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Lettre de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Dans les pays élémentaires, la vie des hommes vertueux est très difficile sur le terrain intellectuel.
Illustration par : Mario Carreño

  

Guatemala, le [vendredi] 8 mars [1878][1]

 

                Frère Mercado,

 

Aujourd'hui, je suis tranquille, grâce à ma Carmen; comme je ne sais si je serai triste demain, grâce à la vie, je vous écris aujourd'hui, bien que ce ne soit pas le jour du courrier[2]. J'ai déjà reçu une grande partie du livre[3], et je m'étonne, non qu'il ait été publié avec quelques errata, mais qu'il l'ait été avec si peu. Votre affection a pénétré mon esprit et l'a vu à travers mon écriture incompréhensible. Quiconque ne saurait m'aimer n'aurait su me lire ainsi. J'estime que ce livre me sera ici d'une véritable utilité : il servira d'arme à ceux qui ont de l'affection à mon égard contre ceux pour qui je suis, malgré mon silence obscur, une menace ou une gêne. J'ai décidé, une fois que j'aurai payé mes dettes, de partir d'ici[4]. Si j'avais les moyens de cultiver la terre, non : je m'y enfermerais. Je pense sérieusement à ce que vous vous débarrassiez de votre attirail politique pendant quelques années et arrangiez avec vos bons amis moréliens[5] une petite exploitation de café, richesse sûre là-bas comme ici. La pensée vous en paraît-elle donc bizarre, parce qu'inattendue ? Dans les pays élémentaires, la vie des hommes vertueux est très difficile sur le terrain intellectuel[6]. Vous êtes encore jeune; vu de près, vous grandiriez beaucoup face à vos compatriotes; en quelques années, sans détriment de votre réputation ni de votre culture enviable, vous auriez, vous, une indépendance commode et vos enfants, des avoirs sûrs. Je demanderai de l'aide à Lola. Quant à moi, je jure que, si je pouvais le faire, je m'enfermerais pour labourer la solitude, accompagné de ma femme, de mes pensées, de livres et de documents. Préparez donc les outils de labour, et faites-moi vite le plaisir de m'envoyer quelques grains de votre café. Si savoir le boire revenait à savoir le cultiver, nous serions, vous et moi, d'excellents planteurs de café. Ce qui est curieux, ce n'est pas que ces choses-là nous viennent à l'idée; ce qui est curieux, c'est qu'il nous vienne à l'idée de ne pas les faire.

                Dans le feuilleton de La Patria[7] que m'envoie le loyal Curtis[8] – ce en quoi il fait bien parce que ces simples dévotions me consolent de grandes douleurs – j'ai vu la biographie quelque peu saugrenue qui précède les vers de Peón. Un magister ne doit pas ouvrir les portes du temple allègre de Diane et des Amours. Il y a là-dedans une «puissance virtuelle psychologique» et un certain nombre de kantismes extravagants, incapables de donner une idée réelle du talent extraordinaire de Peón. Il a mal fait de ne pas vous laisser écrire le prologue de ses vers. Je suis un peu fâché avec lui, parce qu'il est en train de battre des ailes hors du nid, comme si un poète-ange était fait pour être une tête brûlée et folâtre. Azcárate[9], en excusant trop éloquemment, en sa grande âme erronée, ses erreurs y a fait tomber son ami. Les grands poètes n'ont pas besoin d'éprouver des passions désastreuses : il leur suffit de les imaginer.

                J'ai vu aussi avec beaucoup de chagrin, dans vos deux dernières lettres amoureuses, un empressement qui révèle une préoccupation de l'esprit. Ou serait-ce alors que j'ai démérité à vos yeux par mon voyage ? Je pense à vos problèmes avec autant d'insistance qu'aux miens et je m'ingère sans cesse à la recherche – ici en mon for intérieur inutile – de promptes solutions salvatrices. Quant à ce qui pourrait vous intéresser, il règne ici une atmosphère très froide. L'homme que j'ai trouvé ici parle d'ores et déjà sans ambages de renoncer totalement à la question. Que de grandes occasions perdues d’une manière infantile[10] ! Votre foi étonne ici. Ceux qui l'admirent ne savent pas l'imiter. Par bonheur, l'exemple se sauvera, parce que j'écrirai votre biographie[11]. La caféière me séduit, et je pense que vous devez, certaines nuits, remplir votre oreiller de ce genre de pensées.

                Je vous envoie une lettre pour Sarre[12] : j'y ai pensé avec angoisse. Il m'a fallu croire, comme c'est arrivé, que je n'avais pas – qui l'eût cru ? – assez d'argent pour atteindre Acapulco. N'était la lettre d'Uriarte, à laquelle je ne voulais pas recourir et de la possession de laquelle je n'ai été assuré que dans les dernières heures de la nuit du 25[13], je n'aurais pas manqué de payer cette facture.  Heureusement, vous avez, vous,  et j'ai, moi, l'excuse naturelle qu'il n'existe pas de virements établis entre le Mexique et le Guatemala. Que Sarre comprenne bien que ceci relève exclusivement de moi-même. Je suis vraiment dans une mauvaise passe à présent, mais je pense éponger mes dettes d'ici à trois mois. Le fait est que la fortune, en me lançant à la mer, a hissé des voiles noires sur mon pauvre bateau. Mon caractère est un rude ennemi, mais, bien que la vie quotidienne m'apporte des chagrins, je veux plutôt vivre ensuite que vivre maintenant. Carmen me pardonne. Chez moi, ils n'ont pas voulu me pardonner[14].

                Je suis sûr que Manuel Ocaranza ne s'est encore mis en contact avec aucune maison de New York. Il devrait peindre, faire ses valises et partir. Là-bas, en peignant des Indiens et ses ravissantes légèretés, il ferait des provisions pour l'hiver. D'autres choses, comme le portrait de Thiers et le crâne[15], mériteraient d'aller à Paris. Je lui cède définitivement le portrait d'Ana[16], parce que je crois qu'il mérite de l'avoir. Ah ! Il est malheureusement vrai que ceux qui meurent ne se revoient plus ! Qui aura à porter sur un livre de comptes interminable tant de vies d'hommes !

                Je vous prie de demander à ceux du Federalista ce que j'ai fait pour mériter tant de désaffection. Je pense leur envoyer de la nourriture pour quelques colonnes et je ferai avec plaisir d'ici ce qu'ils me demanderaient. Je ne fais pas de correspondances, parce que les événements sont rares et les appréciations, dangereuses. Mais j'enverrai sous peu au moins un article sur Manuel et un autre sur mon maître inoubliable, que j'ai assis à mes côtés depuis sa mort : Anselmo Suárez y Romero[17]. Le pauvre vieux cygne est mort, mais il a chanté bien des fois avant de mourir. Tout ceci, afin qu'on excuse ma pauvreté au Federalista et qu'on m'envoie le journal. Les étrangers me l'envoient, et les miens ne me l'enverraient pas ?

                J'éprouve moi aussi un vrai chagrin de ne pas avoir pu serrer Alfredo Torroella[18] dans mes bras. J'ai pour lui une de ces amitiés intuitives qui remplacent les vieilles amitiés, et je le vois comme si nous avions eu depuis très longtemps des relations affectueuses. C'est un grand corps plein d'une grande âme. Un des prochains courriers lui apportera une lettre de moi.

                Covarrubias[19] et Manuel Díaz[20] sont déjà ici; je les ai vus avant-hier sur la promenade avec autant de plaisir que s'ils étaient Cubains. Je vais leur rendre visite aujourd'hui. Je crois qu'on retire Uriarte et que Lorenzo Montúfar, actuellement ministre abdomenu[21] et arrogant de l'Instruction publique, lui succédera. Plus je touche de près les choses politiques, et plus elles m'inspirent de la répugnance. Montúfar a contribué à discréditer Uriarte parce qu'il souhaite occuper sa place. Je le regrette, parce qu'Uriarte m'a fait du bien, et j'aurais pu décider par mes rapports la suspension des lettres de mise à la retraite qu'on lui avait envoyées. Mais je comprends que tout effort est désormais vain, et je crois qu'on lui enverra finalement les lettres décisives.

                J'arrête là. Je ne sais comment vous remercier de l'effort suprême que vous avez fait en traduisant mon livre. Vous me demandez une dédicace, mais ma dédicace pour vous serait plus longue que le livre entier, parce que, bien que cela paraisse un mensonge, une vie comme la vôtre se prête plus à des commentaires qu'un pays comme celui-ci.

                Carmen et moi, nous évoquions hier soir notre déjeuner parfumé au Tivoli de San Cosme[22]: au nom de ce jour-là et au nom de tous les jours, nous envoyons à Lola des souvenirs très affectueux.

                N'était les difficultés d'établissement – grandes, parce que mesquines – qui m'attendaient ici, je n'aurais pas oublié d'envoyer le prologue que je devais au livre de Manuel[23]. Ce sera vraiment un livre beau et pittoresque; une âme saine, peignant la Nature belle sous de vives couleurs.

                Donnez une étreinte d'homme à Manuelito; embrassez vos créatures exemplaires; fondez une caféière, et aimez beaucoup votre frère

 

J. Martí

 

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Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005. pp.119-126



[1] Année correctement rajoutée dans l'édition princeps (pp. 43-46).

[2] Voilà peut-être une indication intéressante sur la façon dont Martí écrivait ses lettres. En bloquait-il systématiquement la rédaction le jour du courrier ?

[3] Il s'agit bien entendu de sa brochure sur le Guatemala dont il a parlé dans les lettres précédentes et dont il a confié l'édition et la correction typographique à Mercado.

[4] Au retour de Mexico, Martí a pu constater un changement d'attitude de la part des autorités guatémaltèques envers lui et envers son compatriote, José María Izaguirre, directeur de l'Ecole normale. Jalousies de certains, craintes de les voir occuper trop d'espace, xénophobie ? On ne sait trop. Toujours est-il que ces réflexions traduisent un malaise évi-dent dont ses lettres à Mercado indiqueront la progression et qui le conduira à abandonner le Guatemala quelques mois plus tard.

[5]  L'Etat de Morelos est proche de Mexico. Martí consacre de longues pages enthousiastes à la culture du café dans sa brochure sur le Guatemala : «...le grain savoureux, qui exalte le sang, anime la passion, éloigne le sommeil, saute très inquiet dans les veines, se transforme en flamme et arôme dans le cerveau... le haschich d'Amérique qui fait rêver et n'abrutit pas... Ô savoureux café, don généreux de l'Amérique qui rend à l'Europe en cou-rants de vie le mal qu'elle lui a fait parmi tant de biens !  Mme de Sévigné, aux belles lettres, n'a jamais dû prendre un bon café...» (O. C., t. 7, pp. 133 et 137.)

[6] Dans une très belle lettre adressée à son ami, le poète cubain José Joaquín Palma, Martí réfléchit à peu près à la même époque sur les avatars des intellectuels dans des sociétés aux cultures non encore consolidées et mimétiques : «Et puis, tu as un grand mérite.  Né à Cuba, tu es poète cubain.  Notre terre, tu le sais bien, est un nid d'aigles, et comme il n'y a pas là d'air pour les aigles, comme, près des échafauds, il n'y a que les corbeaux pour vivre bien, nous orientons, à peine nés, notre vol vers les défilés d'Heidelberg, vers les frises du Parthénon, vers la demeure de Pline, vers l'altière Sorbonne, vers Salamanque fissurée et morte.  Affamés de culture, nous la prenons là où nous la trouvons la plus brillante.  Comme on nous interdit ce qui est à nous, nous nous imbibons de ce qui est étranger.  Ainsi, Cubains, nous nous sommes convertis,  à cause de notre éducation forcément vicieuse, en Grecs, en Romains, en Espagnols, en Français, en Allemands.  Tu es né à Bayamo, et tu es poète bayamais.  L'air froid du Nord ne souffle pas dans tes vers, pas plus que l’amertume postiche du  lied, le mal coupable de Byron, la douleur parfumée de Musset.  Que les troubadours des monarchies pleurent sur les statues de leurs rois, brisées aux pieds des chevaux des révolutions; que les troubadours républicains pleurent sur le berceau étayé de leurs républiques aux germes putrides; que les bardes des vieux peuples pleurent sur les sceptres brisés en morceaux, les monuments détruits, la vertu perdue, le découragement effrayant : le crime d'avoir su être esclave se paie en le restant bien longtemps encore.  Nous, nous avons des héros à pérenniser, des héroïnes à exalter, d'admirables élans à louer : nous blessons la légion glorieuse de nos martyrs qui nous réclame, se plaignant de nous, leurs thrènes et leurs hymnes. // Dormir sur Musset, se coller aux ailes de Victor Hugo, se blesser du cilice de Gustavo Bécquer, se jeter dans les abîmes de Manfred, étreindre les nymphes du Danube, être soi et vouloir être autre, dédaigner le soleil de la patrie et se réchauffer au vieux soleil de l'Europe, troquer les palmiers pour les frênes, les lys du Cautillo pour le coquelicot pâle du Darro, cela revient, ô mon ami ! cela revient à apostasier.  Des apostasies en littérature qui préparent très mollement les âmes aux luttes futures et originales de leur patrie.  Car nous compromettrons sa destinée en la tordant pour en faire une copie de l'histoire et de peuples étrangers...» (O. C., t. 5, pp. 95-96 ; OCEC, T. 5, pp. 320-321.)

[7]  La Patria, journal mexicain fondé à La Havane en 1877. Fut au départ opposé au gouvernement de Porfirio Díaz, mais finit par s'identifier totalement à celui-ci quand celui-ci revint au pouvoir en 1884. Cessa de paraître en 1912.

[8] On ignore de qui il s'agit. Quelqu'un qui vit à La Havane, puisqu'il lui envoie La Patria de là-bas.

[9] Nicolás Azcárate (1828-1894), avocat et homme de lettre cubain. Reçu avocat à Madrid en 1854. De retour à La Havane, fonde la Revista de Jurisprudencia (1856) puis le Lycée de Guanabacoa (1861) où il préside la section littéraire. Quand les autorités espagnoles le ferment, il organise des soirées littéraires chez lui. Se rend à Madrid en 1866 comme représentant de Güines au Conseil des commissaires où il défend des idées réformistes. Y fonde le journal El Siglo XIX (1869). Rentre à Cuba en 1875 mais doit s'exiler à Mexico où Martí fait sa connaissance. Rentre à Cuba en 1878. Reprend ses réunions littéraires de 1882 à 1886. Prend part à la fondation du Lycée de La Havane dont il occupe la présidence. Fondateur du Parti démocratique. Martí lui vouait une grande affection tout en ne partageant pas ses idées politiques; de retour à Mexico en 1877 pour s'y marier, il lui écrit : «Je n'oublierai jamais celui qui m'a encouragé dans mes oeuvres de pensée et a aidé à préparer mon âme pour ma meilleure oeuvre de cœur. Votre ami enthousiaste.» (O. C., t. 28, p. 363.) Pour sa part, Azcárate écrit sur l'album de compliments de Carmen, souhaitant « au brillant couple dont notre Cuba est orgueilleuse de ne jamais verser les larmes amères qu'arrache la contemplation des autels en ruine de son temple » (cf.  Jorge Mañach, Martí, el Apóstol, La Havane, 1990, Editorial de Ciencias Sociales, pp. 90-91).

[10] Comme l'on regrette, en pareil cas, de n'avoir aucune lettre de Mercado !  Car des passages de ce genre – dont il est impossible d'éclaircir la teneur exacte sans elles – indiquent bien que les demandes n'étaient pas à sens unique : Mercado, l'homme bien établi et possédant une bonne situation sociale, demande parfois de l'aide à Martí... De quel projet peut-il bien s'agir. Cette histoire de plantation de café serait-elle plus qu'une blague ?

[11] Ce qu'il ne fera jamais....

[12] D'après le contexte, il semble s'agir d'un créancier de Martí à Mexico.

[13] Le 25 décembre 1877, la veille de son voyage de  retour au Guatemala, Uriarte lui a remis une lettre de change pour faire face à des dépenses imprévues.

[14] On trouve ici une des premières allusions de Martí à ce qui sera une des croix de sa vie : l'incompréhension de sa famille, en particulier son père et sa mère, vis-à-vis de ses choix existentiels et politiques.

[15] Il doit vraisemblablement s'agir du «crâne de Montes de Oca» dont il parle dans sa lettre du 6 mai 1880 et dont le vrai titre est Estudio de un  cráneo o Naturaleza muerta, de 1877, semble-t-il, dont on ignore l'emplacement actuel, qui fut aussi commenté par Ignacio Manuel Altamirano et décrit dans un poème par Manuel Gutiérrez Nájera.

[16] Serait-ce le portrait reproduit par Raúl García Martí (Martí. Biografía familiar, op. cit., p. 466) et que Ripoll (article « La Boda de Martí », site Internet) considère justement comme cette huile d’Ocaranza bien que la mauvaise qualité de la reproduction empêche d’être aussi péremptoire, ou alors le portrait de la p. 115, où Ana apparaît regardant à droite, à l’inverse du premier, le menton appuyé sur sa main (dans ce qui semble bien une photo derrière un verre fêlé)  ou alors la peinture où elle est de profil devant des lys, en un geste de prière ou d'admiration, qui correspond mieux à ce qu’en dit le neveu de Martí : « …ayant conservé dans son esprit la vision de son illusion disparue, [Ocaranza] veut faire un portrait en pied »  (p. 116) ?

[17] Anselmo Suárez y Romero (1818-1878), écrivain cubain.  Auteur du premier roman antiesclavagiste cubain, Francisco. El Ingenio o Las Delicias del campo, écrit entre septembre 1838 et juillet 1839, mais resté inédit jusqu'en 1880. Fut professeur de latin au collège San Pablo de La Havane, fondé par le poète et éducateur Rafael María de Mendive  et où Martí fit une partie de ses études secondaires entre 1867 et 1869. Suárez y Romero raconte dans ses manuscrits inédits : «Le 16 octobre 1875, José Martí y Pérez écrivit de Mexico à Eusebio Valdés Domínguez ce qui suit [lettre inconnue dans les O. C. et Epistolario] : "A propos d'Anselmo Suárez y Romero, je voudrais avoir quelque chose de lui ici pour le publier et le faire connaître. Vraiment, Anselmo est un coeur généreux et notre puriste le plus châtié. Je crois lui avoir écrit une fois de prison, et il n'a pas compris une de mes angoisses. C'est là une petite dette oubliée, que je lui paierai par la vive affection que j'ai pour son mérite et son noble caractère."  Effectivement, je n'ai pas répondu à cette lettre... non par crainte de me compromettre alors qu'il était prisonnier pour des raisons politiques, ce genre de circonstances ne m'ayant jamais fait reculer pour visiter d'autres amis dans des cas pareils. José Martí y Pérez a même été mon disciple au collège San Pablo... Je l'estimais beaucoup en raison de son grand talent et de son application persévérante. Mais, pour ne pas répondre à sa lettre, j'ai eu des raisons qui n'étaient peut-être pas fondées, mais qu'il m'est impossible de révéler ici. » (Cité par Mario Cabrera Saqui, in Francisco, La Havane, 1970, Biblioteca Básica de Autores Cubanos, p. 207; repris in OCEC, t. 4, p. 398.)

[18] Alfredo Torroella (1845-1879), poète, dramaturge et journaliste cubain. Fit ses études au collège San Cristóbal et à l'Université de La Havane. Collabora à Cuba Literaria, Rigoletto, El Correo Habanero, Camafeos, La Revista del Pueblo, Liceo de la Habana. Fut codirecteur d' Ensayos Literarios. Travailla comme échotier à  La Prensa et à El Siglo. Fut directeur de La Luz, de Regla. En 1864 publia ses Poesías et fit jouer son drame en vers Amor y pobreza, pièce que suivront Careta sobre careta (1866) et Laureles de oro (1867). Ecrivit des pièces comiques pour le théâtre bouffe, comme El ensayo de Don Juan Tenorio et Un minué, jouées au théâtre des Variétés en 1868. Assista aux fameuses « soirées littéraires » de Nicolás Azcárate et aida la section littéraire du Lycée de Guanabacoa. Dut émigrer  à Mexico en 1868 à cause de ses idées indépendantistes. Ayant trouvé un emploi dans les douanes, il collabora à El Renacimiento et à El Federalista, de la capitale, ainsi qu'à La América, de New York,  et continua son action en faveur de l'indépendance. En 1870 fit jouer et publia son drame social, El mulato. Gravement malade, il profita de la fin de la première guerre d'indépendance en 1878 pour rentrer à La Havane où il mourut l'année suivante. Martí prononcera un vibrant hommage le 28 février 1879 au cours d'une soirée funèbre en son honneur (cf. O. C., t. 5, pp. 83-89; cf. aussi lettre du 17 janvier 1879 ; OCEC, t. 6, pp. 13-14 et 18-25).

[19] Francisco Díaz Covarrubias (1833-1889). Astronome mexicain.  Présida la commission chargée de dresser la carte géographique de la vallée de Mexico et de fixer la position géographique de la capitale. Sous l'empire, émigra à Tamaulipas pour ne pas avoir à servir Maximilien. En 1874, présida la commission mexicaine qui se rendit en Chine pour étudier le passage de Vénus devant le disque solaire, ce qui lui permit de mesurer la distance la plus précise à ce jour  entre la Terre et le Soleil. Se rendit aussi au Japon au sujet duquel il écrivit un livre commenté dans El Progreso, de la capitale guatémaltèque en 1778 où il se trouvait alors comme ambassadeur du Mexique auprès des pays centraméricains. C'est là que Martí fit sa connaissance, surtout que tous deux participait aux activités de la société El Progreso dont le Cubain était  membre fondateur et au journal de laquelle l'astronome collabora aussi. De retour au Mexique, fonda la Société Humboldt et l'observatoire astronomique de Chapul-tepec dont il fut le premier directeur. Martí le qualifie en 1882 de «modeste savant mexicain, mathématicien, et astronome extrêmement notable, qui a reçu pour cet exemple de supériorité scientifique toute sorte d'honneurs de la part des hommes de science et des gouvernements d'Amérique du Nord, d'Angleterre et de France» (cf. O.C, t. 23, p. 199).

[20] Manuel Díaz, secrétaire de l'ambassade du Mexique au Guatemala.

[21] Bien entendu, plaisant néologisme en jeu de mots de Martí !

[22] Que Mercado lui a offert après son mariage en décembre 1877 à ce centre de réunions et de diversions situé sur la chaussée San Cosme et utilisé pour des fêtes populaires, des banquets, de grandes célébrations, des réunions politiques, etc. 

[23]  En fait, Martí ne peut envoyer un prologue qu'il n'a pas encore rédigé, puisqu'il ne le fera que le 19 avril (cf. sa lettre du 20 avril). Ce livre a-t-il été publié, et avec un prologue de Martí ? Si oui, pourquoi ce dernier n'apparaît-il pas dans les O.C. ? En tout cas, le fragment 144 lui correspond de toute évidence, bien qu'il apparaisse censément daté de 1877 (mais par qui ?) : «Une vieille page (de 1877) ...les veines chaleur d'été, miel de fraise aux lèvres. La convention, muse cadavérique, n'a pas présidé de son sceptre d'os ces pages aimables.  La muse du Naturel, celle d'Horace, voluptueusement allongée sur la mousse, tentatrice comme une zingara robuste, comme une mère gauloise, le sein plein de lis, la bouche incitante, de sourires, avec sa couronne de fleurs bleues, avec son sceptre vêtu de nards odorants que courtisent de lumineux colibris; la muse du Naturel fraîche et souriante, mère de la beauté chez la femme, de l'immortalité dans la peinture, de la grâce et de la vigueur dans le langage, a laissé ses poses molles; de sa main ronde, de la main des femmes de Valence, elle a serré les lis sur son sein et, s'inclinant sur le dossier de la chaise de l'éloquent peintre poète (en même temps que celui-ci écrivait), a tourné de son sceptre de nards les pages nuancées de ce livre. C'est une âme qui jouissait comme un enfant qui l'a engendré; c'est une main habituée au mélange et à la brillante disposition des couleurs qui l'a écrit. Les pages du livre d'Ocaranza sont donc des pages de la Nature, des tableaux parlés. Le monumental n'a pas pris de billets dans ce train de papillons. Ce n'est pas l'encre qui a écrit ce livre: il a été écrit sur une âme belle et jeune par la Nature multiple et changeante. Quand la patrie reconnaissante énumérera les toiles d'un de ses peintres les plus adroits, les plus originaux et les plus talentueux, elle y inclura cette série d'impressions vivace, haute en couleurs et extrêmement éloquente.» (O. C., t. 22, p. 89; OCEC, t.. 5, p. 216.)