate.

Je vous dis franchement que ma préoccupation est qu’avec la perte de ces documents, on perdra la capacité de lecture pour interpréter, selon la culture, selon les approches, l'histoire des années 1960. Et je ne pense pas, je le répète, seulement à l'histoire politique. Il faut savoir comment on s’habillait ou quel genre de lunettes on portait dans les années 1960. Nous étions très jeunes, mais dans cette période il y a une grande richesse du point de vue culturel. Je pense que si on ne les sauve pas, si nous ne travaillons pas dans ces directions, ce sera fatal.

Nous avons premièrement commencé la numérisation et la réalisation de microfilms d'une partie de ce patrimoine avec les ressources limitées que nous avons. Deuxièmement, nous essayons de faire une édition numérique des principaux journaux et revues, avec la projection que toutes les bibliothèques aient une nouvelle salle, une médiathèque, afin de consulter les supports numériques. Nous sauvegardons également la revue La Casa de las Américas. Un dernier souhait, qui est en projet, est de créer un véritable réseau entre toutes les bibliothèques, lequel permettra que tous puissent tirer parti de la culture, avec ce moyen on pourra relier La Havane avec Baracoa et si une personne étant à Baracoa veut voir un certain document qui est à La Havane, qu’elle puisse le faire. Nous travaillons sur ceci.

Ce sont les chemins à prendre en marchant peu à peu jusqu’au moment où nous pourrons courir, ils ne sont pas faciles et vous comprendrez que les volumes obligent à une sélection assez rigoureuse.

Merci