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Vers libres
Par José Martí Traduit par Jean Lamore
Vers libres de José Martí. Île Fameuse et Oh! Margarita!
Illustration par : Adriana Arronte

ÎLE FAMEUSE

Me voici, je suis seul, mis en piéces.

Le ciel rugit : les nuées s'amoncellent,

Et s'accumulent, et s'assombrissent, et se déchirent :

Les embruns de la mer enserrent les rochers :

D'une sainte angoisse et d'horreur mes yeux s'abreuvent :

Pourquoí, Nature courroucée,

Pourquoi entourer de stérile solitude

Celui qui du désir d'aimer déborde et meurt ?

Où donc, ó Christ sans croix, poses-tu tes regards ?

Où donc, ténébres ennemies, où est l'autel

Digne finalement de recevoir mon front ?

Au service de qui répandrai-je ma vie ?

Le voile s'est rompu : par une déchirure

De bel et clair azur, comme en met sur ses toiles

Au cceur de masses sombres le célebre Díaz,

L'homme dans son chagrin du rocher entrevoit

Sur un fond tropical et joli, des galants

Au teint blanc, et de noires Venus, couronnés

De fleurs nauséabondes et couvertes de boue :

lis passent en dansant : á chaqué nouveau tour

Sous leurs pieds délicats la terre se dérobe !

Et quand en un baiser démesuré ils joignent

Leurs lévres fatiguées, déjá ternies, tremblantes,

Jaillissent de leurs lévres de funestes

Oiseaux couleur de fiel, oiseaux de mort.

 

 

 

OH ! MARGARITA !

Un rendez-vous dans l'ombre de ta porte

Obscure, alors qu'un frais petit vent nous convie

Á nous serrer tous deux, et si étroitement

Qu'un seul corps tous les deux nous formions :

Laísse le vent moqueur s'insinuer joyeux,

Débordant de santé, tel un galant jeune homme Qui les courtiserait, parmi les feuilles,

Afin que dans le pin

Murmure et najesté ma poésie aprenne.

Seule la nuit est digne de l'amour.

Solitude et pénombre, c'est cela qu'il lui faut.

On ne peut plus aimer, oh Margarita !

 

Extrait de: José Martí. Vers libres. Édition bilingüe établie par Jean Lamore, Prologue de Cintio Vitier. Paris, Harmattan/Éditions UNESCO, 1997. p. 75