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Paco de Lucía : un retour attendu
Par María del Carmen Mestas Traduit par Alain de Cullant
Le célèbre guitariste et compositeur de flamenco Paco de Lucía est à La Havane afin de prendre part au Festival de Musique de Chambre Leo Brouwer.
Illustration par : Mario Carreño

Le célèbre guitariste et compositeur de flamenco Paco de Lucía est à La Havane au mois d’octobre afin de prendre part au Festival de Musique de Chambre Leo Brouwer. Le musicien de Cadiz recevra également le Prix International Cubadisco 2013.

Dans un monumental acte d'amour, Paco de Lucía nous offre les soleils et les lunes, les joies et les solitudes. Sa guitare insomniaque voyage sur les toits du monde. Après de longues années d'absence le public cubain rencontrera de nouveau le guitariste et compositeur de flamenco, l'un des invités spéciaux au Festival de Musique de Chambre Leo Brouwer.

La visite de l'artiste m'a fait dépoussiérer une entrevue que j’avais réalisée lors de son dernier spectacle dans le théâtre Karl Marx de La Havane.

« Le jour où je n’aurais plus rien à dire avec la musique sera le plus triste de tous ; alors, sans regarder en arrière, je jetterai ma guitare au fond de la mer. Les artistes parcourent un chemin tourmenté dans la création ; J'ai toujours voulu exprimer de nouveaux concepts, découvrir d'autres façons de jouer et je ne sais pas combien de temps je pourrai continuer à le faire. C'est l'éternel défi. »

Paco, le moment où vous ferez vos adieux sera déchirant.

« Oui et non. La guitare est ma passion depuis l'enfance, mais, parfois, on sent la fatigue car le temps ne passe pas par goût. J’ai de plus en plus envie de s'asseoir au bord de la mer avec ma canne à pêche ; Je suis enclin à cette tranquillité parce que j'ai besoin de me détendre. »

La musique de Paco de Lucía voyage au pays des éblouissements pour nous remplir de surprises sur toutes les échelles. La guitare du flamenco, la plus géniale. La synthèse de battement de coeur ancestral et du langage qu'il recrée avec une sonorité actuelle.

Pourquoi, votre vie est donc liée à la mer ? Pourquoi y a-t-il des titres qui ont à voir avec elle comme Entre dos aguas et Altamar ?

« C'est une relation très poétique ; Je suis né dans la mer, et je veux mourir en elle. En ce qui concerne les titres, c'est purement fortuit ; Ce n'est pas moi qui a baptisé ces pièces. Mon père  l’a intitulé Entre dos aguas et je ne sais pas si c'est Ramon et Pepe qui a mis l'autre titre Altamar ».

En réalité, mon interviewé s’appelle Francisco Sánchez Gómez et il est né à Algésiras, Cadix, le 21 décembre 1947. Dès qu’il a ouvert les yeux il a respiré l'atmosphère du flamenco et s’est abreuvé de cette philosophie.

« Dans mon quartier nous étions une bande de jeunes où abondaient les Pacos et pour nous distinguer on utilisait le nom de la mère, c’est ainsi qu’on a commencé à m’appeler de Lucía, que j'ai repris ensuite artistiquement. À l'âge de douze ans, avec mes frères Pepe et Ramon, j'ai fait Los chiquitos de Algeciras et on a parcouru les colmaos. J'ai édité de nombreux disques et le premier je l’ai enregistré étant encore un enfant ».

Paco sent le flamenco comme un violent galop des chevaux, ou, parfois, comme le tendre frémissement des colombes. Il n'y a aucun doute que c'est une expression ayant une grande charge poétique, transmise de génération en génération. On l’apprend dans les clans familiaux et ceux qui en ont besoin le cultivent, comme un cri, pour chanter les peines et les solitudes.

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, le flamenco n'est pas une pièce de musée ; son évolution est logique. Aujourd'hui, les créateurs ont une façon différente de le voir et ils assument par différents chemins cette rénovation dont Paco est le champion. Lors de cette rencontre il m’a expliqué :

« Chaque étape a son timbre et nous ne pouvons pas tourner le dos à ce qui se passe dans le monde. Tout change ».

Et votre guerre contre les puristes ?

« Oui, elle a existé. Ils s'opposaient aux nouveaux airs et ils m’ont même attaqué, mais c’est le passé. Les jeunes qui me suivent ‒ y je pense que le flamenco aura une répercussion globale, comme le jazz ‒ sont par les sonorités de leur temps ; toutefois, les puristes sont importantes dans la mesure où ils sont responsables que les essences ne se perdent pas ».

Paco de Lucía, le premier artiste qui a apporté la guitare flamenco au Théâtre Royal de Madrid, a dit que pour lui, les plus grands dans cet art sont Montoya, Niño Ricardo et Sabicas, car ils avaient un style, une virtuosité pour jouer dans ce monde des bulerías et des fandangos.

J'en profite pour vous demander comment on s’insère dans le jazz et le rock.

« J'ai joué à plusieurs reprises avec Al Di Meola, Chick Corea et McLaughlin, une expérience vraiment intéressante pour moi ; j'avais besoin de connaître plus les harmonies et la technique et même l'improvisation du jazz. On est comme une éponge remplie de beaucoup de choses qui sortent ensuite. J'ai fait un thème avec McLaughlin dans le disque de Belo Horizonte et j’ai participé avec Larry Coryell dans le titre Tres hermanos ; en outre, j'ai des pièces avec  Corea. Ce sont tous des brillants musiciens qui m'ont beaucoup apporté. Je crois que la relation a été magnifique et nous avons transcendé les frontières ».

Paco de Lucía, que le grand Eric Clapton qualifie comme simplement génial, le musicien qui a fait parcourir des milliers de kilomètres aux membres du groupe Emerson Lake and Palmer car ils rêvaient de le voir jouer en live, l'homme qui a rempli le flamenco d'air frais, continue sa carrière triomphale.

Lors de cette rencontre mémorable, il m'a dit :

« Pour moi, Cuba a une place très spéciale ; j'aime son peuple, ses plages et sa musique. Je suis un fervent admirateur de Leo Brouwer, qui est une véritable idole dans le monde de la guitare ».