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L’art en Amérique Latine : la constante recherche de l'identité
Par Paula Companioni Traduit par Alain de Cullant
Aujourd'hui, l'Amérique Latine est un territoire où le personnel devient politique, la politique s’exprime à travers l'art et les métaphores artistiques deviennent le reflet de chaque pays.
Illustration par : Darian Rodríguez Medero

Le XXe siècle a replacé l’Amérique Latine sur la carte du monde à travers les luttes et les processus qui ont traversé le continent. La colonie et la néo-colonie, la libération et la décolonisation, la nationalisation et les processus sociaux, la culture et la contre-culture sont lignes cardinales qui tracent le chemin de Notre Amérique vers un possible horizon émancipateur. Cette réaffirmation symbolique a eu comme accompagnement le miroir des identités régionales : l’art latino-américain.

Avec cette ligne en perspective, entre 3 et 10 octobre 1983, la Casa de las Américas – une institution cubaine reconnue pour promouvoir la réalisation artistique et l’étude de celle-ci comme un espace pour l'émancipation de cette partie du monde – avait convoqué la Première Rencontre des Jeunes Artistes d'Amérique Latine et des Caraïbes. Plus de 100 participants de tout le continent, sous la prémice de la narration de Cortázar, assistèrent à la première édition de « Casa Tomada » et ils déclarèrent :

« Notre œuvre est en cours de formation. Nous sommes à la recherche de nouvelles formes pour exprimer la réalité. C’est pour cette raison que nous assumons un permanent et minutieux travail critique et autocritique quant à notre pratique sociale et artistique. Nous reconnaissons en ceux qui précèdent les compagnons de construction d'un autre destin pour l'humanité qui n’est pas encore complètement écrit mais qui est prévisible ».

Le XXIe siècle a dynamisé le contexte latino-américain ; les zones de la création artistique et littéraire ainsi que les processus sociaux et culturels irradient la nouveauté.

Pendant cinq jours du mois de décembre 2009, la Casa a été reprises par des jeunes narrateurs, poètes, documentalistes, dramaturges, plasticiens, penseurs et musicologues de la région, qui se sont faits appelés la « Génération Casa Tomada » et qui ont réalisé la deuxième édition de cet événement, pour célébrer le cinquantenaire de l'institution fondée par Haydée Santamaría. Cette IIe Rencontre, 26 ans après la première, a analysé la production culturelle en Amérique Latine et dans les Caraïbes.

La Casa Tomada a été conçue afin que des jeunes ayant différentes nationalités, histoires et moyens d'expression dialoguent sur un thème, un processus social ou culturel, une inquiétude ou une expérience créative qui, comme Latino-américains et/ou Caribéens, les connectent.

Dans une époque marquée par la participation active des jeunes dans les contextes sociaux actuels, la Casa de las Américas invite les écrivains et les artistes du continent âgés de moins de 40 ans « à la prendre » pour converser sur la pensé latino-américaine depuis et pour les jeunes.

Dans cette IIIe Rencontre des Jeunes Artistes et Écrivains d'Amérique Latine et des Caraïbes, 58 invités de 14 pays ont échangé leurs points de vues sur des questions telles que la migration et les déplacements avec la transculturation culturelle qu’ils supposent : les mouvements sociaux, la communication, l’activisme et les processus créatifs ; et les nouvelles formes de la circulation de l'art et de la consommation culturelle.

Le retour à la politique ? (Paroles des participants)

Durant les décennies effervescentes des années 60 et 70, les multiples expressions artistiques du continent ont marqué l'évolution d’un sentiment latino-américain au-delà des étiquettes du marché. Mais la « nuit néolibérale » - qui s’annonçait à partir des années 80 – a impliqué une perte de paradigmes dans la recherche constante de l'identité, dans les années 1990. Le rôle de l'artiste dans l'activisme politique latino-américain était imprécis à la fin du siècle dernier.

En 2001, l’appelé Cône Sud a expérimenté une secousse avec un air de jeunesse : en Argentine, la fin du faux rêve néolibéral a conduit à de vives protestations contre la privatisation de la vie, lequel a « réveillé » politiquement ce pays et le continent. L’écrivain, éditeur et communicateur social Enzo Maqueira, un des invités de cette édition de l'événement, a définit que, depuis lors, « certains jeunes - parce qu'il y a tout – ont formulé des discours et des messages des années 70, mais avec d'autres modes : nous croyons que ce n'est pas le chemin de la violence mais celui de la lutte constante, du travail, de la conscience, de l'éducation. Cela apporte beaucoup d'optimisme de dire « l’Amérique Latine se réveille », car elle s’est réveillée plusieurs fois et, quand elle se réveillait, on la faisait se rendormir. Il a fallu travailler très dur et cela a été un processus très douloureux. Mais aujourd'hui le faux rêve du néolibéralisme et de la consommation est terminé et, au moins, une grande partie de la population s'est réveillée sur le plan politique ».

Des nouveaux exposants de la littérature, du théâtre, de la musique, des arts plastiques et de la communication croisent leurs expériences dans la Casa Tomada pour répondre à une question : « Comment un créateur pense au « retour à la politique » en Amérique Latine aujourd'hui ? »

Du Pérou, le narrateur, éditeur et journaliste Ezio Neyra a considéré que « la littérature, il y a longtemps, est sortie de la sphère dans laquelle elle a toujours été associée à la politique. Lors des dernières décennies du XXe siècle, elle a commencé à être une avant-garde absolument autonome avec l'idée de « l'art pour l'art ». Je ne pense pas qu'il devrait y avoir un « doit être » de la littérature ni un « doit être » de l’écrivain J'ai quelques problèmes avec cette idée ».

Mais d'autres réalités, qui font aussi partie du dialogue dans la Casa Tomada 2013, donnent à l'art latino-américain actuel un rôle fondamental dans la pensée politique du continent.

Miriela Fernández, journaliste et communicatrice cubaine affirme : « L’art a toujours été un élément de transformation en Amérique Latine. Quand on parle de l'art populaire, nous ne devons pas seulement nous concentrer sur les jours actuels, mais remonter vers une histoire ayant à voir avec le Théâtre de l'Opprimé (d’Augusto Boal) dans les années 1970, qui est un mouvement artistique avec des racines dans les propositions de l’Éducation Populaire et qui soulève nouvellement un regard sur le sujet ».

L'actrice brésilienne Camila Scudeler considére qu’à partir des récentes protestations dans le « géant du Sud », le retour à la politique dans son pays « n’a pas eu lieu parmi la majorité mais où j’agis - même à Sao Paulo - beaucoup de groupes ont été impliqués et ont fait bouger la pensée théâtrale et artistique depuis ce point de vue ».

L’idée du groupe s’est réactivée dans le théâtre des années 90 : c’est de là qu’est venu le Mouvement l’Art contre la Barbarie qui, d’une certaine façon, a impliqué une nouvelle fois les gens depuis les œuvres, les thèmes abordés, les expériences esthétiques prisent en compte. Son intention n’est pas pamphlétaire dans sa dimension politique mais de s’approcher de la vie quotidienne. »

Le poète et chercheur littéraire colombien Carlos Aguasaco conclut : « Les artistes sont toujours des entités politiques car l'art représente tout ce qui préoccupe l'être et, inévitablement, l'organisation politique, l'organisation depuis la civilisation, est l'un des éléments qui nous inquiète le plus : comment vivons-nous ? Où allons-nous ? Etc. sont des questions spécifiques à la profession. La contradiction, l'exercice de chercher les points de rencontre entre le passé, le présent et l'avenir, fait partie du travail artistique. Il n'y a pas de moyen de produire sans être politique. Ce qui se passe maintenant est que les artistes ont moins peur ; il y a comme un printemps latino-américains dans lequel le créateur a trouvé que les nouveaux moyens et les nouvelles dynamiques de communication donnent du pouvoir à une quantité de groupes de jeunes émergents qui produisent une culture marquée par la nécessité d'un changement. Le modèle de globalisation hégémonique est en crise, générant sa propre critique et, pour les artistes, il est de plus en plus urgent de faire de la politique ».

Depuis son propre art

Les métaphores artistiques qui découlent de la réalité latino-américaine (migration, violence, discrimination, transculturation, démocratie et souveraineté) coïncident avec les points de vue des politologues et des spécialistes du thème. Ce repositionnement de la politique comme le centre d'un grand nombre des productions actuelles en Amérique Latine mène à des propositions esthétiques innovatrices.

Depuis les arts plastiques, par exemple, le colombien John Aguasaco (le frère du poète) met sa société en échec : il met en vente la Maison/Musée Quinta Bolívar. « Tout le monde va là-bas, mais personne ne réfléchit sur son histoire - explique Carlos -. La Colombie est en crise car elle n'a jamais vraiment atteint son indépendance. Les gens réagissent devant l'art de John en disant : « il y a quelqu'un qui veut nous supprimer l'histoire », et il résulte que c’est un artiste qui leur dit « si vous ne venez pas visiter le Musée, si vous n’allez pas à la Quinta Bolivar, si vous ne protégez pas votre territoire, si vous ne protégez votre identité ; le marché va vous supprimer jusqu'à votre mémoire historique. Plus que la paix, aujourd'hui le pays veut savoir ce que signifie être Colombien. En règle générale, « le Colombien » est défini en termes négatifs : trafic de drogues, délit, corruption… Alors, les artistes tentent de définir ce que veut dire être Colombien en termes positifs : le Colombien a une mémoire, il est autocritique, il est inclusif et il ne se déterritorialise pas ».

Le contexte convulsif de Porto Rico, une nation caribéenne sous les lois d'une néo-colonie servant de laboratoire à la politique des États-Unis, est également le prétexte d’une réalisation artistique pour les Portoricains.

Le cinéaste Ari Maniel Cruz explique : « La jeunesse artistique a fait la même chose que ceux qui ne sont plus jeunes : avec ce legs nous avons suivi de faire un travail dissident au sein du système américain, d’être une voix promouvant la « portoricanité », encouragent l'étude de l’être portoricain en tant qu'entité propre et non comme un être colonisé. Nous approfondissons le colonialisme car nous voulons comprendre notre réalité et, à partir de là, explorer le présent et l'avenir de notre nation. Mon travail doit être purement politique ; parce que je pense que ce que nous faisons est une quête d'identité. Nous sommes un pays qui n'a toujours pas l'autodétermination, donc la « portoricanité » essaye de comprendre les incohérences ou les contrastes que propose la mise en place d'une identité (le gringa) qui n'est pas la bonne. Là est mon thème ».

Les racines mexicaines sont également au centre des recherches de la musicologue Natalia Bieletto. « On reconsidère et repense le rôle des artistes dans la société, principalement quant aux apports  avec lesquels nous pouvons contribuer pour parler de la production artistique de façon critique ou de faire de l'art depuis la prise d’une position politique. Mes sujets ont à voir avec la construction d'un espace social, unir d’espaces publics, des politiques de réglementation de l’espace. Je m'intéresse à l'art au service des mouvements sociaux, car il me semble qu'ils ont besoin d’une traduction : ce que les artistes créés à partir de leur discipline n’est pas toujours compris par ceux qui ne lisent pas cette discipline. Je mets mes connaissances au service d’une traduction entre le public et le regard de l'artiste ».

Pour la littérature d'Enzo Maqueira, agir politiquement est « affronter le dilemme de dire ce que je pense ; je fais de l'exercice d'analyser, car la droite à de nombreux porte-parole et de nombreux espaces pour se développer. Devant la possibilité de choisir entre une chose ou une autre, je prends toujours celle de gauche. Dans l’art argentin, le thème fondamental – plus que d’être de gauche ou de droite - est de savoir si l'État est présent pour contrôler et aider ; ou s'il se retire et laisse le marché tout faire ».

Mais pas tout le monde pense la même chose, la diversité identitaire s'exprime aussi dans la variété des opinions et des positions qui parcourent le continent. Le Péruvien Ezio Neyra estime que « dans l’art, aujourd'hui, il n’y a pas une façon de faire les choses qui soit hégémonique, mais il y a plusieurs façons de faire les choses et chacune a son public. Aucune, ni celle engagée à sa société, ni celle qui ne l’est pas, est pire que l'autre. Chacun le fait à sa façon ».

Le replacement du rôle de l'artiste dans l'activisme politique latino-américain et caribéen arrive à ce « retour à la politique ».

Le besoin de tous sortir dans les rues pour protester a eu une double fonction : lutter comme artistes et travailleurs de la culture contre les privatisations qui entravent leur travail, et accompagner les mouvements sociaux. L'artiste devient une entité politisée qui revendique ses propres droits et ceux de sa société.

Aujourd'hui, l'Amérique Latine est un territoire où le personnel devient politique, la politique s’exprime à travers l'art et les métaphores artistiques deviennent le reflet de chaque pays.