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Poésie de Carilda Oliver Labra
Par Carilda Oliver Labra Traduit par Guadalupe Vento Martínez
De la poésie de Carilda Oliver Labra, Prix National de Littérature 1998 : « Discours d’Ève » et « Une femme écrit ce poème »
Illustration par : Darian Rodríguez Medero

Discours d’Ève[1]

Aujourd’hui je te salue brutalement :
avec une quinte de toux
ou un coup de pied.

Où te caches-tu,
où t’en fuis-tu avec ta boite folle
de cœurs,

avec cette traînée de poudre que tu portes en toi ?

Où vis-tu :
dans la fosse où tombent tous les rêves
ou dans cette toile d’araignée d’où pendent

les orphelins de père?

Je m’ennuie de toi,
le sais-tu ?

comme de moi-même

ou des miracles qui n’ont pas lieu.
Je m’ennuie de toi,
le sais-tu ?
Je voudrais te persuader de n’importe quelle joie,
de n’importe quelle imprudence.

Quand viendras-tu ?
J’ai une telle hâte de jouer à rien,
de te dire “chéri” 

et que le tonnerre nous rabaisse,

et que les oranges palissent dans ta main.
J’ai une telle envie de te regarder au fond
et de trouver des voiles
et de la fumée
qui, à terme, finit en flammes.

Je t’aime, c’est vrai, 

mais innocemment,
comme l’ange trompé que je suis.

Je t’aime,

je ne t’aime pas.

Nous tirerons ces mots au sort

et celui qui gagne sera le trompeur.
 

Mon amour...
(que dis-je ? je me trompe,
ici j’aurai dû dire que je t’hais déjà). 
Pour quoi ne viens-tu pas ?

Comment est-ce possible

que tu me laisses m’en aller sans t’engager avec le feu 

Comment est-ce possible que tu sois australe

et paranoïaque

et que tu renonces à moi ?

 

Tu seras en train de lire les journaux

ou de traverser

la mort

et la vie.

Tu auras tes problèmes d’ouïe et d’entrejambe,  

inerte,

malheureux,

attardé dans le souffle du deuil.

Et moi qui te fais fondre,

qui t’insulte,

qui t’apporte une jacinthe effondrée ;

moi qui approuve ta mélancolie

moi qui te convoque 

au sel du ciel,

moi qui te raccommode :

quoi ?

Quand vas-tu me tuer à coups de crachats,

le héros ?

Quand vas-tu me mordre encore sous la pluie ?

Quand ?

Quand vas-tu m’appeler oisillon

et putain ?

Quand vas-tu me maudire ?

Quand ?

Fais attention, que le temps passe

le temps,

le temps,

déjà les lutins ne viennent plus me visiter,

je ne comprends plus les parapluies,

et je suis chaque fois plus sincère,

auguste…

Si tu tardes,

si, embrouillé dans ton nœud, tu ne me trouves pas,

tu deviendras aveugle ;

si tu ne reviens pas maintenant : infâme, imbécile, abruti, idiot,

je m’appellerai jamais.

 

J’ai un bouquet de je ne sais quoi entre les jambes ;

ce n’est peut-être pas que je t’aime

mais que les lampes brûlent avec très peu de pétrole

et que j’ai souffert de la fièvre.

Mon jamais                       

est lourd comme une ancre.

Pour un instant je délaisse l’agonie

et j’éclate dans mon cadavre, tout étonné.

Je sais que tu me réserves un cadeau de tigre,

mais te présenter aux astres est un magnifique métier.


J’ai rêvé hier que pendant notre baiser

un coup de feu avait retenti 

et qu’aucun de nous n’avait lâché l’espoir.

Celui-ci est un amour

sans maître ;

nous l’avions trouvé perdu,

naufragé,

à la rue. 

Ensemble nous l’avons ramassé pour le protéger.

C’est pour ça que quand nous nous mordons,

la nuit

j’ai comme une peur de mère que tu as laissée seule.

Mais cela n’a pas d’importance,

embrasse-moi,

encore et encore

pour me retrouver.

Fixe-toi à ma taille,

reviens ;

sois mon animal,

remue-moi.

Je distillerai cette vie en trop,

les enfants condamnés.

Nous dormirons comme homicides sauvés  

pris par une fleur incomparable.

Et le lendemain quand le coq chantera

nous serons la nature

et, au lit, je ressemblerai à tes enfants.

 

Reviens, reviens.

Traverse-moi de ta foudre.

Fais-moi encore cette prise de lutte.

Nous ferons jouer par toujours le tourne-disque.

Viens avec ta nuque d’infidèle,

avec ton coup de pierre.

Jure-moi que je ne suis pas morte.

Je te promets, mon amour, la pomme.

1965

 

Une femme écrit ce poème[2]

Une femme écrit ce poème

Partout où elle le peut                            

à n’importe quelle heure d’un quelconque jour

dans le siècle de l’avitaminose  

et l’astronautique

tristesse désir je ne sais quoi

en attendant la baïonnette ou l’obus

une femme écrit ce poème

sans attributs

sans vergogne et à coup de dents  

fougueuse inaltérable repentie train de pourrir

nous tombons tour à tour devant les étoiles

tous nous devons mourir

il n’y a rien de plus illustre que le sang

une femme écrit ce poème

qu’elle est bête la ligne qui sépare le soleil de l’ombre

le crépuscule passe

s’accumule au bout des toits 

on apprend tout à coup d’une thrombose coronarienne 

tu existes, solitude

une bombe retentit 

regardez si les lentilles de contact sont brisées

une femme écrit ce poème

elle met de côté quinze piastres[3] pour le loyer 

mon vieil ami

est arraché au midi par la prostate 

nous dansons

la préparation au combat continue

« no pasarán »      

une femme écrit ce poème

comme celui qui a perdu le temps pour toujours

je crois au cœur de Denise Darval

en mourant plusieurs fois, nous avons gagné

j’ai un écoulement synovial, à ce qu’il parait

il n’y a pas de temps pour la poésie

les fèves ont vraiment pris du temps à cuire 

demain je demanderai le divorce, je te le jure

une femme écrit ce poème

il y a tant de fantômes à sept heures dans mon cœur

j’ai mis une attelle à la branche de l’aréquier qui est triste

maman si tu savais comme combien tu me manques

si l’alarme aérienne retenti

allez chercher les enfants qui dorment dans leur berceau

je vais garder cette photo du Ché

puisque le canari s’est tu j’ai amené un ténor chez moi

une femme écrit ce poème

chargée d’ultimatums

de poudre

de rimmel    

verte contemporaine hébétée

entre l’uranium

et

le cobalt

trèfle d’espoir

convalescente d’amour

tricheuse jusqu’à l’extase

bébête comme une ballade

névrosée

elle met des rêves dans une tirelire  

nymphe du trauma

fiancée des couteaux

ne pas perdre la lumière à la dernière main de cartes

une femme écrit ce poème

1967

 

Textes traduits par Guadalupe Vento Martínez et confrontés par Laura Ruiz Montes.

 


[1] De Carilda Oliver Labra: Error de magia.  Letras Cubanas, 2004.

[2] De Carilda Oliver Labra: Error de magia.  Letras Cubanas, 2004.

[3] Le dollar canadien est populairement appelé « piastre » (prononcé piasse) dans la langue parlée du Québec et de l'Acadie. Il en va de même dans les régions francophones de l'Ontario et du Manitoba au Canada. Les francophones de la Louisiane, de la Nouvelle-Angleterre, et même des Antilles Francophones (Haïti), font la même chose à propos du dollar américain. Cette acception est d'un registre familier, mais elle descend d'un usage ancien selon lequel d'autres devises nommées dollar en anglais recevaient en français le nom de piastre.