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 Lettre de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Dites-moi si c'est moi qui suis inepte ou si ce sont les hommes qui sont mauvais.
Illustration par : Eduardo Ponjuán

Guatemala, le [samedi] 20 avril [1878][1]

 

                Mon frère,

 

                Peut-être savez-vous déjà quelque chose de la brusque variation qui attend notre vie. Vous savez avec quelle bonne volonté je suis venu à cette terre, comment est mon âme, combien la position que je lui demandais était modeste et combien le service que je viens de lui rendre avec mon petit livre est important : en récompense, parce que je suis Cubain et que je suis ce que je suis, je me vois obligé à renoncer aux rares chaires qu'il me restait, à partir du pays et à leur faire sentir mon dédain avant qu'ils ne me fassent sentir leur injustice. Il est vrai qu'il y avait une divergence absolue entre leur façon d'être brutale et mon âme libre; il est vrai que je les poétisais face à moi-même pour pouvoir vivre entre eux, mais ces secrets ne sont jamais sortis de mon âme. Les ont-ils lus dans mes yeux ? Ont-ils forcé ma prudence ? Pauvre Carmen ! Ils m'ont appris une grande vérité à ses dépens : quand on a un peu de lumière au front, on ne peut vivre là où commandent des tyrans. Quel mal leur ai-je fait ? Expliquer la philosophie dans un sens, non seulement nouveau, mais encore mesuré; expliquer la littérature[2]; donner des conférences sur l'état actuel des sciences naturelles; publier un livre où, avec de l'amour et de la chaleur, pour eux nouveaux, je révèle leurs richesses inconnues[3]; écrire un drame sur leur indépendance le jour même où ils me l'ont demandé[4], et annoncer un journal où je tentais de parler ici de l'Europe et de parler d'eux à l'Europe[5]. Voilà mon procès, et le leur, comme je le comprends. Pas une seule imprudence et pas une seule ambition de ma part n'ont terni ces tentatives. Mais on m'a tant défiguré, on m'a présenté de telle façon, on m'a exagéré dans de telles proportions, on a mu contre moi des ressorts et des causes pour moi si inconnus, on m'a bloqué en début d'année par de tels obstacles le chemin qu'on m'avait montré si ouvert à la fin de l'an  dernier que, pressentant qu'on me priverait de mes classes à l'école normale de la même manière qu'indirectement, et de fait, on m'avait déjà privé de celles de l'université, irrité par la façon lâche dont on a destitué de la direction de l'école un Cubain intelligent, honnête et amoureux[6], j'y ai renoncé à mes chaires qui, bien qu'au nombre de trois et sérieuses, n'étaient  rétribuées – et c'était là mon seul moyen de subsistance – que de soixante pesos. Et sachez que j'ai donné l'an dernier à l'université une classe de littérature européenne gratis, et que j'en donnais cette année une autre, gratis, de philosophie à l'Ecole normale. Ce qui gênait, c'étaient ma voix, mes principes, mon intégrité, ma conviction – révélée dans de simples faits – qu'on peut vivre dans un pays, en enseignant et en pensant, sans se vicier l'âme et se pervertir le caractère dans la cour ignoble faite à un homme grossier et brusque[7]. Et tout ceci aussitôt après mon livre. Jugez-les donc ! On me consolide une position, on commence à me verser un salaire fixe, on m'oblige à contracter des dettes, à bâtir une maison, on m'aplanit le chemin, le ministre de l'Instruction publique m'encourage, le ministre de l'Intérieur[8] me cautionne : comment aurais-je pu penser que, sans la moindre cause nouvelle, au moment de rentrer dans ce pays avec ma pauvre femme, en enseignant plus, en écrivant bien d'eux, avec mon livre amoureux en main, avec les mêmes hommes au gouvernement, tout ceci allait s'effondrer ? Avant qu'ils ne m'abandonnent, c'est moi qui les ai abandonnés[9]. Quand je regarde ma pauvre Carmen, mes yeux se remplissent de larmes et je contiens malaisément mon amertume. Que doit-on être sur la terre, s'il ne suffit pas d'être bon, d'être intelligent, d'être prudent, d'être infatigable et d'être sincère ? Pauvre créature !

                Que ferai-je maintenant ? Je ne sais comment je partirai d'ici, ni quels moyens j'utiliserai, mais je dois partir. C'est peut-être un avis qui me sauve; peut-être un risque dont je me délivre. L'enseignement privé m'est impossible, parce qu'il n'est pas rétribué. Dans les collèges, tout comme au gouvernement, il y a une animosité hypocrite – et donc plus véhémente – contre les étrangers. Nous autres, des étrangers ! On cherche des professeurs guatémaltèques; mes pauvres disciples se rebellent; ils abandonnent les classes que je leur donnais; dans certaines, ils refusent d'apprendre d'une autre voix que la mienne, mais le gouvernement poursuit son oeuvre. Que puis-je donc espérer? J'interromps le livre de droit qu'on savait que j'écrivais et auquel on m'avait encouragé[10]; je ne publie plus mon journal, accueilli avec colère par le plus grand nombre et par les moins nombreux, avec amour. Je parlerai à l'ambassadeur du Honduras, un homme civil, jeune, et de lettres, qui est ici pour l'instant; s'il m'offre un moyen de vivre dans l'enseignement, j'irai au Honduras[11], parce que la terre y est bon marché, et le voyage, plus court et plus confortable pour mon héroïque Carmen; s'il me l'offre, j'obtiendrai une trêve de mes créanciers et je chercherai le moyen d'aller au Pérou. Là-bas, j'ai confiance, compte tenu de ce que je suis, de ce qu'ils sont, et du type de lettres et de rapports avec lesquels j'y serai présenté. Mais qu'il est dur, vraiment dur, de vaguer ainsi de terre en terre avec tant d'angoisse à l'âme et d'amour incompris au coeur !

                Maintenant, ma mère ne pensera pas mal de moi. Ils me croyaient déjà un fils égoïste, oublieux de tous mes devoirs. Une vie claire ne suffit pas. Incontestablement, ils ne savent pas ce que c'est que de vivre en perdant son sang.

                J'allais vous envoyer le prologue pour le livre de Manuel Ocaranza que j'ai écrit hier même[12]. Comme je l'ai écrit à des moments de douleur cruelle, il s’avérera peut-être désaccordé et trop individuel. Alors, vous retranchez, mettez et enlevez, ou le supprimez tout entier, s'il ne vous paraît pas bien.

                Il n'est pas possible que le Mexique tout entier pense comme les gens complaisants et à la mémoire courte que se disputaient les places au banquet de Llanos Alcaraz[13]. Lui, était à sa place; les autres n'étaient pas à la leur. Je croyais qu'aucun Américain ne pouvait aller à un banquet pareil.  N'y a-t-il pas eu là un Cubain pour flageller les Cubains qui y sont allés ? Ni un Mexicain qui proteste contre cette fête fratricide ? Par bonheur, vous n'y êtes pas allé. Vous êtes mon frère. Je tenterai, quand les jours m'auront calmé le premier bouillonnement, d'écrire quelque chose là-dessus.

                Je n'envoie pas le prologue parce que ni Carmen ni moi n'avons eu le temps de le copier. Il partira samedi[14].

                Je suis tout à fait impatient parce que je ne sais rien de chez moi depuis bien longtemps, et que nous n'avons rien su la semaine dernière de chez Carmen. Bien que vous nous ayez oublié, vous aussi, depuis quelques semaines.

                Envers Manuel, l'hereu[15] digne de l'être, j'ai de grandes dettes : d'affection, bien que celle-ci lui soit payée; d'un jouet, qui doit être un livre; d'un portrait, que je lui enverrai quand les ombres ne m'assombriront pas le front comme aujourd'hui. Quant au livre, je promets de le lui payer, original. En attendant, en récompense de sa belle âme, embrassez-le fort.

                Je vous dis adieu ici, non sans vous dire que les tendres égards de Carmen accroissent mon amour et ma tristesse. Les peines ne le sont pour elles que dans la mesure où je les souffre. Et penser, comme je le redoute, que je m'en irai de la vie sans avoir pu récompenser tant de douleurs !

                En même temps qu'un baiser au front de vos filles, saluez Lola.

                Poussez Ocaranza à travailler. Dites-moi si c'est moi qui suis inepte ou si ce sont les hommes qui sont mauvais, et aimez toujours votre frère

 

J. Martí

 

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Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005. pp.134-139

 



[1] Sans année dans l'édition princeps (pp. 50-53); rajoutée dans les O.C.

[2] Comme professeur universitaire d’histoire de la philosophie et de littératures étrangères (cf. note 165).

[3] La brochure Guatemala.

[4] Patria y libertad (Drama Indio), cf. note 56.

[5] La Revista Guatemalteca, qui ne verra jamais le jour. Cf. note 158.

[6] José María Izaguirre (1828-1905) Né à Bayamo où il enseigne. Se rend aux USA en 1848. Prend part dès 1868 à la première guerre d'Indépendance cubaine aux côtés de Carlos Manuel de Céspedes, au cours de laquelle il devient député à l'Assemblée de Guáimaro et signe la Constitution de 1869 de la République en armes. Remplit différentes missions du gouvernement insurgé à l'étranger.  Appelé par le président Barrios en personne, s'établit fin 1874 au Guatemala où il fonde et dirige l'Ecole normale. Plus tard, il aide Martí à la préparation de la seconde guerre d'Indépendance (1895-1898) Publie en 1854 un livre de contes pour enfants, El narrador bayamés, et réunit en 1896 des articles et des poèmes, Asuntos cubanos.  Au Guatemala, se solidarisant avec lui, Martí présente aussi sa démission de l'Ecole normale.  Izaguirre lui demande de ne rien en faire, parce que son petit salaire de professeur est le seul à entrer dans son foyer. Et Martí, avec l'intransigeance qui le caractérisait en matière de justice et d'honneur, de lui rétorquer : «Je renoncerai, même si ma femme et moi, nous mourons de faim. Je le préfère à me faire le complice d'une injustice !»  L'accusé de réception de la démission de Martí au secrétariat de l'Instruction publique est daté du 6 avril 1878. [C'est Izaguirre en personne qui a raconté l'anecdote, en même temps que ses souvenirs de Martí au Guatemala in Cuba y América (1899), repris in Homenaje a José Martí en el centenario de su nacimiento, numéro spécial de Revista Cubana, La Havane, vol. XXIX, juillet 1951-décembre 1952, éditée par la direction de culture du ministère de l'Education, pp. 332-342, puis in Yo conocí à Martí, sélection de souvenirs de différents auteurs, Santa Clara, 1998, Ediciones Capiro, pp. 92-102.]

[7] Justo Rufino Barrios (1835-1885). Chef militaire, aux côtés de Miguel García Granados, de la Révolution dite de 1871 qui entraîna de profondes réformes de nature libérale au Guatemala. Fut élu président en 1873 et conserva ce poste jusqu'à sa mort. Son gouvernement entreprit une vigoureuse campagne de modernisation du pays : saisie et vente à des particulier des biens de l'Eglise dont les privilèges furent suspendus; introduction du chemin de fer et du télégraphe; création de ports et de banques; encouragement à la culture du café qui devint la clef de l'économie; adoption de nombreux codes qui aboutirent à la Constitution de 1879, républicaine et centraméricaniste. La reconnaissance de la République de Cuba sous les armes provoqua un grave incident diplomatique avec l'Espagne. Barrios mit aussi un terme aux disputes territoriales avec le Mexique en signant un traité qui cédait Soconusco à celui-ci. Il jouit d'une importante influence politique en Amérique centrale, au point de déterminer des changements gouvernementaux au Honduras et au Salvador. Début 1885, craignant – selon certains de ses collaborateurs – les accords signés entre les USA et le Nicaragua en vue de construire un canal interocéanique, Barrios lança un décret d'unité centraméricaine et se proclama président de la confédération. Ayant décrété la guerre dans ce but, il mourut en combat très vite à la frontière salvadorienne, et l'union fit long feu. Son gouvernement favorisa enfin la formation d'une oligarchie caféière puissante qui détiendra le pouvoir politique et économique au Guatemala jusque dans les premières décennies du XXsiècle.

[8] José Barberena.

[9] Martí dresse là un bilan passablement objectif de l'année passée au Guatemala, et les raisons qui justifient les avatars qu'il a soufferts sont tout à fait justes.  David Vela qui a rédigé l'étude la plus fouillée du séjour de Martí au Guatemala ne parvient pas à déchiffrer les raisons précises et parle de trois facteurs : la liberté de ton de Martí à l'université et à l'Ecole normale (liberté de ton partagée par Izaguirre dans celle-ci), peu appréciée à la longue par le gouvernement très autocrate de Justino Barrios, la jalousie de diverses institutions d'enseignement devant le prestige croissant de l'Ecole normale, et la campagne des cléricaux devant un enseignement trop laïc à leur goût (cf.  David Vela, Martí en Guatemala, op. cit., pp. 223-279).

[10] Vraisemblablement sur le nouveau code guatémaltèque qui l'avait tant impressionné.

[11] Quand Martí et Carmen, qui en est à son sixième mois de grossesse, abandonnent le Guatemala le 27 juillet 1878, ils gagnent à dos de mulet Livingstone. Martí a les yeux malades du fait de l'altitude. De Livingstone, ils se rendent en canoë à Puerto Trujillo au Honduras, d'où ils embarquent le 28 août sur le vapeur Nueva Barcelona pour La Havane où ils arrivent le 31 août. On ignore à peu près tout de ce séjour de Martí et Carmen au Honduras. Sont-ils descendus chez cet ambassadeur ? La biographie du cédérom sur Martí suppose que le couple a été accueilli dans ce pays par le poète cubain José Joaquín Palma, alors secrétaire du président de la République, Marco Aurelio Soto. (Cf. note 135, la lettre de Martí à Palma de cette même année.)

[12] Il en parle déjà dans sa lettre du 8 mars 1878.

[13] Adolfo Llanos Alcaraz, journaliste espagnol défenseur du colonialisme et directeur de La Colonia  Española (Mexico) avec qui Martí polémiqua à plusieurs reprises. Cf.  O. C., t. 1, pp. 123 et 127; t. 28, pp. 59-61, 63-66, 81-83, 86, 88-89 ; OCEC, t. 1, pp. 252-358, 266-270, 274-277. En mars 1878, quelques jours après la signature du pacte du Zanjón à Cuba qui concluait la guerre de Dix Ans sans indépendance ni même abolition de l’esclavage, rentra à Mexico et organisa un banquet pour fêter l’évènement. Parmi les amis de Martí qui y assistèrent, on voyait le Cubain Nicolás Azcárate et les Mexicains Juan A. Mateos, Joaquín Alcade, Anselmo Alfaro, Rafael Alvarez, Ireneo Paz et José Peón Contreras.

[14] En huit, donc, le 27 avril 1878. Faut-il voir dans cette rupture logique (le thème du prologue interrompu par une digression) de la pensée de Martí, peu courante chez lui, une preuve de la tension qu'il vivait à ce moment-là ?

[15] Martí se souvient qu'il a fait son droit en Espagne : il s'agit d'un terme juridique catalan qui signifie «le premier-né, le majorat». OCEC, t. 5, p. 309, note 21, estime que Martí « semble faire allusion à une pièce de théâtre homonyme » dont il avait rendu compte durant son séjour à Mexico dans sa rubrique « Correos de los teatros » de Revista Universal, le 28 dé-cembre 1875 (cf. t. 4, pp. 33-37).