IIIIIIIIIIIIIIII
Lettre de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Là où il y a beaucoup de têtes saillantes, une tête de plus n'attire pas l'attention, mais là où il y en a peu qui surpassent, où il y a de vastes plaines sans montagnes, une tête saillante est un crime.
Illustration par : Darian Rodríguez Medero

Guatemala, le [samedi] 30 mars [1878][1]

 

                Frère Mercado,

                Un certain Escandón[2] s'en va à Acapulco, pressé d'arriver, et je vous envoie cette lettre par son intermédiaire pour qu'elle vous arrive plus vite. J'ai reçu en même temps que la dernière vôtre – d'autant plus désirée qu'aucune autre qu'elle était en retard – la lettre injuste et amoureuse de ma mère. Elles croient vraiment que je les ai sacrifiées à mon bien-être. Si elles me voyaient vivre au milieu d'angoisses semblables à celles que j'ai passées au Mexique, elles ne penseraient pas ainsi !  A quoi bon que nous mourrions de pauvreté tous ensemble ! Un chemin s'ouvrait-il devant moi à Mexico ?  Et sur celui du Guatemala, où c'est à peine si nous tenons aujourd'hui à deux, entreraient-elles, les deux familles qui forment aujourd'hui mon foyer ?  Elles n'ont pas foi en moi, et elles ne connaissent pas les forces de mon âme qui les obligent à l'avoir. C'est là une vive amertume qui ne leur parviendra jamais. Je travaillerai pour payer mes dettes cette année et, une fois que nous en vivrons libres, si le sort ne m'est pas ennemi, j'aiderai ceux qui n'ont jamais su ce qu'ils avaient en moi. C'est mon pauvre père, le moins pénétrant de tous, qui a fait le plus de justice à mon coeur.  Le fait est que j'ai commis un grand crime : n'être pas né avec une âme d'épicier. Ma mère a des grandeurs, et je les estime, et je l'aime – vous le savez – profondément, mais elle ne me pardonne pas mon indépendance sauvage, ma brusque inflexibilité ni mes opinions sur Cuba. C'est ce que j'ai de meilleur qui est jugé comme le pire. Cela m'afflige, mais ne me fait pas dévier de ma route. A Dieu vat ! Je lui écris maintenant longuement, sans que ces maux de l'âme transparaissent dans ma lettre, par l'intermédiaire d'un certain Urbano Sánchez[3] qui enverra la lettre à La Havane depuis la Jamaïque, directement et en express. Voilà moins de quinze jours, je lui ai aussi écrit longuement par l'entremise d'un certain Callejas[4] qui est parti d'ici pour Cuba. Je lui ai écrit déjà trois lettres par le Mexique. Comme cela m'attriste beaucoup qu'elle croit que moi, qui souffre tant du manque de lettres de sa part, je cesse de lui écrire à dessein et comme je n'ai pas à lui demander des comptes de ses erreurs de croyance à mon égard, sinon à la caresser, à les lui pardonner et à les lui amender, écrivez-lui de votre côté au sujet de ma situation angoissante et de ma constance naturelle à lui écrire.[5]

                Je vais publier ici un journal[6], dans lequel je devrai beaucoup me défigurer pour me situer au niveau commun. Là où il y a beaucoup de têtes saillantes, une tête de plus n'attire pas l'attention, mais là où il y en a peu qui surpassent, où il y a de vastes plaines sans montagnes, une tête saillante est un crime. Les conservateurs se signent devant moi et ils sont dans leur droit : je dois leur paraître un diable en redingote croisée. Les soi-disant libéraux, dont je ne trouve ici aucun, ni d'intelligence ni de coeur, refusent de se pousser pour faire une place au banquet à celui qui n'est à leurs yeux qu'un convive de plus. Ils ne savent pas que ceux qui vivent du ciel mangent très peu de la terre. Ils n'en prennent que le strict nécessaire, pour s’en venger de les retenir. On a exploité mes véhémences et occulté mes prudences; on a peint mon silence comme de l'hostilité, ma réserve comme de l'orgueil, ma petite science comme de la fatuité altière. C'est une guerre de sape dans laquelle moi, soldat de la lumière, je suis vaincu d'avance. Mais je lutte aussi dignement que je puis, et c'est à cela que répond mon journal. Mon livre, dont je souhaite vivement l'arrivée, m'aidera. J'ai reçu les cinq exemplaires de Mimiaga[7], que je lui ai conservés soigneusement tout un mois : j'y ai vu la pénétration miraculeuse avec laquelle vous avez réformé les errata les plus importantes que j'ai pu noter dans le feuilleton. De toute évidence, si je meurs vite, ce qui ne serait pas si mal, et si j'ai écrit avant quelque chose de digne d'une publication, je vous chargerai de cette dure tâche. Vous et mon inimitable Carmen, car elle scrute elle aussi ce que je veux dire dans ce que j'écris. Je vois Carmen aimante et sereine, face à de graves problèmes dont la solution n'est pas aisée. Elle me console et, par sa tranquillité, m'encourage. Même si je devais fuir à pied dans les forêts, elle m'accompagnerait. Et ne pleurerait pas.

                Covarrubias a eu ici du succès. Tout autant qu’au peintre Isabey[8], je lui pardonne ses oscillations politiques : sinon, qui observera Mercure ? Rares sont les hommes de science qui ont le courage singulier de l'Américain Caldas[9]. Le ministère des Relations a offert un dîner à Covarrubias, et une société, El Pensamient0[10], lui a consacré une soirée au théâtre. Il se peut qu’une autre, El Porvenir[11], lui offre une aussi. Il va avec plus de gravité pour bien montrer qu'il est déjà ambassadeur; mais il est dans son attitude, au-delà de tout éloge, simple et modeste. Manuel Díaz est aussi beau garçon que toujours; sans conteste, la beauté est un droit.

                Ici, à cause de jalousies inexplicables du recteur de l'Université[12], un homme petit de corps et d'âme, à qui je n'ai fait d'autre mal que de louer dans un de mes discours un autre discours-lecture de lui qui ne méritait pas d'éloge, je suis resté professeur platonique d'histoire de la philosophie, avec des élèves auxquels on ne permet pas d'entrer en classe, et sans salaire[13]. En échange, on m'annonce qu'on me nommera professeur de science de la législation. Un vaste champ s'ouvrirait ainsi devant moi, et j'y sèmerai la plus grande quantité d'âme possible. Je donne gratuitement une classe de philosophie : le meilleur salaire est la gratitude de mes disciples. Il y a eu des réformes économiques, et comme ils croyaient que mes classes seraient victimes des économies, ils ont annoncé qu'ils partiraient en masse du collège où le gouvernement les éduque. Pour ma fête, ils m'ont offert, les pauvres, une belle léontine[14].  Il me suffit de ça, de ma décision de payer ici, esclave de mes dettes, une année et de partir, et d'entendre Carmen chanter à mes côtés aussi joyeusement que maintenant, pour que je passe cette année noire-ci et attende d'autres années azur. Qui sait si l'azur permanent n'est pas de cette terre !

                J'arrête ici. Ecrivez à maman. Dites à Lola que j'estime qu'elle nous doit une lettre et que nous serons envers elle à cheval sur l'étiquette. A Manuel l'Arabe, que je lui dois un cadeau et que je le lui paierai. À Manuel, le peintre, qu'il déverse sur des toiles son imagination pleine de Cupidons, de géants, d'enfants et de grisettes, et qu'il fasse un voyage en cette bonne compagnie. Manuel est un excellent artiste, qui a besoin d'un milieu raffiné et cultivé pour faire fortune. Au Mexique, Miranda[15] gagnera toujours plus que lui, alors que tous les cieux jaunes, les cieux de cuivre de Miranda, ne valent pas un trait librement lumineux du pinceau audacieux de Manuel Ocaranza.

                Carmen envoie des baisers à tous vos enfants. Moi, à vous, ma profonde affection et ma gratitude amoureuse de toujours.

 

                Votre frère

 

J. Martí

Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005. pp.127-133

******



[1] L'année apparaît dans l'édition princeps (pp. 47-49).

[2] On ne connaît qu'un seul Escandón ayant eu à voir peu ou prou avec Martí : Ignacio Amor y Escandón, propriétaire de l'hacienda San Gabriel où Martí et Carmen ont passé la nuit, le 28 décembre 1877, à leur retour au Guatemala (cf. lettre nº 16 ; Alfonso Herrera Franyutti, «Tras las huellas de Martí en México...», op. cit., p. 123). Il ne s’agit vraisemblablement pas de lui, qui s’appelerait plutôt Amor et que Mercado devait connaître.

[3] On connaît un Urbano Sánchez y Echevarría, du parti autonomiste, qui offrira l'année suivante à Martí un poste de délégué aux Cortès espagnoles pour la province de Santiago de Cuba – ce qu’il refusera catégoriquement – et qu'il critiquera souvent vers 1893-1894 comme entrave aux préparatifs de la nouvelle guerre d’Indépendance. Mais, le nom étant assez courant,  s’agit-il bien du même ?

[4]  On ignore de qui il s'agit.

[5] La première lettre que l'on conserve de Leonor Pérez à son fils datant du 15 octobre 1880, il m'est impossible d'apporter ici des exemples concrets, mais les lettres que je cite ensuite au moment opportun corroborent parfaitement la teneur de la correspondance de la mère : plaintes et reproches.

[6] Selon le journal El Porvenir (mars 1878), organe de la société guatémaltèque homonyme dont Martí était vice-président, le premier numéro aurait dû voir le jour le 15 avril. Une note signée D.F. indique, entre autres : « Martí  est arrivé depuis peu dans notre capitale : il était pour nous un étranger et un inconnu, mais, à l’instar de ce philosophe grec, il aurait pu dire qu’il emportait toute sa richesse avec lui. Il est monté à notre tribune ; il s’est montré dans notre presse, et nous avons pu dès lors le qualifier : nous l’avons trouvé riche d’idées et riche de mots, doté de sentiments généreux et plein d’une érudition précoce, actif et aimable, intelligent et bon. Nous avons commencé alors par l’apprécier et fini par l’aimer. Nous lui avons tendu avec effusion une main qu’il a serrée avec gratitude.  Depuis lors, il est Guatémaltèque de cœur ; aucun n’est plus enthousiaste que lui du progrès de notre patrie ; aucun ne rêve plus de son avenir. […]  » [Félix Lizaso, Martí : recuento de Centenario, La Havane, 1953,  Impresores Úcar García, S.A., t. I, p. 46-47; pour sa part, OCEC, t. 5, p. 291, indique en note : « Dans l’article “La Revista Guatemalteca”, signé par D.E. (Domingo Estrada ?), publié in El Progreso (nº 22, 5 avril 1878, pp. 342-343), on annonçait que le premier numéro de la Revista verrait le jour “le quinze avril prochain” ; Pedro Pablo Rodríguez me précise que ces références sont exactes, que le CEM possède le journal El Progreso correspondant, qu’El Porvenir n’existe pas à La Havane, qu’il n’existait pas dans les bibliothèques guatémaltèques quand il y a fait des recherches voilà trois ans et que personne là-bas ne le connaissait là-bas et qu’Edición Crítica, sans nier la véracité des affirmations de Lizaso et Vela, a choisi à juste titre une donnée vérifiable et vérifiée.]

En fait, le cours des événements empêchera Martí de concrétiser ce projet, dont il ne nous reste que le prospectus l'annonçant : «Les richesses du Guatemala sont peu connues; le commerce intellectuel avec l'Europe est maigre; ceci explique la création de mon journal. Hormis la raison de mon activité personnelle que je consacre avec ferveur au bien de l'Amérique, malgré les obstacles et les appréciations, la "Revue" répond à mon désir de faire connaître tout ce que le Guatemala produit et peut produire, et de rendre générales les nouvelles de lettres et de sciences, d'arts et d'industries, aujourd'hui privilège des rares bienheureux qui peuvent savourer facilement les excellentes revues européennes. Je connais l'Europe, et j'ai étudié son esprit; je connais l'Amérique, et je sais le sien.  Nous avons plus d'éléments naturels sur ces terres nôtres, qui vont depuis là où coule le fougueux Río Bravo jusqu'où finit le digne Chili, que sur aucune autre terre de l'Univers; mais nous avons moins d'éléments civilisateurs, parce que nous sommes bien plus jeunes en histoire, nous n'avons pas de précédents séculaires et nous avons été, nous, les Latino-Américains, moins heureux en éducation qu'aucun autre peuple; tristes mémoires historiques, secrets de bien des malheurs, qu'il n'est pas ici le lieu de tirer à la lumière. L'Europe cherche les produits de notre sol qui donnent du brillant à ses places; nous autres, nous avons besoin d'entrer dans ce grand courant d'inventions utiles, de livres énergiques, de publications agréables, d'appareils industriels que le vieux monde, et le septentrion du nouveau, font jaillir de leur sein où bouillonnent l'activité de tant d'hommes, l'éloquence de tant de savants, la vivacité de tant d'ouvrages... Mais, par ailleurs, sait-on en Europe, sait-on dans notre Amérique même, combien de beautés, combien de richesses, combien d'industries naturelles contient ce peuple-ci que les mers cherchent comme si elles courtisaient sa beauté, comme si elles lui apportaient des messages de terres lointaines, comme si elles réclamaient ses produits ?  [...] Mon journal contiendra donc, à chaque numéro, des descriptions – plus utiles que pitto-resques –  des régions de la République; une étude de ses fruits et de leurs applications; des évocations de morts illustres et d’œuvres notables qui enorgueillissent le pays, ce qui répond à mon idéal de mettre en valeur tout ce qu'il contient de beau et de bien. Et, pour assouvir la demande curieuse et naturelle de nouvelles européennes, chaque numéro contiendra une revue d'arts beaux et utiles, de sciences et d'inventions, de livres et de drames, de ce qui vient juste d'être publié ou imaginé, de ce que, au milieu d'approbations et d'applaudissements, forge le génie et écrit la plume dans les illustres et vieux peuples de nos rives humaines, le Guatemala sous les yeux, et l'Europe à la main...» («Revista Guatematelca», O. C., t. 7, pp. 104-106 ; OCEC, t. 5, pp.291-293.)

[7]  On ignore de qui il s'agit.

[8] Jean-Baptiste Isabey représentait pour Martí un archétype de l'accommode-ment politique : « There was once a French painter of rare merit, who lived under all the rulers of the first third of his century and was loyal to each one in succession.» («The French Water-Colorists», The Hour, New York, 12 juin 1880, in O. C., t. 15, pp. 309.) Dans un brouillon de ce texte, il écrit : «Il y eut autrefois un peintre qui fut fidèle à tous ses souverains. L'Empire le trouva aussi soumis que la maison des Bourbon.» (O. C., t. 22, p. 104.)

[9] Francisco José de Caldas (1770-1816). Naturaliste né à Popayán, alors dans la Nouvelle-Grenade. Fit partie de l'expédition botanique dirigée par Mutis (1802) et parvint à réunir six mille espèces. Monta avec Humboldt et Bonpland au sommet du Pichincha et du  Chimborazo, tantôt rectifiant tantôt ratifiant les calculs de de La Condamine et de Bouger sur les points culminants des Andes. Fut directeur de l'Observatoire astronomique de Santa Fe de Bogotá. Traça la carte de la vice-royauté, explora les Andes et le fleuve Magdalena. Fonda le Semanario de Nueva Granada (1807), auquel il collabora assidûment. A l'éclatement de la guerre d'Indépendance contre l'Espagne, fut nommé capitaine du génie et général de brigade. Fait prisonnier, il fut fusillé le 29 octobre 1816. Il était en train de préparer une Fitografía del Ecuador, qui a disparu, et réclama en vain à ses juges de lui laisser le temps de conclure ce travail et d'autres avant de mourir. Il laissa un mémoire sur l'Estado de la geografía del virreynato de Santa Fe de Bogotá, con relación a la economía y al comercio (1807).

[10] Académie scientifique et littéraire, dont l’organe de presse du même nom, vit le jour le 25 juillet 1877.

[11] Société littéraire fondée le 11 mars 1877 et dont l’organe de presse du même nom vit le jour le 20 mai 1877. Dans sa brochure Guatemala, Martí écrit : « [Les jeunes] ont maintenant des sociétés actives, et j’ai vu, heureux, sur les tréteaux de journaux de Mexico les revues qui leur servent d’organes : El Porvenir et El Pensamiento. Celle-là tend à développer le goût du beau ; celle-ci, du grave ; celle-là du littéraire, celle-ci du scientifique. » (OCEC, t. 5, p. 277.)

[12] Manuel Herrera.

[13] Martí avait été nommé le 29 mai 1877 professeur de littératures étrangères (française, anglaise, italienne et allemande) et d'histoire de la philosophie. On trouvera in Destinatario Martí, op. cit., pp. 33-34, une lettre de ses élèves le félicitant de la façon dont il s'acquitte de sa fonction.

[14]«Nom donné, il y a une quarantaine d'années, à une chaîne de montre...» (Littré)  C'est cette léontine que Martí léguera à son fils avant de rentrer à Cuba : «1er avril 1895.  Mon fils, je pars ce soir pour Cuba; je pars sans toi alors que tu devrais être à mes côtés. En partant, je pense à toi. Si je disparais en chemin, tu recevras avec cette lettre la léontine que ton père a utilisée toute sa vie. Adieu. Sois juste. Ton José Martí.»  (O. C., t. 20, p. 142.)

[15] Primitivo Miranda, sculpteur et peintre mexicain né avant 1840. On distingue  parmi ses sculptures les statues d'Ignacio Ramírez et de Leandro Valle, qui inaugurent  la série ornant la Promenade  de la Réforme à Mexico (1889).  Comme peintre, on peut citer son tableau de moeurs Descanso en una venta (1858). Meurt à la fin du siècle. Martí écrit : «Le Mexicain Miranda ne peint pas les Vierges comme Murillo, et pourtant le type catholique est le même. De quoi dépend l'inégalité de la peinture, l'inégalité du degré de beauté ? De l'inégalité du degré de personnalité. L'être copié est le même. C'est la faculté copieuse qui varie.» («Notes pour les débats sur l'idéalisme et le réalisme en art», in O. C., t. 19, p. 424.)