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Juan Clemente Zenea, le poète martyr
Par Luis Rafael Traduit par Alain de Cullant
L’œuvre poétique de Juan Clemente Zenea peut être considérée anticipatrice du Modernisme Hispano-américain.
Illustration par : Darian Rodríguez Medero

Né dans la ville de Bayamo, dans l’Orient de Cuba, Juan Clemente Zenea (1832-1871) a voyagé, lu, s’est passionné, a souffert l’exil et a composé une œuvre poétique que nous pouvons considérer anticipatrice du Modernisme hispano-américain pour sa sensibilité, sa profondeur lyrique et son style dépuré.

Depuis son recueil Cantos a la tarde (1860), il se révèle un poète intimiste, loin de la grandiloquence du premier romanticisme. C’est pour cette raison que son œuvre s’inscrit dans l’appelée « réaction de bon goût » ou la seconde génération romantique, loin des excès des poètes larmoyants. Sa littérature apporte l’amplitude des motifs et des influences, autrefois limitée aux écrivains péninsulaires ; et il assimile les réalisations formelles et tonales de ses contemporains français, allemands, anglais et nord-américains. Lamartine, Schiller, Musset, Longfellow sont certains des auteurs qu’il a traduit dans notre langue et où il capte une lyrique « sana rhétorique » qui a ouvert les voies de la sensibilité parnassienne, symboliste et moderniste.

Dans la poésie de Zenea on distingue un ton sentimental conduisant à l’intimisme et à une sensibilité inusitée pour attraper la subtilité des paysages en vers, pour lesquels Cintio Vitier a dit que Luisa Pérez de Zambrana et Juan Clemente Zenea « consomment le processus d'internalisation du ton, conduisant à sa plénitude les essences créoles et cubaines de notre romantisme ». Dans une strophe de Las sombras nous trouvons une estampe qui nous parle de son lyrisme précurseur des nouvelles attitudes esthétiques : « Harpe sonore de la montagne, / le palmier, entonne un susurrement, / et au doux poids de l'oiseau / sa ramure arque l’arbuste ».

En examinant l'éclat de sa poésie - inégale dans le soin stylistique mais dirigée vers son épuration - nous entrevoyons la semence que cultivera plus tard Julian del Casal, qui partage avec Zenea la préférence pour la littérature française et le destin malheureux. Si Casal est mort jeune à cause d'une maladie, Zenea a eu aussi une fin prématurée, mais comme conséquence d’un imbroglio absurde digne d'une œuvre kafkaïenne. Les historiens disent qu’il a décidé de quitter New York pour, avec un sauf-conduit espagnol et pour  réaliser des pourparlers de paix, rencontrer Carlos Manuel de Céspedes, le leader du soulèvement révolutionnaire du 10 octobre 1868. Capturé par les autorités coloniales lorsqu'il avait l'intention de retourner aux États-Unis, le poète a été conduit à La Havane, condamné à la peine capitale et fusillé sept mois plus tard dans la forteresse de La Cabaña. Zenea était-il un agent double ? Un agent de la couronne ou un patriote ? Il y a encore un débat, des documents accusateurs ou expiatoires surgissent encore. Toutefois, Juan Clemente Zenea a intitulé son dernier livre Diario de un mártir, quand il a su que sa condamnation à mort était irrévocable.