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Lettres de José Martí à Manuel Mercado
Par José Martí Traduit par Jacques-François Bonaldi
Si seulement les peuples étaient des hommes et qu'on puisse les étreindre !
Illustration par : Antonio Guerrero

                                                                                                                                                   Acapulco[1], le [lundi] 7 janvier [1878][2]

 

Mon frère Mercado,

 

Je le savais, et je l'ai serrée dans ma main comme si je serrais votre main : j'ai trouvé une lettre de vous en arrivant ici.

Du chemin, que vous dirai-je que vous n'imaginiez ? A l'aller, les ailes que je portais me couvraient les yeux; maintenant que je devais la protéger de mes ailes, j'ai vu toutes les péripéties très cruelles, les nuits rudes, les montagnes éminentes, les fleuves fougueux que les voyageurs esquivent avec juste raison. Carmen, extraordinaire; moi, heureux et triste, très heureux ! Sur le long trajet parcouru du 26 au 5, avec trois jours de repos intermédiaires, des bandes de voleurs, heureusement mis en fuite par notre escorte[3]. N'était-ce pour ce courrier qui part d'ici d'un moment à l'autre, je laisserais pour le prochain une lettre de remerciement à Macedo. J'ai été reçu aussi bien par Alfaro que par Medina[4]. Et par Emparán, si vous n'étiez pas né à Michoacán, je dirais : «véracruzènement».

                De l'opus majus, pauvre petit livre ! je vous envoie la plus grande partie en recommandé. Par ce même courrier. Paginez-le comme il vous chante; maintenant, à la suite de ce que je vous ai déjà envoyé, je vous adresse 77 pages. Comme j'aime beaucoup ce qui est large, élevé et vaste, et que tout l'est en notre Amérique, ces mots se répètent peut-être trop : coupez et retranchez. Comme je n'ai pas eu le temps de lire ce qui est écrit, là où il y a une idée ou une notice répétée, tranchez aussi. Ce livre n'est pas un cas de gloire littéraire, mais il faut le faire pour ne pas perdre celle qu'on a gagnée. De la publication, que puis-je vous dire ? J'y porte un très grand intérêt. Elle me semble indispensable à mon avenir immédiat. Il ne manque que des notices de poètes et d'artistes que je donnerai en hâte, le pied sur l'échelle de coupée du vapeur. Ce seront trente pages, qui vous parviendront, pareil que celles-ci. En ce qui concerne les envois, je l'écris à Uriarte et je vous le dis aussi à vous. N'importe quel objet peut être consigné à Velad et Denfort[5], et ceux-ci l'adressent au Guatemala, à moins qu'il n'y ait une meilleure voie. La consignation doit se faire par la maison Gutheil[6]. Ainsi, vous pourrez m'envoyer ceux de mes vieux livres qui me font défaut pour l'instruction générale couvrant tous les aspects que je prévois.

                Je mets donc ici un point final, et en le disant à celui que j'aime le plus au Mexique, je dis : adieu, Mexique. Si seulement les peuples étaient des hommes et qu'on puisse les étreindre ! Votre peuple n'a rien de plus généreux et d'aimable que vous-même, et je l'étreins en vous.

                Il me restera du temps pour écrire des tableaux de Manuel.

                J'en aurai toujours pour me rappeler que les frères ne sont pas seulement ceux qui sont nés du même père et de la même mère. Il y en a d'autres, et Carmen et moi vous estimons beaucoup. Soit nous revenons soit nous vous attendons. Aimez-nous. Embrassez vos enfants.

 

 

José Martí

 

Extrait de : Martí, José.  Il est des affections d’une pudeur si délicate…Lettres de José Martí à Manuel Mercado. Traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi. Paris, Mondadori, 2005. pp.115-116

 



[1] Acapulco n'est évidemment pas la fameuse station balnéaire d'aujourd'hui : «C'est seulement une petite localité de trois mille âmes, un site infect, malsain et pestilentiel, doté d'un long quai où accostent les bateaux de la ligne du Pacifique pour charger le charbon de pierre qui vient d'Australie à bord de bateaux à voile et pour se réapprovisionner en vivres et en eau.» (Alfonso Herrera Franyutti, op. cit., p. 129.)

[2] Année rajoutée dans l'édition princeps (pp. 41-42).

[3] C'est ainsi que Martí évoque, très vite, ce terrible voyage à dos de cheval, sur des sentiers minuscules qui croisent des rivières qu'il faut franchir à gué, ou sur des canoës, entre des montagnes très élevées, à la merci de bandits de grand chemin. Quel voyage de noces que celui-là ! Mais quelle «leçon de choses» aussi pour Martí qui ne cesse de toujours plus apprendre de «son» Amérique. On retrouve vraisemblablement des échos de cette expérience concrète dans une de ces notes énigmatiques qu'il n'a cessé d'écrire toute sa vie et qu'il est souvent impossible de dater avec précision : «Nuit solitaire – amère ! De quelle manière différente, quand, allongée sur la même couche, je lui parlai du livre commencé, d'union de peuples, d'idées non comprises, de ma douleur pour la misère d'autrui, de la façon dont le bien-être augmente, de la façon dont le bien-être est menacé, ce bien sûr. Dont il se rit des richesses et des pauvretés ! » Puis vient un poème dont les premiers vers sont les suivants : «Et, m'étreignant, elle se colle à moi et m'aime. / Et ainsi, endormis sur la noire terre / l'Aurore ira me surprendre au ciel ! » (O. C.. t. 21, Cuadernos de Apuntes, p. 147, car-net de notes de 1878-1880.)

[4]  On ignore de qui il s'agit.

[5]  Maison concessionnaire d'Acapulco.

[6]  Maison de commerce de Mexico (Herrera Franyutti écrit «Gutell»).