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Anna Karénina, un drame rénové
Par Pedro de la Hoz Traduit par Alain de Cullant
Il s’agit de l’une des mises en scènes les plus rénovatrices et impressionnantes du Théâtre d'État Académique Evgueny Vakhtangov.
Illustration par : Darian Rodríguez Medero

Peut-il y avoir un théâtre sans paroles ? Une image pure, une gestualité, une expression corporelle. Bien que la créatrice du spectacle soit une chorégraphe de renom, ce n’est ni un ballet ni une pantomime. Certains l’appellent un théâtre physique ; d’autres, un drame de danse musicale. En fin de compte, peu importe les classifications. Durant deux heures, la passion, la jalousie et le destin des protagonistes d’Anna Karénine débordent la scène et surprennent les spectateurs.

Il s’agit de l’une des mises en scènes  les plus rénovatrices et impressionnantes du Théâtre d'État Académique Evgueny Vakhtangov, la célèbre compagnie moscovite engagée à représenter la Russie lors du XVe Festival International de Théâtre de La Havane, du 25 octobre au 3 novembre.

Cette année, le Festival, organisé par le Conseil National des Arts Scéniques de Cuba, est dédié à la commémoration du 150e anniversaire de la naissance du notable acteur, pédagogue et metteur en scène Konstantin Stanislavski.

À la fin de la représentation dans le Vakhtangov, la créatrice du spectacle, Angelika Jolina, est entourée par le public, ainsi que les acteurs participants.

Kiril Krok, le directeur général du Vakhtangov, place ses espérances dans l’accueil du  public havanais devant un spectacle ayant une intense charge visuelle et dans lequel la narration fait abstraction de tout élément verbal, à l'exception de la scène où les personnages assistent à une représentation de l’opéra Evgueni Onéguine de Tchaïkovski et lors de laquelle on écoute l’émouvant aria de Tatiana.

« L'histoire d’Anna Karénine a une portée universelle – affirme Kiril Krok – et, en même temps, elle fait partie de notre plus précieuse tradition culturelle ». L’œuvre de Léon Tolstoï, initialement publiéz en 1877, compte de nombreuses versions théâtrales et cinématographiques, mais nous avons décidé de l'aborder avec un langage différent. Depuis sa première en 2012, elle fait partie des joyaux de notre répertoire et cela s’est confirmé avec l'accueil de la critique et, surtout, celui du public qui remplit notre théâtre lors de chaque représentation ».

Jolina Angelika est la plus haute responsable de la mise en scène. Elle parie sur la capacité des acteurs pour transmettre les plus différentes nuances émotionnelles à partir du corps. La Russie du XIXe siècle, avec les atavismes patriarcaux, la décadence de l'aristocratie, l'hypocrisie des conventions sociales et le poids de la bureaucratie et de la caste militaire, peut être ressentie dans l'atmosphère qui entoure les événements : en faisant connaissance du Conte Vronski, Anna quitte l’ennuyeux et pierreux Karénine, mais en même temps elle se voit marginalisée, condamnée à l’ostracisme et victime d'une société machiste. Suite à la perte de l’ardeur initiale de Vronski, elle opte pour le suicide.

« Je remercie la façon dont les actrices et les acteurs se sont voués à un exercice inhabituel dans leur carrière et dont ils ont compris la proposition esthétique », a déclaré Jolina Angelika.

La distribution comprend de notables artistes : l’Anna d’Olga Lerman incarne l'évolution de son personnage avec des accents physiques particuliers ; le Vronski de Dimitri Solomikin se distingue par sa présence puissante ; et personne n'est insensible à la conviction dramatique du Karénine d’Evgueni Kniazev, un des plus importants acteurs russes contemporains, lauréat du titre de l’Artiste du Peuple Russe. Le reste de la distribution se dédouble avec efficacité dans les personnages secondaires et les figurants.

La bande sonore est décisive, basée sur les œuvres du Russe Alfred Schnitke, de l’Allemand Gustav Mahler et du Français Gabriel Fauré, ainsi que la minime conception théâtrale de Marius Yatsovski.

Le numéro 26 de la rue Arbat, un siège privilégié

Dans la géographie culturelle moscovite, le théâtre Vakhtangov occupe une place privilégiée. Situé au numéro 26 de la mythique rue Arbat, fréquenté par des artistes et des intellectuels depuis le début du siècle dernier, l’immeuble accueille une institution comptant plus de 90 ans de tradition.

Evgueni Vakhtangov a fondé la compagnie en 1921, à partir d'un processus commencé une décennie plus tôt, quand il dirigeait un groupe de jeunes talents désireux d'entreprendre un chemin propre parallèle au Théâtre d'Art de Moscou (MAT) déjà établi. Vakhtangov était déjà reconnu comme le plus remarquable professeur de la méthode Stanislavski.

Après de nombreuses péripéties et en pleine époque des transformations révolutionnaires, installé dans la rue Arbat et après une douloureuse rupture avec le MAT, le célèbre metteur en scène a offert la première, le dimanche 13 novembre 1921, de sa version du Miracle de Saint Antoine, de Maurice Maeterlinck. Mais la véritable consécration de la nouvelle institution arriva lorsqu'il mis en scène, en février 1922, la Turandot, de Friedrich Schiller, qui a valu les félicitations du propre Stanislavski.

Le théâtre a été détruit par les bombes nazies lors de la Grande Guerre de la Patrie. Pendant ce temps, deux brigades d'acteurs sont parties au front. Le théâtre a été reconstruit en 1948.

Aujourd'hui, le Vakhtangov conserve un répertoire de vingt-six pièces, dont Oncle Vania, d’Anton Tchekhov ; Roméo et Juliette, de Shakespeare, ou Médée d'Euripide.