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René González : je ne suis pas allé aux États-Unis pour combattre les personnes
Par Enrique Ojito Linares et Arelys García Acosta Traduit par Alain de Cullant
Le combattant de la lutte contre le terrorisme parcours son itinéraire comme un agent de la sûreté de l'Etat cubain.
Illustration par : Antonio Guerrero

Après avoir fait, peut-être le plus risqué vol de sa vie le 8 décembre 1990, René González Sehwerert, le premier des cinq à rentrer dans la patrie, a pénétré des organisations terroristes comme Hermanos al rescate, Movimiento Democracia, Partido Unido Nacional Democrático y la Fundación Nacional Cubano-Americana, basées en Floride. Dans une interview exclusive avec le journal Escambray et Radio Sancti Spiritus, le combattant de la lutte contre le terrorisme parcours son  itinéraire comme un agent de la sûreté de l'Etat cubain, sans oublier l'être humain qui est.

« Si vous dites que c’est pour ce soir, nous prenons un avion et nous allons à La Havane », a assuré, sans cacher son anxiété, le guajiro de La Sierpe à René González Sehwerert – le premier des Cinq de retour dans l'île – en sollicitant une entrevue, une possibilité qu’il n’a pas refusée : « Appelez-nous dans une dizaine de jours ». La situation légale de l’antiterroriste conseillait d'attendre.

Que l’ai-je dit de plus ? Je ne me souviens pas ; parfois l'émotion trahit. Quelques minutes plus tôt et tout à coup, son épouse Olga Salanueva Arango m'a demandé, par téléphone: « Vous voulez le saluer ? ». J’ai sauté de la chaise pivotante dans la rédaction ; cela signifiait de parler avec un Héros de la République de Cuba, qui a laissé, sans aucun regret, treize ans de sa vie dans les pénitenciers des Etats-Unis.

Quelques heures après la fin des Secondes Journées « 5 jours pour les 5 » à Washington DC… « Nous pouvons nous rencontrer aujourd'hui, à quinze heures, dans la Maison de l’Amitié ; avant, je serai là avec Russia Today ». Le dialogue a été décidé pour avoir lieu au siège de l'Institut Cubain d'Amitié avec les Peuples (ICAP), où il a déclaré que revenir à Cuba sans ses compatriotes – Gerardo Hernández, Ramón Labañino, Antonio Guerrero et Fernando Gonzalez – a été le cauchemar de son emprisonnement.

Après avoir purgé sa peine de quinze ans de prison, le 7 octobre 2011, René a commencé à accomplir trois ans de liberté surveillée. Ces conditions ont été modifiées le 3 mai dernier par la juge Joan Lenard, qui a accepté la permanence du Cubain dans l'île en échange de son renoncement à la citoyenneté étasunienne, concédée le 9 de ce mois.

C’est un après-midi nuageux. En sourdine, on entend les sifflements et les rumeurs de la rue dans le large couloir du siège de l'ICAP, où René arrive maintenant avec la démarche de l'alpiniste qui ne renonce jamais à escalader la cime. Il  s’assit avec ses lunettes de soleil - suspendus sur sa chemise à carreaux. Proche de lui, Olga, attentive à ses yeux clairs et ses mains qui se croisent de nouveau, lors qu’il revit ses brèves années à Chicago, qui l’a vu naître le 13 août 1956.

Ce sont à peine des fragments de souvenirs. La famille vivait à côté du lac Michigan ; il n'oublie pas le quai en bois allant vers les eaux profondes et l'odeur du parc qui a illuminé certains vers dédié à sa compagne.

Il n'oublie pas non plus la bêtise qui a mis ses parents un colère - Irma et Candido-: avec son frère Roberto, qui est sorti dans une avenue «  à se moquer des  automobiles » une bêtise interrompue heureusement, par un policier qui l’a conduit à la maison. « Je me souviens aussi du voyage vers Cuba en bateau, le Guadalupe ».

Cela s'est passé après l'invasion mercenaire de Playa Girón.

« Oui. Les parents étaient dans le « Pro justo trato a Cuba » et ils ont envahi les rues pour manifester contre l'invasion ; ils ont été en butte à des représailles ; les gens de droite les ont attaqué. Ensuite ils ont pris la décision, et nous sommes arrivés en octobre 1961 ».

Connu sous le surnom de Castor dans les archives de la Sûreté de l'Etat - selon le Brésilien Fernando Morais, dans son livre Los últimos soldados de la guerra fría (Les derniers soldats de la guerre froide) -, René revient sur le sol étasunien le 8 décembre 1990 lors  du vol d'un avion à San Nicolás de Bari, situé aujourd'hui dans la province de Mayabeque.

Avant le départ vous avez laissé à Olga de l'argent et les paroles d'une chanson de Pablito Milanés dans une revue. C'était un message codé ?

C’est difficile de partir et de savoir que sa famille ne sait pas ce que vous allez faire. L'une des choses les plus difficiles dans ce type de mission est de convaincre les gens que tu respectes que tu es un traître. Durant toutes ces années j'ai accompli les tâches les plus difficiles à Cuba : renoncer au processus du Parti (Communiste de Cuba) et de voler un avion. Il y a des choses qui ne sont pas des tâches, mais qui sont humaines, et une est de laisser sa famille, ce qui est fort. Effectivement, j'ai laissé de l'argent que j’avais gardé et cette chanson, je ne me rappelle plus laquelle, dans une revue Bohemia.

J’ai dit à Irmita, qui avait six ans et qui était très discrète, un tombeau : je vais laisser un petit cadeau à ta maman ici jusqu'à ce que je revienne vers la fin de l'année. Il s'agit d'un secret pour faire une surprise à ta maman. « Mami, mami ! Papa a laissé ça ici », c’est comme ça qu’Olguita l’a trouvé.

Combien de fois avez-vous repensé le plan du vol de l'avion qui vous a emmené à Boca Chica, où êtes-vous arrivé presque sans carburant ?

Aucune fois. Dans les conditions où cela s’est passé il était impossible de repenser à n’importe quel plan. Nous entrions dans la période spéciale ; les vols pour les parachutistes et de sport aérien, en général, ont été une des premières activités affectées. Tout a été improvisé, à l'exception de la décision que si j’avais l’opportunité, je partirai. J'ai dû trouver le bon moment et en profiter au maximum ; c'est pourquoi je suis arrivé sans carburant. On m'a donné la possibilité de le faire et j'ai calculé rapidement ; Je me suis dit : le carburant est suffisant, il faut que je me lance. Ça a été probablement le vol le plus dangereux, le plus risqué, de ma vie.

En arrivant à Miami, vous avez déclaré à l’appelée Radio Martí de se sentir comme un véritable Christophe Colomb quand vous avez vu les îlots du sud de la Florida. Comment entrer dans le personnage du traître et être crédible aux yeux de l’opinion publique ?

Je me le suis demandé dès que l’on m’a assigné la mission ; je ne pense pas que quelqu'un puisse être entraîné pour ceci. En outre, j'ai été tout le contraire ; je n'ai jamais été un simulateur. On ne peut pas trouver quelqu'un qui soit un révolutionnaire et qui soit un simulateur. Quelle est la clé ? Le sens du devoir ; la satisfaction de tromper celui qui veut faire du mal à mon peuple et, à partir de là, certaines caractéristiques personnelles interviennent permettant de le faire.

Je me souviens quand j'ai rencontré Félix Rodríguez, el Gato ; par coïncidence, c'était le jour où Hermanos al Rescate a été créé. La veille, j'étais chez un pilote qui avait détourné un avion dans les années 1960 et qui était le chef d'un groupe appelé CUPA (Cuban Pilots Association). J’étais avec lui, Basulto (José), pour l’informer : « Écoute, nous allons former un groupe qui s’appellera Hermanos al Rescate et nous donnerons une conférence de presse à l'aéroport de Miami ». Et l'homme m'a invité.

J'y vais, et quand j'entre dans le salon ils me reçoivent « Ahh ! – on me connaissait par la presse – celui qui a volé un avion ». Et alors, tout d'un coup, on me dit : « Nous te présentons Félix Rodríguez, l'homme qui a tué le Che ». Je ne sais pas ce qui m'est arrivé tout d'un coup – ce fut un choc – je lui ai serré la main et je lui ai dit ; ne me dis pas que c’est toi. À l'intérieur, j'étais étonné : Comment est-il possible que je sois capable de faire cela ? Quand je suis sorti je me suis dit : je  suis prêt pour ce travail.

Étant un agent d’intelligence  d'un Etat, certains pourraient penser que vous aviez une vie aisée. Comment avez-vous survécu financièrement pendant les premiers mois ?

J'ai eu l'avantage d'avoir une famille là-bas qui m'a soutenu ; autrement dit, du point de vue économique, je n’ai jamais eu d’argent, j’avais juste un toit et à manger. Ma grand-mère m’a reçu et moi, bien sûr, dès que je suis arrivé j'ai commencé à travailler. J'ai fait divers métiers ; cependant, mon but a toujours été de m’approcher au milieu de l'aviation.

Ensuite Hermanos al Rescate a été créé et j’y suis entré. Pour pouvoir avancer dans ce milieu j’ai dû dépenser une grande partie de ce que je gagnais pour obtenir de nombreuses licences, ce qui coûte très cher. Au début j’ai travaillé dans un magasin pour un salaire de misère ; ensuite j’ai vendu de chauffe-eau très mauvais et je n’ai pas voulu continuer à les vendre car je trompais les gens, j’ai fait un peu de tout. J'ai eu une vie modeste et mon principal objectif était d’avancer comme pilote.

En mai 91 vous avez rejoint Hermanos al Rescate ; vous avez survolé La Havane avec Basulto, jeté des panflets. Comment avoir ce sang froid de partager la cabine avec ce terroriste ?

Non, je suis pas allé aux États-Unis pour lutter contre les personnes ; j’y suis allé pour combattre les activités qui attentaient Cuba, qui pouvaient causer un préjudice au peuple cubain, à la propriété, à nos dirigeants ; j’y suis allé pour avertir le pays sur ces activités. Dans ces circonstances, tu ne peux pas beaucoup entrer dans l'élément personnel qui te divises car sinon tu te dissocies.

À bord, vous avez emmené des journalistes de chaînes de télévision comme Univision, qui armaient leur campagne anti-cubaine.

A l'origine, Hermanos al Rescate a probablement été une des opérations de guerre psychologique les mieux montées qui existaient. Elle se soutenait sur le thème des balseros (boat-people), une affaire compliquée et facile à manipuler. L’organisation a été fondée par Basulto et un groupe de vétérans de la Baie des Cochons, et plus particulièrement par des groupes appelés les teams d'infiltration. Ces groupes avaient été préparés par la CIA (Central Intelligence Agency) dans les années 1960 pour le sabotage, l’infiltration et l’exfiltration, la guerre psychologique.

Ils voyaient la possibilité d'utiliser le thème des balseros pour faire une guerre psychologique de deux façons : d'une part, stimuler les sorties illégales de Cuba comme un moyen de déstabiliser la société cubaine et, d'autre part, projeter au monde l'image la plus négative possible de Cuba, comme l'enfer que les gens fuyaient. C'est une étape très propice pour cela à ce moment : la période spéciale ; les gens voulaient partir parce qu'ils avaient des problèmes économiques… Ils ont très bien profité de ce moment.

Dans la propre ville de Miami se créait aussi une euphorie autour de tous les problèmes de Cuba et de ceux que le pays n’avait pas, et inventer ceux qui n’existaient pas. Dans ce contexte, Hermanos al Rescate est un outil de propagande très forte, qui fait appel au sentiment humanitaire : ils ont les balseros, l'individu qui est à demi mort sur un radeau, et ils les sauvèrent. Là se mêlent plusieurs éléments qui leur permettent de monter une opération de très forte guerre psychologique.

Ensuite ils ont évolué ; dans la mesure où la période spéciale devient plus difficile, cela augmente leurs espoirs qu'une explosion se produise à Cuba et ils commencent, lors d’une étape un peu plus intermédiaire, à miser sur une explosion à Cuba, que les gens sortent dans la rue ; pour eux, ce qui s'est passé sur le Malecon en août 1994, a été un coup de pouce, une bouffée d'air frais.

Dans ce contexte, ils commencent déjà à préparer des actions violentes ; lors du jugement il y avait des évidences que Hermanos al Rescate préparait des artefacts meurtriers qui devaient être lancés sur Cuba et qui pourraient être utilisés par des personnes mécontentes contre la police. Ces artefacts étaient comme des feux de Bengale ; mais au lieu de matière pyrotechnique, ils seraient chargés de mitrailles et de poudre, c’est-à-dire qu'ils seraient utilisés pour faire du mal, pour tuer.

(…) Que s’est-il passé ? L’appelée Crise des Balseros a lieu (en 1994, plus de 30000 personnes ont émigré illégalement aux États-Unis). Lorsque les États-Unis et Cuba signent des accords migratoires (le Communiqué Commun du 9 septembre 1994 et la Déclaration Commune du 2 mai 1995), l'affaire des Hermanos al Rescate tombe à l’eau car les Cubains qui partiraient en mer et qui seraient interceptés par les Gardes-côtes seraient rapatriés à Cuba.

Ce fut un coup très dur pour Hermanos al Rescate et ils ont commencé à augmenter les provocations, c’est-à-dire, essayer de créer un conflit entre Cuba et les États-Unis. C'est alors que commencent les survols de Cuba, les provocations, la fameuse flottille ; il y en a eu une en avril 1994 et ensuite ils ont commencé à les augmenter avec Movimiento por la Democracia. En fin de compte, c'est ce qui s’est passé jusqu'au 24 février 1996, qui a été le coup de grâce à Hermanos al Rescate.

Quelle mission spécifique assumiez-vous ?

J'ai été dans plusieurs organisations ; Hermanos al Rescate a été la première dans laquelle j'ai eu une participation. Évidemment, la mission première était d’informer Cuba sur tout ce qui se tramait, de tous les préparatifs de la flottille… Dès le début, Basulto a conçu Hermanos al Rescate comme une organisation qui, en plus de se dédier aux balseros, réalisait des actions violentes ; ils m’ont même consulté en 1992 sur un raid pour faire un sabotage au système électrique national avec l'utilisation de leurs avions.

Ensuite Basulto a été impliqué dans l'acquisition d'un avion de combat russe, un Mig-23, qu’il voulait l'utiliser pour une activité violente. Aux Etats-Unis, quand un pays désactive certains avions, n’importe quel particulier peut en acheter un. Il voulait aussi acheter un avion tchèque d'entraînement militaire.

J'ai établi des liens avec le PUND (United National Democratic Party) qui ont réalisé des raids sur la côte nord dans les années 1992 et 1993, en particulier dans la région entre Varadero et Cayo Coco. Un commando du PUND a assassiné un compañero à Caibarien ; j’ai été lié aux activités d'infiltration. Le Commando Liberación Unido a aussi été impliqué dans ces activités.

Il fallait aussi localiser. Un groupe paramilitaire de la FNCA (Fundación Nacional Cubano-Americana ) a acquis plusieurs moyens et il fallais les localiser, certains étaient aériens ; c’était dans mes compétences. J’ai connu la localisation de Posada Carriles grâce à une indiscrétion dans les années 1990. C'était le type d'activité que nous faisions.

Pourquoi avez-vous collaboré avec le Federal Bureau of investigation (FBI) dans le démantèlement des opérations de drogue ?

J'ai démantelé deux opérations de drogues. Pourquoi ? Tout d'abord, tout le monde connaît la position de Cuba contre la drogue ; mais, en outre, la drogue joue un rôle double, car non seulement elle cause des préjudices mais cet argent servait à financer le PUND et le Comando de Liberación Unido. Dans la mesure où on coupe les sources de financement on réduit les opérations faites contre Cuba.

C’est très difficile de savoir combien d'opérations n’ont pas pu être réalisées une fois que Tony « el Gordo » a été arrêté, celui qui finançait le PUND. Ils étaient à court d'argent et cela a été un coup dur pour eux.

Comment maîtriser la sensation, en étant un agent au service de l'intelligence, de se sentir surveillé ?

Il y a des comportements spécifiques de l'activité que l’on doit adopter et être vigilant. Tu peux faire beaucoup de mal si tu exagère ; de même, tu ne peux pas  relâcher de tout, tu dois trouver un équilibre et dire : bon, je dois resté en alerte, je dois prendre soin de moi ; mais, en revanche, tu ne dois pas devenir fou.

Au milieu de tout cela, vous avez pris la décision de vous réunir avec Olga et Irmita. Qu’avez-vous fait en fonction de cela ? On dit que vous êtes allé jusqu'au Capitole.

Là, de nombreuses considérations entrent en jeu. Ileana Ros-Lehtinen n'avait pas la capacité de faire venir Olguita ici ; cela faisait partie de tout le schéma. Évidemment, cela a toujours été une priorité pour moi. Il a fallu travailler à travers une série de circonstances qui devaient coïncider ; ce furent six ans de séparation difficile ; en fin de compte, elles ont pu venir en décembre 1996.

Vous les avez reçu en costume cravate, avec des fleurs à la main, à l'aéroport de Miami.

La réunion avait deux angles opposés ; malheureusement j'ai dû être accompagné par quelqu’un qui n’était pas très… (Ramón Saúl Sánchez, leader du Movimiento por la Democracia). Les retrouvailles signifiaient pratiquement un remariage avec Olguita. Nous étions mariés depuis 1983 ; après six ans de séparation, ce fut admirable et, à la fois, difficile pour l'adaptation d’Irmita ; mais l'amour a vaincu.

Ivette est née de cet amour. Comment Gerardo Hernández, sans enfant, a apprécié la naissance d’Ivette ?

Gerardo a toujours été très sensible à la famille. Avant qu’Ivette naisse, il était très conscient de l'arrivée d’Irmita ; ensuite, un petit cadeau par ici, une attention par là ; avec Olguita aussi. Nous étions comme une famille ; en réalité, dans ces circonstances c’est la seule famille que tu as, dans le sens que c’est les seules personnes à qui tu peux tout dire. J'avais une famille là-bas, qui ne communiait pas avec notre façon de penser ; mais ils ont démonté être de très bonnes personnes. Gerardo a assumé ce rôle d’une façon très humaine, avec une très grande capacité pour aimer ; effectivement, il était très heureux avec Ivette.

Dans quelles circonstances a eu lieu votre arrestation le 12 septembre 1998 ?

Une arrestation aux États-Unis est un euphémisme pour voies de fait ; C'est vraiment une agression. Ils assaillent ta maison avec un affichage de la violence pour te paralyser ; c'est le premier pas pour t’affaiblir. Ils (le FBI) commencent à frapper à la porte ; dans d'autres cas ils la défoncent avec un bélier. Nous vivions dans un couloir très étroit et la porte était en fer ; il semble que la physique ne leur servait à rien et ils n’ont pas pu la défoncer. Ils ont frappé violemment et quand j'ai ouvert ils sont entrés avec des pistolets, ils n’ont jeté au sol alors qu’ils me menaçaient avec leurs armes ; ils n’ont menotté immédiatement et quand Olguita est sortie de la chambre ils l’ont poussée contre le mur. Ensuite ils n’ont mis debout ; ils m'ont demandé si j’étais René González et si je faisais partie de Hermanos al Rescate. Ce samedi, ils m’ont sorti de la maison et ils m’ont emmené à la prison.

Comment décrire les premiers jours en prison ?

Les premiers jours sont terribles. En outre, dans notre cas, ce n'était pas comme dans d'autres où on te conduit normalement à une zone d'admission, on te donne des vêtements, on t’explique comment fonctionne la prison et on te permet un appel téléphonique. Ils nous ont donné un traitement spécial ; en termes militaires ils appellent cela coup et stupeur, c’est-à-dire on t’arrête violemment, on te fait passé par le FBI pour savoir que si tu te déclare coupable ou non, si tu collabores ou non. On te met immédiatement au « trou » afin que tu commences à penser à ce qui t’attend. On ne dort pas durant ces jours, ils ne te donnent même pas une couverture, rien.

Ton futur se décide à ce moment. Si tu décides de ne pas te rendre, ensuite tu ne le feras pas. Dès ce moment nous avons décidé que nous nous rendrions pas, un point c’est tout. J'ai fait ceci donc il fallait que je l’affronte.

Les jours ont été difficiles jusqu'au lundi. Tout est un théâtre préparé : tu es seule avec tes pensées le samedi et le dimanche, sans pouvoir te raser, sans pouvoir te brosser les dents ; le lundi on t’habille en clown et tu vas au tribunal. On te fait passer par un couloir et là il y a une foule de gens, pleins de haine, qui te regarde enchaîné, barbu, ayant une apparence cadavérique, et la préoccupation pour la famille revient sans cesse.

J'ai eu de la chance ; Quand ils m’ont fait sortir de l'ascenseur et que j’ai fait face à cette salle pleine de gens, j’ai chercher ma famille et rapidement j’ai entendu un cri : « Papiiii ! », j’ai regardé et Irmita était là me faisant ça (René lève le pouce vers le haut, bien haut). À partir de ce moment j’ai respiré et je me suis dit : cet air durera jusqu'à ce que tout finisse, et il me suit encore.

À quoi vous êtes-vous raccroché pour ne pas trahir, comme l’on fait d’autres membres du réseau cubain ?

Au plus élémentaire, à la dignité humaine ; je crois en la valeur de la dignité. Le procès a montré qu'il y a ceux qui ne croient pas à cette valeur ; les valeurs humaines existent. Nous le proclamons tous ; mais dans de telles conditions on voit ceux qui y croient ou non. Nous, les Cinq, nous y croyons. Oui, les valeurs humaines existent, je ne vois pas pourquoi un être humain doit céder devant la force brutale, au-delà de la politique (des idéaux).

Car ce type a la capacité de me maltraiter, de m’enfermer, personne ne m'a appris qu'il n'y avait aucune valeur. À cela s'ajoute la mission que je faisais, la connaissance de ta cause, la conscience de ce que tu faisais, savoir que tu as raison, savoir que tu défendais la vie humaine, savoir que tu es jugé injustement.

Tout ceci se somme au fur et à mesure, et au-delà de cela, il y a aussi leur conduite. Tu les voies mentir devant la juge, faire chanter les témoins, tromper la Cour, se moquer des ordres de la juge, mentir aux jurés, préparer les gens afin qu'ils mentent. En voyant qu'ils s’abaissent et qu’ils s’abaissent tu te dis : jusqu’à quel point peuvent s’abaisser les gens ? Alors tu te dis : je ne peux pas céder devant ces gens.

Vous avez été emprisonné en Pennsylvanie, en Caroline du Sud et en Floride. Comment se faire respecter dans un environnement si hostile ?

Dans le cas du système pénitentiaire étasunien, le fait d’avoir été jugé te donne du respect, presque personne ne va au procès. Les gens ont peur d'aller au procès ; le système est arrangé de telle façon que celui qui va à un jugement, il perd. Les avocats te convainquent de ne pas y aller et de coopérer avec l'accusation et  termine toujours en dénonçant quelqu'un. Que ce passe-t-il ? Quand tu vas au procès, tu t’affrontes au Gouvernement.

Les gens te respectent beaucoup pour cela ; en plus, ils savent que tu ne vas pas les trahir. Et au-delà de ceci il y a ton attitude : si tu traites bien les gens, en général, tu es bien traité. Tu dois socialiser avec des gens qui ont des attitudes positives et constructives ; éviter des conduites telles que le jeu, les dettes ; ne pas faire partie des gangs.

Les lettres aident beaucoup, c'est-à-dire que les gens voient que tu reçois beaucoup de lettres de tous les pays ; ensuite, ils viennent et ils te demandent des timbres. Les émissions de timbres cubains nous ont aidé, ils disaient « Coñooo ! Ce type sort sur un timbre ». Même les gardiens me demandaient en se cachant « Tu me le signes ! »

Parmi les compagnons de cellule ou de la prison, en général, y en a-t-il eu certains qui vous ont marqué ?

J'ai eu de nombreux compagnons de cellule. Je me souviens d’un rappeur qui était avec moi (à Marianna en Floride), il s’est tant impliqué dans le cas qu’un jour il a pris un tee-shirt et, entre lui et Rody (Rodolfo Rodríguez) ils ont peint le symbole des Cinq. Ils ont été dans la cour et là, il a chanté une chanson de rap pour les Cinq ; à cause de cela on était  sur le point d’une bousculade là.

Rody est un cas curieux : un Cubain ayant un record criminel dès sa jeunesse, en plus violent ; cependant, quand il m'a connu - il était déjà dans un processus d'évolution -, il avait beaucoup de ressentiment contre Cuba. Grâce à nos relations, il a commencé à changer ses visions de Cuba, de la Révolution, de Fidel ; ensuite il était plus communiste que moi. Parfois je riais : Écoute, mon pote, donner une chance aux gens ; ne te bat pas avec tout le monde.

Il y avait un « supermaxiste » blanc qui avait eu aussi un passé très violent, une enfance très dysfonctionnelle, il avait terminé chez les skinheads (skinheads), attaquant une banque. Il avait été reconsidéré peu à peu et il a eu la chance d'être avec moi dans la cellule lors de ce processus ; il s’est approché, il a beaucoup réfléchi avec moi et a terminé par se politiser. En général, il y a beaucoup de respect de la part de tous les prisonniers.

Olga s’est convertie en chef de famille, mère et père à la fois, toutefois, vous n'a pas perdu le contrôle de la maison.                                                                                                                 

Olguita tenait les rênes de la maison, il faut être franc. Je n’aime pas diriger les gens à distance. J'ai confiance en Olguita ; mon rôle consistait à faire bien là-bas. J'ai toujours pensé qu'il était important pour eux de savoir que j'étais bien ; de la même manière que pour moi il était très important de savoir qu'elles étaient bien. Olguita savait ce qu’elle devait faire et elle l’a bien fait, et parmi ceci, l'échange avec les filles, les conseils… Elles ont toujours eu une relation très ouverte avec moi. Je ne suis pas un père grincheux, je pense que je suis un bon père, un bon ami.

Que faisiez-vous pour sortir de la dépression qui arrive à chaque être humain, plus encore en étant emprisonner ?

Cela ne m’est pas arrivé, non. J'ai inventé une expression qui faisait rire les gens ; le matin ils me demandaient : « Comment vas-tu ? », je répondais I’m always ok (Je suis toujours ok). Les gens venaient et me disaient : « Je sais que tu vas bien ». Pourquoi disaient-ils ceci ? Je ne sais pas ; Il faut faire fuir ces choses, il faut se battre. Il y a des jours où tu te lèves plus anxieux, c’est-à-dire que l’anxiété arrive. Il y a une dose d'anxiété qui est là, et il faut apprendre à la reconnaître et dire : détends-toi.  Il y a des jours où tu te lèves et, au mieux, tu es un peu plus irascible ; c'est alors que tu dois te dire : attends, ne vas pas chercher un problème.

Je me suis beaucoup réfugié dans l'exercice physique, la lecture, dans l'étude. Pour moi il était très important de ne pas regarder le temps ; je me disais que le temps ne va pas me tuer, et cela a fonctionné : non je n'ai jamais été déprimé.

Quand venait le plus l'image de vos parents en prison ?

On garde l'image de la famille tous les jours ; j’avais un petit cadre avec des photos de famille. Je me souviens, par exemple, le jour où j'ai lu les plaidoyers. Lorsque je me suis mis en face de la juge et que je l’ai traversé avec le regard pour lui dire plusieurs vérités, j’ai attrapé ma ceinture à l'arrière et je me suis levé, comme pour dire, maintenant j’y vais. Mon père m’est venu à l’esprit immédiatement ; c’était un de ses gestes ; un geste que tu hérites automatiquement. (…) À cet âge, il ne faut pas penser : maman ferait cela, papa l'autre. On a grandit ; mais ce qu'ils t’ont enseigné, cette conduite tu l’as en toi  chaque jour, chaque heure et cela te permets de survivre.

Avez-vous pu fermer les yeux la nuit du 6 au 7 octobre 2011, quand vous êtes sorti de la prison de Marianna ?

Oui ; en prison, on ne peut pas permettre qu’on t’empêche de dormir. Cette nuit-là, ils ont essayé un peu ; ils m’ont mis au « trou », non pas pour quelque chose de mal, mais parce que nous avions eu un arrangement avec la propre prison afin que je sorte très tôt pour éviter la presse ; ils savaient qu'il y avait des considérations de sécurité. Ils m’ont sorti à l’improviste de la cellule et ils m'ont emmené au « trou ». Je n’ai pas pu dire au revoir à personne. Mon idée était de me lever très tôt le lendemain, de me raser, de m’arranger le mieux possible, mais, en fin de compte, je me suis couché pour dormir.

« René González est arrivé dans la Patrie », le titre de Cubadebate.cu a fait le tour du monde le 30 mars 2012. Dans l’après-midi de ce vendredi est arrivé à La Havane en visite privé et familiale : son frère Roberto, membre de l’équipe de défense des Cinq, était gravement malade. « Mon frère de toute la vie », c’est ainsi que René a commencé une lettre, datée en février, et qui terminait avec une phrase qui nous émeut encore aujourd’hui : « Respire brother, respire !».

La liberté surveillée a ordonné votre retour en Floride.

« Retourner là-bas a été très dur ; j’ai dû m’adapter une nouvelle fois », a-t-il exprimé considérant l’atmosphère de vengeance de Miami. 

Comme si cela ne suffisait pas, le 1er avril de cette année René a souffert la mort de Candido, son père. La douleur a rendu le fils à Cuba, où il a rempli les formalités de renoncement à la citoyenneté étasunienne.

Le temps d’un Héros impose des limites, mesure à ce reporteur,  dont les yeux myopes suivent avec discrétion la main de René qui cherche tranquillement le bras chaud et proche de sa femme.

Par ailleurs, quand emmènerez-vous Olga au cinéma ? Le jour où vous avez volé l'avion vous lui aviez promis ce cadeau pour cette nuit-là.

« C'est vrai ; aujourd'hui nous parlions de cela ; mais je ne vais pas le dire à la presse (rire complice), parce que sinon… ».

Un coucher de soleil havanais plein de nuages et d’éclairs. Quelques instants après avoir éteint l'enregistreur, des grosses et sonores gouttes ont commencé à couvrir le Vedado. « Ce sera difficile de l’emmener au cinéma aujourd'hui », me suis-je dit en mettant les pieds dans la rue.