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Mon ami Alfredo
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Pour Alfredo Guevara la politique et la culture s’imbriquaient dans la volonté de refonder le pays
Illustration par : Eduardo Ponjuán

Comme c'est souvent le cas avec les personnalités de projection forte et passionnée, Alfredo Guevara vivait immergé dans les turbulences des adversaires et des partisans. J’avais à peine seize ans quand je l'ai connu, alors éblouie par les nouveautés que m’offrait la vie universitaire. À vingt-trois ans, il était un jeune homme mince, secrétaire des affaires étrangères de la FEU (Fédération Estudiantine Universitaire), étudiant en Philosophie et Lettres avec une réputation de communiste, suffisamment important à l'échelle nationale et internationale pour être considéré comme dangereux par les spécialistes du State Departement. Sa base politique électorale se trouvait dans l'un des conglomérats les plus conservateurs de la « Colline » (Université de La Havane est placée sur une colline), composé, en grande majorité, par des jeunes filles de la petite et moyenne bourgeoisie désireuses d’obtenir un titre, une carrière viagère et de former une famille avec un jeune et prometteur professionnel. Toutefois, les paroles d'Alfredo ont exercé une influence décisive. Je me souviens d'une circonstance critique. La masse s'est rebellée. Nos voix n'ont pas pu s'imposer. Interné dans le pavillon Borges de l'hôpital Calixto Garcia, à cause d'une maladie pulmonaire prolongée, le jeune dirigeant est apparu au milieu de la tempête. Il a imposé le silence, il a été écouté et il a gagné le combat.

Bien que nous partagions en grande mesure les mêmes idéaux, nos projets de vie étaient différents. Dans mon cas, la politique intégrait les valeurs fondamentales de l'éthique de l'engagement intellectuel. Pour lui, elle constituait la raison d’une vocation. Son activisme précoce, lié au monde étudiant – il est arrivé à occuper un poste élevé dans l'Union Internationale des Étudiants (UIE) - lui a permis de connaître de nombreuses subtilités, d’établir des réseaux de contact, une expérience qui lui servira beaucoup plus tard à l'Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique (ICAIC) et d’explorer le monde socialiste lors de l’étape initiale de la Guerre Froide. Les problèmes latents n’ont pas dû échapper à sa perception critique. Il les a subordonné à la défense d'une plus grande cause. C’est pour cette raison que le rapport de Khrouchtchev devant le XXe congrès du PCUS (Parti Communiste de l’Union Soviétique) à dû le faire tressaillir. Nous avons parlé de ce thème la veille de mon premier voyage en Europe.

Ayant un esprit combatif, son courage personnel pouvait le pousser à la limite de l’intrépidité au long d'un combat qu’il livrait simultanément sur plusieurs fronts. Il a connu la clandestinité et la répression policière. Au triomphe de la Révolution, il avait mûri politiquement et intellectuellement. Sa vision critique sur les erreurs commises par la gauche historique et sa conviction de forger un avenir meilleur pour l'Amérique Latine, lui a permis d'élaborer des tactiques basées sur une stratégie de développement. Ainsi, alors qu'il élaborait les bases conceptuelles pour la fondation de l'ICAIC, travaillait dans la petite équipe qui a élaboré la Loi sur la Réforme Agraire.

Depuis cette perspective, la culture était un élément crucial de la conception d'une société différente. Les arts ne pourraient pas être réduits à un simple instrument de propagande. Voie de connaissance pour rendre visible ce qui était encore invisible, ils pouvaient croître dans un climat propice, de débat et de haute tension intellectuelle, jamais soumis aux critères paternalistes ni aux formules non reconnues de sous-estimation du destinataire. Lors de son étape initiale, l’ICAIC s’est érigé en laboratoire expérimental pour la mise en œuvre de ce projet. Conçu comme une école, les cinéastes en herbe ont été invités à l'étude, à l'analyse critique des œuvres cubaines et d'autres pays. Soutenus comme une forteresse, les cercles internes n’ont pas éludé les thèmes d’ordre théorique. Les publications ont proliféré, beaucoup d'entre elles destinées à faire connaître les tendances du marxisme contemporain. Interdisciplinaire par nature, le cinéma pouvait s’ouvrir, comme il l'a fait, aux arts visuels et à la musique. Tous étaient très jeunes dans ce savoir-faire, depuis le maestro Leo  jusqu'aux chanteurs les plus préoccupés. Les travaux importants ne l’ont pas poussé à abandonner le souci du détail. Un dimanche après-midi, le téléphone a rompu le silence de ma maison, Alfredo révisait un numéro de la revue Cine Cubano avant de l'envoyer à l'imprimerie et il voulait me consulter sur la pertinence d'une virgule.

Dès le début, la projection internationale de l'ICAIC était en fonction des intérêts suprêmes de la Révolution. Il a comté la collaboration efficace de Saúl Yelín pour les réseaux de communication avec de notables personnalités de la gauche européenne. On a beaucoup insisté sur le dialogue créatif avec les néoréalistes italiens, situés à l’opposé de l’optimisme volontariste des doctrinaires du réalisme socialiste. Cependant, les voix les plus influentes de la gauche européenne venaient toujours de France, impliquée dans le débat anticolonial. Gérard Philipe était beaucoup plus qu'une étoile brillante. C’était un intellectuel, comme d'autres personnalités du monde de l'art. Pour comprendre l’époque, ses contradictions et ses malentendus qui peuvent se produire lors de l'échange entre ici et là pour une maîtrise insuffisante des références respectives, cela valait la peine de sauver El otro Cristóbal, alors considéré comme un échec indéchiffrable. Pour une grande partie des Européens de bonne volonté, l'Amérique Latine demeure une question en suspens.

Pour lui, la politique et la culture s’imbriquaient dans la volonté de refonder le pays, un rêve forgé à travers l'expérience historique d'un pays colonial, un projet intellectuel récurrent, avec des visages différents, depuis le début du XIXe siècle. Dès sa prime jeunesse il a conçu la possibilité de donner une cause à l’être de la nation, dans ce qu'il appelle « le socialisme libertaire », l'équité et l’émancipation humaine. Cette conscience historiciste – en rien théologique, soit dit en passant – l’a conduit à la pratique d’un enseignement particulier. Ses messagers détectaient des jeunes prometteurs dans les classes universitaires pour les intégrer aux files de l'ICAIC. Dans la mesure de son temps disponible, il donnait des cours à l'École des Lettres et des Arts de l'Université. Libéré des tâches d'organisation du cinéma, la crise générale de la pensée de gauche a favorisé sa relation de dialogue avec les nouvelles générations.

Comme tous, politique est un terme ambigu, applicable à l'ambitieux pour escalader des positions de pouvoir pour son propre intérêt. La politique a aussi un sens noble, dérivant de l'origine étymologique du mot. Elle implique l’immersion dans les conflits de la multitude et, ainsi, un domaine des connaissances visant à définir les coordonnées supérieures de chaque époque afin de comprendre les circonstances du présent et dessiner des stratégies transformatrices. Plus spéculatif que cela puisse paraître, le discours des philosophes contient une réflexion sur l'humain, de sa condition et de sa place possible dans la société. Il y a les résignés et les rebelles. Pour ne pas résulter être une triste nourriture des insectes, cette méditation impose l’exercice d’une praxis, d’une bataille conduisant à atteindre un pouvoir facultatif pour mettre en place les modifications nécessaires dans le quotidien le plus concrète. Pour cette raison, la politique peut se convertir en œuvre et raison d’être des rêveurs.

Le secrétaire des affaires étrangères de la FEU avait appris à tisser des réseaux internationaux. À l’abri de la Révolution cubaine, il a pu déployer ces capacités dans la promotion du mouvement du Nouveau Cinéma Latino-américain. Ce furent des jours d'enthousiasme et de ferveur. De même, sous le contrecoup des dictatures dans le Cône Sud - Brésil, Argentine, Uruguay, Chili – depuis La Havane il y avait un travail souterrain de localisation, de suivi et de soutien aux victimes de la persécution. Quelque chose de cette action silencieuse émerge dans les documents qu'Alfredo Guevara a publiés ces dernières années. Ceci constitue un geste de courage de divulguer les contradictions d'une époque et les nuances d'une conduite personnelle où il y avait des éclats, des frictions, à côté des jugements de notables lucidité, tout cela dans l'effort de construire une institution qui impliquait, en même temps, la création artistique dans la très délicate frontière de la raison idéologique, une trame complexe d'une industrie sans antécédents dans le pays et la projection internationale à travers des alliances dans le système de festivals, dans l'effort d'articuler un marché pour le cinéma latino-américain.

Nous avons partagé un temps dans des zones différentes de l'éducation et de la culture. Toujours passionnée par le cinéma, j'ai aimé intensément l'expansion initiale du notre. Parfois plus proche et parfois plus distante, j’ai admiré l’œuvre d'Alfredo. Notre amitié a survécu à quelques malentendus puérils. Nous avons partagé un rêve et une mémoire inoubliable, celle de notre jeunesse dans le milieu d'une petite université provinciale dotée, cependant, d’enseignants animés par une éthique, une générosité et un désir de savoir admirable. À côté du perron, superbe  au sommet de la Colline d’où nous pouvions voir la ville à nos pieds, nous partagions un premier apprentissage de la vie et de la culture. Aujourd’hui, avant tout, ces liens subtils et inaltérables accompagnent mes adieux à un ami.