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À 20 ans de Fraise et Chocolat : la consistance et la légèreté de ces saveurs
Par Joel del Río Traduit par Alain de Cullant
Le film Fraise et Chocolat a inauguré, en pratique, le thème gay à Cuba pour offrir une information, positive, sur l'identité et le comportement différent d'un personnage homosexuel.
Illustration par : Eduardo Ponjuán

Toute approche de la transcendance possible du film Fresa y chocolate (Fraise et Chocolat), réalisé en 1993 par Tomás Gutiérrez Alea et Juan Carlos Tabío, devrait passer par le tamis qu'aucun film n'est capable de changer la mentalité sectaire, intolérante, machiste, et d’ascendance hispanique, judéo-chrétienne et catholique, l'ascendance catholique qui a gouverné lors des deux cents premières années de l'histoire nationale. Le cinéma peut contribuer, entrevoir un avenir d'acceptation et proposer la reconnaissance de la diversité sexuelle pouvant conduire à l'acceptation et à la compréhension de l'homosexualité, ainsi que leur place active et critique dans la société discriminatoire et répressive.

Certains films bien connus de la même décennie (1) que Fraise et Chocolat sont associés, ou abordent pleinement, avec les expériences d'un personnage homosexuel, mais l’imagerie filmique est sujette, généralement, au signe du scabreux, et la plupart de ces films continuaient à s'accrocher à la timidité, aux circonlocutions, aux phobies plus ou moins sournoises de leur réalisateurs, ou au goût puéril dans les externalités paradoxales, c'est-à-dire, « la plume » ou le sordide. Quand on aborde le thème, le contact a presque toujours lieu depuis la commodité de celui qui contemple et commente, comme si les valeurs et les conflits inhérents à l'espèce humaine (le besoin d'être accepté, de vivre dans un environnement d'affection et d'harmonie) n'étaient pas semblables pour tous, quel que soit l'orientation sexuelle. Il convient de reconnaître que, malgré les limitations, le regard vers le gay s'est élargi pour répondre aussi aux impératifs de la sensibilité post-moderne, avec sa prédilection essentielle pour les autres et la diversité, son arrière-goût dans l'ambigu, l’androgynie, l'indéterminé, le féminin exagéré, le carnavalesque et la rupture, ainsi de l’évidente tendance vers le marginal et désacralisé.

Au milieu de ce panorama prometteur des années 1990, caractérisé par certaine fréquence de l'homosexualité comme un argument dans le monde audiovisuel de plusieurs pays, Fraise et Chocolat a inauguré, en pratique, le thème gay à Cuba pour offrir une information, positive, sur l'identité et le comportement différent d'un personnage homosexuel, Diego, vu depuis un prisme complètement flatteur, en plus de convertir en paradigme l’expérience culturelle - jamais l'homo érotique - de ce personnage et de mettre en évidence les mécanismes répressifs agissant sur lui et sur d'autres personnages similaires. Le film ne prétend pas se plonger dans la logique interne de Diego ni projeter une authentique pénétration de son identité psycho sexuelle. On expose seulement son comportement, certaines des expériences qu’il partage avec le personnage hétérosexuel et, surtout, il fait ressortir le contraste entre les modes d'action dans la « confrontation » homo/hétéro. Car le scénariste Senel Paz et les co-directeurs ont converti le contraste et la confrontation entre l’hétérosexuel et l’homosexuel dans l’arène où luttent l'ignorance, le sectarisme et la rigide exclusion avec la culture, la flexibilité et l'inclusion.

Mais il ne faut pas non plus idéaliser les apports et la transcendance d'un film seulement par le fait qu’il montre. Sept ou huit ans avant Fraise et Chocolat  il y avait eu la première mondiale du Baiser de la femme araignée. Le film réalisé par Héctor Babenco s’inspirait du roman homonyme de Manuel Puig, construisant aussi le conflit central à partir de la complète opposition entre deux personnages de différents inclinaisons sexuelles, les deux confinés dans une prison : un intellectuel actif engagé avec la gauche et un gay imaginatif amoureux du glamour et des histoires romantiques et tragiques construites par Hollywood. Mais l'opposition, principalement initiale, cède la place à l'éblouissant et à l'hypnotisme, jusqu'à ce que chacun commence à modérer les frontières de sa propre intolérance et s'approprie certains valeurs préconisées par l’autre et, finalement, finissent par partager même le sexe, une chose à laquelle renoncent les personnages de Fraise et Chocolat, en faveur d’une amitié fondée sur les principes complètement hétérosexuels de David.

Le baiser de la femme araignée ose à peine conférer le rôle du héros à l’homosexuel, contrairement à Fraise et Chocolat. Selon le récit de Puig et la version cinématographique, le « dévié » est de nouveau touché par la victimisation et le destin tragique, l’amour malheureux et non correspondant, en plus d'autres « attributs » tels que l'inconsistance des principes et les miettes d'une affection qu’il ne pourra jamais atteindre l’intensité dont il rêve, selon ce que suggère le film. Les actes plus ou moins héroïques d’engagement avec la cause de son compagnon de cellule obéissent au désir ou à la volonté de remercier, et peut-être d’encourager, des relations sexuelles avec le prudent et viril compagnon de prison. Dans le personnage de Molina (William Hurt) on devine à peine une seule vertu ou allusion - sauf sa capacité de conteur - qui n'est pas motivée par l'attraction érotique et romantique suscitée par Valentín et sa compréhension de la « cause » est inarticulée et à priori, en même temps que l’on souligne, peut-être plus de l’opportun, qu’une telle passion pour les idéaux gauchistes implique une croissante morale du pathétique transformiste qui pouvait accéder à l’illumination des idéaux de la gauche seulement conduit par le macho illuminé, le seul capable de l'instruire avec les minimes notions de dignité, d’acceptation et de respect envers sa tendance sexuelle. Le contraire arrive dans Fraise et Chocolat.

Si Diego est aussi enclin à la victimisation pour la persécution et le départ du pays et que son attirance pour l'homme d’apparence hétérosexuelle n’est pas couronnée avec une relation sexuelle satisfaisante, entre les deux naît une véritable relation d'affection et de considération. Le sacrifice héroïque et tragique se vérifie également dans le personnage homosexuel, plein de vertus, de grâce et de beauté, il est ingénieux, articulé et en plus il a une compréhension bien supérieure à hétérosexuel sur l'histoire, l'art et la politique à Cuba. Dans le film cubain, le personnage homosexuel est l’éclairé, l'instructeur, avec un sens aigu de sa dignité et de son rôle dans le monde, quelqu'un qui a résolu les conflits d'acceptation et de tolérance, qui possède un sens élevé de l'appropriation de la culture et de l’identité nationale, un esprit non conforme et combatif, une intégrité morale et une haute estime de soi. Dans une nation jeune, héritière d'une culture patriarcale, machiste et intolérante, il fallait que le film résulte transcendantal pour présenter un gay distant des modules liés avec la vexation, les stéréotypes, le préjudice, la discrimination et l'insulte.

Les nombreuses vertus de Diego le font digne d'une amitié désintéressée (sexuellement parlant) d’un hétéro convaincu et incorruptible. Dans le film, il y a un moment où Diego, l’homosexuel cultivé, se lamente pour les « pauvres folles » qui ne savent pas chanter et c’est pour cette raison qu’elles ne pouvaient pas se soustraire aux camps de travail de l'UMAP, mais l'intrigue et le sens du film peuvent être soumis à un questionnement similaire : l'étreinte finale propose implicitement la tolérance et l'acceptation pour un homosexuel du style de Diego, mais laisse de côté les homosexuels cubains moins cultivés, intègres, profonds et réflexifs (comme Germán, l'ami de Diego, chargé d’éléments négatifs de toutes sortes et même représenté de façon répulsive en tant que lâche, scandaleux, opportuniste et intéressé) ; en fin, ce que le film propose, tacitement, laisser hors du manteau protecteur de la tolérance les homosexuels peu disposés à renoncer au désir, ou à la manifestation charnelle de leur orientation sexuelle, afin de recevoir la pieuse et matamore amitié du macho.

Fraise et chocolat  transcende surtout grâce au portrait relativement profond de la réalité sociale de Cuba dans les années 1980, en plus de son acuité pour suggérer la suppression des préjugés et des barrières inutiles. Mais le film atteint seulement à côtoyer les arcanes psychologiques du personnage homosexuel (2) car, la plus grande partie du temps, la focalisation de l'histoire se déroule depuis le personnage hétérosexuel, qui est l'entité qui juge, évolue, tolère, accepte, a des rapports sexuels (hétéro, bien sûr) et qui, peut-être, arrive même à être plus ou moins heureux avec la voisine Nancy, une femme mure, solitaire et déséquilibrée, mais hétérosexuelle et donc sûrement méritants de l'accomplissement et de la satisfaction. Diego parle à David des Noirs comme objet sexuel, il assure que la plupart des hommes ont eu une relation homosexuelle sans que cela affecte leur inclinaison hétéro, il veut raconter à David comment il est devenu gay, il feint une nausée théâtrale quand on mentionne la possibilité de relations sexuelles avec une femme, il le convainc qu'il n'est pas malade et qu’il a une famille normale… le tout conçu pour épater le jeune plein de partis pris, afin de changer sa mentalité et de détruire ses préjugés. Diego est presque tout le temps en fonction de David ; il s’exalte, brille et séduit dans le seul but de l'impressionner, de le convaincre, de changer ses côtés retardataires. Mais l’homosexuel est seul avec lui-même, exposant ses désirs ou ses pensées, quand il converse avec ses divinités religieuses ou dans le passage où il se réfugie dans la rébellion et la protestation, vers la fin du film, après avoir renoncé à toute possibilité de conquérir, sexuellement parlant, David, car celui-ci conduit son existence comme il se doit, avec une relation de mutuel respect, romantique, sexuel et parfaitement droit.

Il était précis et nécessaire, en 1993, de mettre l'accent sur l'unité nationale représentée par l'accolade possible entre les homosexuels et les hétérosexuels. Ce n’est pas questionnable du point de vue du film, mais cela conduit à de lamentables erreurs d'appréciation de considérer Fraise et Chocolat  comme un film sur l'homosexualité. Vingt ans après sa première, quand on analyse soigneusement le dessin des personnages et leur articulation dans le thème général du film (l'intransigeance, les préjugés et la nécessité de dialogue et d'acceptation), n'importe quel observateur peut déduire qu'il proposait une tolérance partielle, médiatisée, insuffisante. David peut seulement supporter le Diego cultivé, agitateur et capable de réprimer son désir sexuel, seulement en accomplissement avec l'ordre du jour que cette amitié de l’hétérosexuel compatissante et dominante soit digne. Même si le David conçu par Senel Paz, Titon et Tabio rayonne de sens très positifs quant à l'acceptation possible du « différent », le film banni d’illustration de ses principaux objectifs et moins encore l‘approfondissement, dans l'illustration de la psyché, du comportement et des expériences d'un homosexuel cubain.

Notes :

1 – Je me réfère, pour n’en citer que quelques uns, parmi les plus importants, à l'australien The Adventures of Priscilla, Queen of the Desert ; aux étasuniens The Birdcage ou Mi Idaho private ; aux chinois taïwanais Adieu ma Concubine, Le banquets du mariage et Happy Together ; au péruvien No se lo digas a nadie ; au suédois Fucking Amal ou aux britanniques Priest ou The Crying Game.

2 - Diego renonce non seulement à son désir de David, mais au fur et à mesure que la trame avance il se masculinise, se transforme de plus en plus en une thèse politique, au détriment de la plus évidemment homosexualité esquissée au début et accepte sur son autel, sans discussions, les divinités et les talismans que lui impose David.