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Alba de Céspedes, une Cubaine dans les lettres italiennes
Par Iledys González Traduit par Alain de Cullant
Alba de Céspedes, la petite-fille du patriote cubain Carlos Manuel de Céspedes, est considérée une des principales écrivaines italiennes du XXe siècle.
Illustration par : Mario Carreño

Alba de Céspedes, une Cubaine qui portait dans son nom la distinction de ses illustres parents, a été connue comme l'une des principales écrivaines italiennes du XXe siècle (1).

L'incidence vitale de son œuvre dans le panorama littéraire italien se doit à la formation européenne qu’a reçu l'auteur, fille du Cubain Carlos Manuel de Céspedes y de Quesada avec l'Italienne Laura Bertini. Alba de Céspedes est née le 11 mars 1911 à Rome, où son père était diplomate. Sa vie personnelle et professionnelle s’est déroulée essentiellement en Italie : là elle a étudié, travaillé et fondé sa famille ; la plus grande partie de sa production littéraire est écrite en langue italienne et Rome a été l'espace où se sont déroulés ses premiers romans - Nessuno torna indietro (1938), Dalla parte di lei (1949), Quaderno proibito (1952) et La Bambolona (1967).

À la fin des années 1960, Alba de Céspedes s’est installée en France et elle a continué à jouer son rôle comme intellectuelle en dialogue avec la communauté des écrivains français. Elle a écrit deux ouvrages en langue française à Paris : le recueil de poèmes Chansons des filles de mai (1968) et le roman Sans autre lieu que la nuit (1973), les deux traduits en italien par elle-même sous les titres Le ragazze di maggio (1970) et Nel buio della notte (1976) ; elle a participé au script du film Le siècle des lumières (1992), du cinéaste cubain Humberto Solás, basé sur le roman homonyme d’Alejo Carpentier. Là, dans sa maison à côté de la Seine, Alba de Céspedes a vécu jusqu'à sa mort, se donnant entièrement à l'art de l'écriture.

Même si elle a passé sa vie en Italie et en France, Alba de Céspedes ne s’est jamais séparée de Cuba, son « île magique », comme elle l’appelait. Ses parents vivaient à Cuba au crépuscule de leurs vies, une raison pour laquelle l'intellectuelle a séjourné fréquemment dans le pays jusqu’aux années 1950. Après le triomphe de la Révolution Cubaine, Alba de Céspedes est retourné à l'île en 1968, l’année du centenaire de la grande œuvre patriotique commencée par son grand-père Carlos Manuel de Céspedes, le Père de la Patrie, le 10 octobre (2). À partir de cette date, où elle était venue à Cuba en tant que déléguée italienne au Congrès Culturel de La Havane, Alba de Céspedes a continué à fréquenter le pays de ses aïeux (1970, 1976, 1977 et 1989, quand elle a reçu l’ordre Félix Varela du 1er degré, décerné par le Conseil d'Etat de la République de Cuba).

L’affectueux sentiment de cubanité qui a toujours accompagné Alba de Céspedes a été exprimé dans son livre Con grande amore (publié à titre posthume en 2011). Cette œuvre tentait de concrétiser un projet ambitieux sur l'histoire de Cuba (de 1868 jusqu'à la Révolution), ce qui signifiait pour la narratrice « un grand roman d'amour » (3). Cependant, le processus de rédaction de l'ouvrage, qui avait été le centre de l’engagement intellectuel de l'auteur durant les vingt dernières années de son existence, a été interrompu par sa mort, le 14 novembre 1997.

Les trois endroits principaux dans la trajectoire vitale d’Alba de Céspedes (Rome, Paris et Cuba) ont marqué directement ses créations. C’est pour cette raison que l’investigatrice italienne Marina Zancan se réfère à ces trois endroits comme ses « lieux de l'écriture » (4). Une telle observation est considérable car la narrative de l'auteur italo-cubaine est orientée vers chacun de ces espaces par des voies aussi bien thématiques - configurées dans les œuvres – que linguistiques, l'intellectuelle a reçu des éloges pour son écriture de la langue correspondante dans chaque aire culturelle (5).

Trois œuvres d’Alba de Céspedes ont été publiées à Cuba : Cuaderno prohibido (1991), par la maison d’édition Letras Cubanas ; Nadie vuelve atrás (2003) et Con gran amor (2011), les deux par la maison Unión. En outre, l'auteur a été le centre d'une importante réception critique cubaine qui a commencé dès la première moitié du XXe siècle dans la presse écrite et qui a augmenté avec la célébration du 100e anniversaire de sa naissance en 2011.

L’œuvre narrative d’Alba de Céspedes parie très tôt sur l'émancipation de la femme. Son roman Cuaderno prohibido, dans ce sens, représente la conjugaison des efficaces recours stylistiques dans la présentation d'une histoire traversée par le conflit que pose la réelle libération de la femme chez le propre sujet féminin qui doit lutter contre des patrons patriarcaux dans la société. La raison de l'écriture, récurrente dans les précédentes créations d’Alba de Céspedes, devient un élément central de cette trame du roman. Le choix de la protagoniste et narratrice Valeria Cossati de composer un journal est le détonateur de ses ultérieurs changements psychologiques, car l’écriture « interdite » pour une femme de famille commence à la faire réfléchir sur son existence, laquelle s’était toujours projetée en bénéfice étranger, jamais pour son agrément.

Avec la rédaction du journal, la modalité discursive sous laquelle se présente ce roman d’Alba de Céspedes, le manque d’un espace propre et la solitude (des sujets de la critique féministe énoncés par Virginia Woolf), c'est-à-dire l'absence d’une indépendance minimale dans le cadre de la famille, sont visualisés par Valeria comme des faits totalement nouveaux, inaperçus jusqu'alors. Le thème de l'avant et de l'après, il prima et il dopo, significatif dans la poétique d’Alba de Céspedes, se manifeste dans l’œuvre dès la première page, avec les modifications que le journal génère chez la protagoniste. Cependant, l'écriture n'est pas le seul facteur qui favorise la transformation de Valeria Cossati : l'interaction entre la protagoniste et les autres personnages y contribue également, plus particulièrement avec ceux qui appartiennent au milieu familial.

Bien que Cuaderno prohibido expose l'évolution psychologique d'une femme et son aspiration d'indépendance, on ne doit pas le lire depuis le romantisme de la libération de la femme avec laquelle on tend à induire en erreur le lecteur à certains moments. Le roman dans l'ensemble et plus vers sa fin, présente comme cible une reformulation polémique du féminisme, une fonctionnalité qui, à la lumière des études postmodernes, le rend aujourd'hui sensible à de nouvelles et différentes interprétations.

 

Notes :

[1] - Marina Zancan : Il doppio itinerario della scrittura. La donna nella tradizione letteraria italiana. Einaudi, Turin, 1998 ; Marina Zancan (éd.): Escritoras e intelectuales de Novecientos : Alba de Céspedes, Mondadori, Milan, 2001 ; Marina Zancan (éd.): Scrittrici e intelletuali de la Novecento. Alba de Céspedes. Approfondimenti, Mondadori, Milan, 2005 ; et Alberto Asor Rosa (éd.): Letteratura italiana del Novecento. Bilancio di un secolo, Einaudi, Turin, 2000.

[2] - La nieta del Padre de la Patria, dans Bohemia, année 60, nº 41, 11 octobre 1968, p. 42.

[3] Alba de Céspedes dans Stefania Ghirardello: Con gran amor. Frammenti di un romanzo cubano, Marina Zancan (dir.), Scrittrici intelletuali… œuvre citée, p. 188.

[4] Marina Zancan: Introducción, Marina Zancan (ed.), Escritoras e intelectuales…, œuvre citée, p. 13.

[5] Bien que son œuvre en hommage à Cuba, Con gran amor, a été conçue en italien, l'inclusion des constructions syntaxiques et des mots en espagnol est importante.