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Poésie de Pablo Neruda
Par Pablo Neruda Traduit par
Les poèmes « La Geste » et « Un chant pour Bolivar ».
Illustration par : Antonio Guerrero

 

La Geste

 

Si la mer profonde taisait ses douleurs

les espérances la terre a levé :

celles-ci ont débarqué sur la côte :

c'était des bras et des poings de bataille :

Fidel Castro avec quinze des siens

et avec la liberté descendit dans l’arène.

 

L'île était obscure comme le deuil,

mais ils ont hissé la lumière comme drapeau,

ils n'avaient d’autres armes que l'aurore

et celle-ci dormait encore sous la terre :

ils ont alors commencé en silence

la lutte et le chemin vers l'étoile.

 

Fatigués et ardents ils marchaient

par honneur et devoir vers la guerre,

ils n'avaient d’autres armes que leur sang :

ils allaient nus comme s’ils naissaient.

 

Et ainsi naquit la liberté de Cuba,

de cette poignée d'hommes dans l’arène.

 

Ensuite la dignité des va-nu-pieds

les vêtit des habits de la sierra,

les nourrit du pain inconnu,

les arma de la poudre secrète,

avec eux s’éveillèrent les endormis,

les offenses laissèrent leur sépulcre,

les mères ont dit adieux à leurs enfants,

le paysan a raconté sa peine

et l'armée pure des pauvres

grandit encore et encore comme la pleine lune:

le combat ne lui enleva aucun soldat :

la roselière grandit dans l'orage :

l'ennemi lui laissa ses armes

à l’abandon sur les routes :

les bourreaux tremblaient et tombaient,

démantelés par le printemps,

d’un coup de feu qui décorait

avec la mort, enfin, leurs chemises,

pendant que le mouvement des libres

faisait mouvoir, tel le vent, les prairies,

secouait les sillons de l'île,

surgissait sur la mer comme une planète.

 

 

Canción de gesta, 1960, Traduction de M C

 

Un chant pour Bolivar

 

Notre Père qui est sur la terre, sur l'eau, sur l'air

de toute notre vaste étendue silencieuse,

tout porte ton nom, père, dans notre demeure:

ton nom incite la canne à sucre à la douceur,

l'étain bolivar a un éclat bolivar,

l'oiseau bolivar sur le volcan bolivar,

la pomme de terre, le salpêtre, les ombres singulières,

les courants, les couches de pierre phosphorique,

tout ce qui est à nous vient de ta vie éteinte,

les fleuves, les plaines, les clochers furent ton héritage,

ton héritage notre pain de chaque jour, père.

 

Ton petit cadavre de capitaine courageux

a déployé dans l'infini sa forme métallique,

tes doigts surgissent soudain entre la neige

et le pêcheur austral tire tout à coup ton sourire à la lumière,

ta voix palpitante entre ses filets.

 

De quelle couleur sera la rose qu'auprès de ton âme nous élèverons?

Rouge sera la rose qui rappellera ton passage.

Comment seront les mains qui recueilleront ta cendre?

Rouges seront les mains qui naissent de ta cendre.

 

Et comment est la graine de ton cœur mort?

Rouge est la graine de ton cœur vivant.

 

Voilà pourquoi il y a aujourd'hui autour de toi une ronde de mains.

Près de ma main il y en a une autre et il y en a une autre auprès d'elle,

et une autre encore, jusqu'au fond du continent obscur.

Et une autre main que tu ne connus pas alors

arrive aussi, Bolivar, pour étreindre la tienne:

de Teruel, de Madrid, du Jarama, de l'Èbre,

de la prison, de l'air, des morts de l'Espagne

arrive cette main rouge qui est la fille de la tienne.

 

Capitaine, combattant, là où une bouche

crie liberté, là où une oreille écoute,

là où un soldat rouge brise un front brun,

là où un laurier d'homme libre surgit, là où un nouveau

drapeau se pare du sang de notre insigne aurore,

Bolivar, capitaine, apparaît ton visage.

Encore une fois entre poudre et fumée ton épée est en train de naître.

Encore une fois ton drapeau s'est brodé de sang.

La perversion attaque à nouveau ta semence,

le fils de l'homme est cloué sur une autre croix.

 

Mais ton ombre nous conduit vers l'espérance,

le laurier et la lumière de ton armée rouge

regardent par ton regard à travers la nuit d'Amérique.

Tes yeux qui veillent au-delà des mers,

au-delà des peuples opprimés et blessés,

au-delà des noires villes incendiées,

ta voix naît à nouveau, ta main naît une fois encore:

ton armée défend les drapeaux sacrés:

la Liberté agite les cloches sanglantes,

et un son terrible de souffrances précède

l'aurore rougie par le sang de l'homme.

Libérateur, un monde de paix est né dans tes bras.

La paix, le pain, le blé naquirent de ton sang,

de notre jeune sang qui est né de ton sang

surgiront paix, pain, blé pour le monde que nous ferons.

 

J'ai connu Bolivar par un long matin,

à Madrid, au sein du Cinquième Régiment.

Père, lui dis-je, es-tu ou n'es-tu pas ou qui es-tu?

Et regardant le Cuartel de la Montaña, il dit:

« Je m'éveille tous les cent ans quand le peuple s'éveille.»

 

Dans Résidence sur la Terre, Poésie Gallimard. Page 201-203. Traduit de l'espagnol par Guy Suarès, préface de Julio Cortazar,  Collection Poésie/Gallimard (No 83) (1972), Gallimard -poés. ISBN 9782070318834.