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Marcelo Pogolotti, le regard du peintre
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Pour Marcelo Pogolotti, la recherche dans le domaine de la théorie et de la critique répondait, dans un même temps, à une vocation et à une nécessité.
Illustration par : Mario Carreño

Dans tout artiste il y a également un critique. Il intervient à la manière d'un second regard, orienté vers la sélection et l’essentiel dans tout processus de création.

Cependant, les élaborations théoriques énoncées dans un corps systématisé des idées ne sont pas fréquents, bien que dans les notes quotidiennes et les correspondances - parmi beaucoup d'autres, les célèbres de Paul Klee et de Vincent Van Gogh -, les éléments d'une idéologie artistique apparaissent dispersées.

Pour Marcelo Pogolotti, la recherche dans le domaine de la théorie et de la critique répondait, dans un même temps, à une vocation et à une nécessité.

La peinture l’a toujours attiré, il était aussi, dès sa jeunesse, un dévoreur de livres de toutes sortes. La préférence pour la littérature, en particulier pour la contemporaine, s'est unie à l'obligation de comprendre les coordonnées fondamentales de son temps.

De là une curiosité insatiable qui l'a conduit à s’approcher de la philosophie, des sciences et de la pensée sociale et historique. Ses études d'ingénierie l’ont préparé à se plonger dans les conceptions plus avancées de la physique et des mathématiques et il a profité de son séjour à Paris non seulement pour se mettre à jour en matière d’art mais aussi pour suivre régulièrement des cours à la Sorbonne et à participer aux débats sur le marxisme. Il a interrompu son œuvre de peintre à cause de la cécité, il avait les outils nécessaires pour faire un autre métier.

Avant de perdre la vue il avait publié, à la demande de Louis Aragon, certaines critiques dans la revue Commune. Mais le véritable apprentissage s’est produit à travers la préparation de La pintura de dos siglos, un ouvrage qui rassemble un ensemble de conférences offertes dans l'Université de La Havane, à son retour à Cuba.

Dans cette étude comparative entre la plastique espagnole et la française du XVIIIe siècle il développe une approche d'ordre méthodologique visant à combiner la perspective sociale et le langage spécifique de l'art. Lors de cette étape, les contradictions sociales trouvaient une vois d’expression dans la pensée religieuse.

En Espagne, l'influence de la Compañia de Jesús devient prépondérante. On la subordonne à l’art, converti en moyen de propagande, oscillant entre l'adoucissement  et le dramatisme accentué, entre le bras accueillant de l'Église et le memento mori menaçant.

Vaincu par les Jésuites, le jansénisme en France a bénéficié de l’extraordinaire aimantation intellectuelle de Port-Royal et séduit des personnalités aussi significatives que Pascal et Racine. Son austère rigorisme atteint la peinture, qui se manifeste dans la rivalité entre Poussin et Lorrain et, en particulier dans les portraits de La Tour. Loin de répondre à un déterminisme mécaniste, pour Pogolotti le lien entre l'art et la société s’établit à travers l'interaction entre les idées dominantes, dans une dialectique qui annonce son obsession récurrente pour la recherche de vases communicants entre l’époque et la conscience.

Diverses tâches de service, assumées à partir de son retour à Cuba, comme l’élaboration de programmes de radiodiffusion, l'a conduit à approfondir l'analyse de l'histoire de l'art. La méthode élaborée depuis La pintura de dos siglos reste inchangée dans l'essentiel, bien qu’il ait continué à se poser des questions en ce qui concerne la formulation des nouveaux codes, à la suite des influences successives des époques. Sa propre expérience d'artiste est devenu un objet d'étude au moyen d’un lucide processus d'introspection.

Avec Los apuntes de Juan Pinto, il aborde un genre littéraire où l’essai et la fiction s’entremêlent. Le personnage principal commence à examiner la façon de capter la réalité, encore inexplorée, qui l'entoure. Dans les rues de La Havane, il découvre les valeurs cachées derrière la patine de l’abandon.

L'environnement, les nuances chromatiques des murs lézardés, la violence des couleurs et des tons contrastés, l'agitation des quartiers populaires s’imposent avec une violence presque paralysante.

Peu à peu, après de nombreuses tentatives ayant échouées, il va trouver les solutions picturales adéquates. Mais un caractère impertinent, son alter ego, sa conscience objective, l’avertit du danger de l'accommodation. Il doit recommencer, maintenant par la voie de la dépuration du langage jusqu’à arriver à l’abstraction. Quand il a terminé de parcourir le chemin jusqu'à l'extrême épuration, les circonstances lui imposent une autre dimension de la réalité, la sociale, le pousse à abandonner les terres conquises et de partir de zéro une nouvelle fois.

Le regard tourné vers l'histoire répond à l'objectif de trouver des points d'articulation avec une contemporanéité – celle du XXe siècle - dans laquelle les langages artistiques avaient confirmé une rupture radicale par rapport à une tradition illusionnistes, réaffirmée à partir de la Renaissance. Avant et maintenant, les arts plastiques ont transcendé un simple but reproducteur. Bien qu'ils avaient été utilisés à cette fin, ils n’accomplissaient pas une fonction décorative. Par le biais de différents vases communicants, ils s’intégraient à d'autres manifestations de la culture à la recherche d'un sens à l'existence humaine.

Pogolotti a eu l'occasion de vivre, depuis son centre d'expansion, l'éclosion de l'avant-garde lors de l'entre-deux-guerres, une étape marquée par la perception de l'imminence et la nécessité de changements à tous les niveaux de la vie. À côté de la transformation des modes et des coutumes, de l’irruption des femmes dans de nombreux secteurs de la vie professionnelle, des révolutions sociales, la transformation des codes artistiques se précipitait et la science atteignait un développement sans précédent.

Immergé dans les contradictions de l'époque, Pogolotti s'est efforcé d'assumer la double perspective d’observateur et de participant, de combiner des données prises de l'expérience de la vie avec le distancement critique. Au-dessus de l'extrême fragmentation résultant de l'explosion de l’avant-garde, il a remarqué deux orientations fondamentales nées depuis la fin du XIXe siècle avec le post-impressionnisme. L'une d'elles commençait avec Cézanne et s’orientait vers la recherche d'une dépuration d’accent rationaliste ; l’autre partait de Van Gogh et s’ouvrait à un but essentiellement libérateur 

Cette tendance englobait des poétiques aussi dissemblables que l'expressionnisme, le surréalisme et même certaines formes d'abstraction comme l’actiong painting. L’établissement de cette généalogie particulière impliquait beaucoup plus que la tentative de trouver les clés d'un ordre dans le chaos. Il a permis de sauver les problèmes dérivés de la dichotomie traditionnelle entre la forme et le contenu. Les deux s’intégraient dans la caractéristique dialectique particulière du processus de création.

Dans toute tentative de concilier l'aventure et l'ordre on courait le risque de la simplification. Quelque chose de semblable arrive en plaçant des frontières entre l'intuition et la pensée analytique. Les deux instances sont impliquées dans le processus de création. Le travail intellectuel, partie essentielle de la vie, génère ses propres formes de combat et contribue à l'enrichissement humain avec sa charge expérientiel spécifique.

Peintre et écrivain, Pogolotti côtoie, dans une zone de sa prose, de ses essais, le thème de l’opposition entre l'intuition et l’analyse. Conscient de jouer avec les stéréotypes, il se dédouble entre Juan Pinto, intuitif, stimulé par les pulsions purement sensorielles et l'autre, l'homme de lettre, poussé par l'intérêt de traduire en synthèse les données dispersées rencontrées à travers la vie.

La vision perdue, le regard dirigé vers l'intérieur, la mémoire s’est convertie en une source de nouvelles expériences. Le peintre se rappelle avec une extrême netteté les villes qu’il avait connues et les œuvres observées dans les musées et les galeries. Dans un même espace sans limites tangibles, ces images s’entrecroisent avec les événements de l'époque.

L’heure était venue de transformer l'expérience en connaissance, en boussole pour lui et pour les autres. Cette double nécessité l’a incité à aborder un exercice critique à travers les moyens de communication fondamentaux de cette époque, la presse et la radio ; à établir des coordonnées, à comprendre la contemporanéité et à mettre à leur juste place ses contemporains, les artistes cubains avec qui il avait partagé dans la lutte en faveur de l'avant-garde.

Le regard du peintre lui a permis de déchiffrer les multiples nuances de gris de Braque et l'affirmation vitaliste dans les plans brillants de Matisse. Avec ses articles et ses essais écrits durant plus de trente ans, il a contribué à élucider le sens ultime des courants dominants du XXe siècle et il a offert, en même temps, le livide témoignage d'un participant intensément engagé, à Cuba et en Europe, dans les plus radicaux efforts de rénovation.